En marge des

« Vraies lois de l’économie »

de Jacques Généreux

Sommaire :

 

I – Introduction

II – La méthode philosophique

III – Aperçu sur l’économie politique marxiste

IV – Salaires, prix et plus-value : les « vraies lois »

V – Les impôts

VI – Protectionnisme et libéralisme

VII – La démocratie bourgeoise et la critique du communisme

VIII – Cynisme et sophistique

IX – « Il suffirait d’y croire » !!!

Une réflexion personnelle d'octobre 2004

I – Introduction

 

Jacques Généreux enseigne l’économie à Sciences Po où il est professeur renommé. Président de l’Association internationale pour l’économie humaine, il a écrit de nombreux ouvrages sur l’économie politique, depuis des manuels best-sellers (Economie politique), en passant par des ouvrages d’initiation (Introduction à l’économie et Introduction à la politique économique), jusqu’aux essais de vulgarisation (Une raison d’espérer et L’horreur n’est pas économique, elle est politique). C’est également l’un des collaborateurs du magazine Alternatives Economiques, revue mensuelle qui tire à 100 000 exemplaires et qui se fait le relais des revendications altermondialistes. Son dernier ouvrage, Les vraies lois de l’économie, reprenant sous une forme plus développée l’exposé de deux saisons de ses « vraies lois de l’économie » diffusé dans Alternatives Economiques et sur France Culture depuis l’automne 2000, a paru au Seuil en 2001 et 2002. Cet ouvrage constitue un condensé des postulats économiques, c’est-à-dire de la base « scientifique » des revendications altermondialistes.

 

Malgré le souci affirmé de « démystifier » ces vraies lois de l’économie et de « démasquer les manipulations et l’ignorance » des publicistes de « l’économie néo-libérale », nous allons montrer que Jacques Généreux, non seulement ne contribue nullement à cette tâche, mais nous offre même sous un masque faussement progressiste une prose de contenu non moins réactionnaire.

 

En la personne de Jacques Généreux, nous le verrons amplement par la suite, nous sommes en présence d’un nouveau Pierre-Joseph Proudhon, à ceci près que notre auteur, s’il en a bien hérité de toutes les tares, est loin d’avoir hérité de son envergure et d’un certain mordant critique. On ne trouvera en effet chez chaque Jacques Généreux, que des platitudes néo-proudhoniennes soigneusement débarrassées de leur côté subversif (comme la critique de la propriété), de façon à ce que le discours de notre « nouveau » Proudhon soit recevable auprès de la bourgeoisie sans avoir eu besoin du moindre amendement préalable. Il nous faudrait écrire tout un ouvrage pour dénoncer l’ensemble des conceptions économiques de Jacques Généreux, c’est pourquoi nous nous limiterons à une analyse non exhaustive de quelques-unes de ses fameuses « vraies lois ».

 

II – La méthode philosophique

 

Expliciter la méthode de pensée employée par notre auteur nous permettra de comprendre la source de ses conceptions réactionnaires et obscurantistes sur l’économie politique.

 

Comme le disait Marx dans son ouvrage fameux, Misère de la philosophie,

 

« la philosophie toute entière se résume, d'après Hegel, dans la méthode. » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.)

 

Par chance, Jacques Généreux (tout comme Proudhon dans sa Philosophie de la misère) a eu cette riche intuition et c’est pourquoi elle constitue sa première trouvaille, sa première « vraie loi » de l’économie.

 

Pour Jacques Généreux, « les lois de l’économie sont les lois des hommes ». Bien sûr, il n’a nullement en vue les hommes agissants, moteur de l’économie, les travailleurs prolétarisés, forcés de vendre leur force de travail, mais les hommes légiférant.

 

En effet, pour lui, ces lois

 

« résultent en effet d’institutions et de conventions que les hommes fabriquent eux-mêmes et transforment, au gré de l’évolution de leurs connaissances et des rapports de force entre des groupes d’intérêts aux frontières variables. » (Tome I, p.42.)

 

De même

 

« la vérité et la société ne tombent plus du ciel, elles sont produites par la raison, le progrès scientifique et, dans l’idéal du moins, par le contrat social qui unit des hommes libres. » (Tome II, p.15.)

 

Et c’est pourquoi

 

« l’horreur sociale ne s’installe qu’en raison de choix politiques délibérés et de dysfonctionnement majeur des institutions. » (Tome II, p.15.)

 

Jacques Généreux se situe sur le terrain de la philosophie idéaliste et ignore donc le fait que

 

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur quoi s'élève un édifice juridique et politique et à quoi correspondent des formes  de  conscience  sociale  déterminées. » (Karl   Marx,   Contribution   à   la   critique   de   l'économie   politique,   1859.)

 

Jacques Généreux, ne soupçonne pas un seul instant ce fait. Pour lui, ce n’est donc nullement au sein des rapports de propriété qu’il faut chercher la source des inégalités et des crises, mais dans leur expression juridique : les lois. Parce qu’il se figure que les hommes font les lois et que ces lois sont amendables, il ignore superbement ce qui constitue la base matérielle de ces lois : les rapports de propriété. Nous ne serons donc pas étonnés de ne trouver chez lui la moindre critique de la propriété privée des moyens de production et donc la moindre remise en cause du salariat.

 

Cette conception idéaliste qui l’a amené à ignorer les rapports de propriété, l’amène tout naturellement à rejeter les lois objectives de l’économie marchande (dont nous donnerons un aperçu au paragraphe III) qui lui rappellent en effet les dures réalités économiques de la société capitaliste.

 

C’est pourquoi il ne peut s’empêcher de dénoncer la « dérive scientiste de l’économie » :

 

« Les lois de comportement des hommes et de leurs organisations ne peuvent être aussi stables que celles qui commandent la chute des pommes. » (…) « Lancez une pierre en l’air et vous pouvez être certains qu’elle retombera au sol. Lancez la même pierre sur quelqu’un et vous ne serez jamais sûr de sa réaction. » (Tome I, p.42.)

 

« Donc pour être clair, les prévisions économiques ressemblent un peu aux prévisions météorologiques. Le seul moyen de ne pas se tromper est de s’en tenir aux prévisions du genre : « S’il pleut demain, le sol sera humide » - c’est-à-dire à l’énoncé de simples liaisons logiques entre les variables. » (Tome I, p.44.)

 

« Le drame des sciences sociales comparées aux sciences physiques, c’est que, dans la société, il n’y a quasiment que des variables et aucun paramètre. » (Tome I, p.44.)

 

Pour lui, les lois de l’économie politique, contrairement à celles qui régissent les sciences de la nature, ne sont pas objectives. C’est que pour lui, elles auraient la même valeur « amendable » que les lois votées au parlement. Et de citer Marx (!!!) pour appuyer son « argumentaire » fait de tautologies et de sophistique fidéiste : « C’est par intérêt que vous érigez en lois éternelles de la nature et de raison vos rapports de production et de propriété, qui n’ont qu’un caractère historique et que le cours même de la production fera disparaître ». (Tome I, p.37.)

 

Jacques Généreux n’a évidemment pas conscience ici du caractère tragi-comique et du grotesque de la situation crée : pour écarter toute prétention scientifique concernant la découverte des lois de l’économie, il pioche (dans un manuel d’économie politique bourgeois) une phrase de Marx destinée à dénoncer le dogme des économistes bourgeois qui tiennent la propriété privée pour la base immuable de la société ! (Par là même, Jacques Généreux, certainement plus par ignorance que par souci délibéré de falsification, s’est couvert de ridicule, d’autant qu’il s’est lui-même étalé lamentablement dans cette ornière de l’économisme vulgaire.) Mais Marx n’en prétendait pas moins que la société avait ses propres lois objectives, et s’il a écrit son Capital, c’est précisément en vue de les mettre à jour.

 

« Le fidéisme contemporain ne répudie nullement la science ; il n'en répudie que les « prétentions excessives », à savoir la prétention de découvrir la vérité objective. S'il existe une vérité objective (comme le pensent les matérialistes), si les sciences de la nature, reflétant le monde extérieur dans l'« expérience » humaine, sont seules capables de nous donner la vérité objective, tout fidéisme doit être absolument rejeté. » (Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, t. XIII, p. 102 ; cité par Staline dans Matérialisme historique et matérialisme dialectique.)

 

« Au point de vue du matérialisme moderne, c'est-à-dire du marxisme, les limites de l'approximation de nos connaissances à la vérité objective absolue sont historiquement relatives, mais l'existence même de cette vérité n'est pas contestable, comme il n'est pas contestable que nous en approchons. Les contours du tableau sont historiquement relatifs, mais il n'est pas contestable que ce tableau représente un modèle existant objectivement. » (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, p. 116 ; cité dans Principes fondamentaux de philosophie.)

 

Voilà ici mises à nu les racines philosophiques des conceptions réactionnaires de notre auteur. Quant aux racines sociales et idéologico-économiques de celles-ci, outre le milieu social petit-bourgeois dont il est issu, on signalera son « éclectisme édulcoré » et « son érudition de si faux aloi », pour reprendre les termes si justes que Marx adressait aux économistes vulgaires de la trempe de John Stuart Mill, Frédéric Bastiat et Jean-Baptiste Say. Nous ne savons pas à ce sujet si c’est parce qu’il n’a jamais lu Marx ou par un souci délibéré de falsification que Jacques Généreux a rangé John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say dans la catégorie des « économistes classiques » (selon Marx bien sur !!!) :

 

« L’appellation classique, inventée par Karl Marx (1818-1883) et retenue par l’histoire de la pensée économique, désigne le courant de pensée libéral dominant en Angleterre et en France de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle. Ses principaux représentants sont Adam Smith (1723-1790), David Ricardo (1772-1823), Jean-Baptiste Say (1767-1832), John Stuart Mill (1806-1873). » (Tome I, p.12.)

 

« Avec le développement du capitalisme et l'aggravation de la lutte de classes, l'économie politique bourgeoise classique fait place à l'économie politique vulgaire. Marx l'appelait vulgaire parce que ses représentants substituaient à la connaissance scientifique des phénomènes économiques la description de leur apparence extérieure, en se donnant pour but de présenter le capitalisme sous un jour favorable, d'escamoter ses contradictions. Les économistes vulgaires ont rejeté tout ce qui était scientifique, et se sont emparés de tout ce qu'il y avait de non scientifique dans les vues des économistes antérieurs (notamment de A, Smith), — de tout ce qui était conditionné par l'étroitesse de classe de leur horizon. « Désormais il ne s'agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s'il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l'investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l'apologétique. » [K. Marx : Le Capital, livre I, t. I, p. 25.] » (Manuel d’économie politique, Edition numérique, p.222.)

 

« A peine une science bourgeoise de l'économie politique semblait‑elle donc devenir possible chez nous, que déjà elle était redevenue impossible. Ses coryphées se divisèrent alors en deux groupes : les gens avisés, ambitieux, pratiques, accoururent en foule sous le drapeau de Bastiat, le représentant le plus plat, partant le plus réussi, de l'économie apologétique ; les autres, tout pénétrés de la dignité professorale de leur science, suivirent John Stuart Mill dans sa tentative de conciliation des inconciliables. » (Karl Marx, Postface du capital à la seconde édition allemande.)

 

Cela étant, partant de telles « approximations » nous ne serons pas étonné par les développements économiques « brillants » donnés par notre auteur !

 

III – Aperçu sur l’économie politique marxiste

 

Un tel rappel, qui sera forcément très incomplet, nous semble malgré tout nécessaire, puisque, outre le fait qu’il nous facilitera une exposition plus dialectique des lois économiques formant la base des rapports de propriété capitalistes, il nous permettra de jeter ensuite la pleine lumière sur les élucubrations économiques de Jacques Généreux qui, lui, s’est abstenu de fournir au lecteur un modèle économique dynamique et cohérent.

 

Marx, pour étudier l’économie politique bourgeoise, a utilisé les indications des récentes découvertes scientifiques de la biologie et de la chimie, et est parti du principe selon lequel il était plus facile pour étudier le fonctionnement d’un organisme de partir de l’étude d’une cellule isolée plutôt que du corps organisé dans son ensemble. Cette méthode est la seule scientifique puisqu’elle évite de tomber dans le travers de l’économie politique vulgaire qui

 

« substitue à la connaissance scientifique des phénomènes économiques la description de leur apparence extérieure » (Manuel d’économie politique, Edition numérique, p.222.)

 

Pour l’économie politique marxiste, le corps organisé, c’est la société capitaliste basée sur l’économie marchande, et la cellule de base en est la marchandise. Nous partirons donc d’une étude de la marchandise en général.

 

Pour Marx, le prix d’une marchandise est l’expression de sa valeur monétaire. Une marchandise possède une valeur d’usage (aspect qualitatif) et une valeur d’échange (aspect quantitatif) propres. L’argent est un intermédiaire dans l’échange qui exprime un rapport de proportionnalité entre marchandises. Pour être vendue sur le marché contre une certaine somme d’argent, une marchandise doit d’abord être une valeur d’utilité, c’est-à-dire qu’elle doit être utile à la satisfaction d’un besoin social. Le problème est le suivant : comment une valeur d’usage devient-elle une valeur d’échange ? Comment exprimer des valeurs d’usages différentes dans une même unité d’échange ? (Chose qui s’opère chaque jour sous nos yeux dans la pratique, par la vente et par l’achat de marchandises) Quel est le « chaînon manquant » qui permet d’établir une correspondance entre des qualités différentes et de les ramener à un simple rapport quantitatif ?

 

Marx, en se basant sur les travaux de David Ricardo (l’économiste qui avait poussé les recherches sur ce sujet aussi loin qu’il était possible d’un point de vue bourgeois), nous a le premier fourni la réponse claire à cette question sur laquelle l’économie politique bourgeoise a toujours buté à des degrés divers. La valeur d’usage d’une marchandise est ramenée en définitive à ce qu’un travail humain socialement utile se trouve cristallisée en elle. Dans le procès de fabrication d’une marchandise, on emploie deux espèces de travail : d’une part du travail social accumulé, ce que Marx appelle aussi le travail mort (les intrants, par exemple des clous et du cuir dans la fabrication de bottes), et d’autre part du travail immédiat, dit travail « vivant » : l’ouvrier chargé de transformer ces marchandises en une marchandise plus élaborée : des bottes.

 

« Déterminer le prix d’une marchandise par ses frais de production, revient à le déterminer par le temps de travail nécessaire à sa production. En effet, ces frais de production consistent en : 1° matières premières et en instruments, c'est-à-dire en produits industriels dont la production a coûté un certain nombre de journées de travail, si bien qu’ils représentent un temps de travail déterminé ; 2° en travail immédiat qui n’a d’autre mesure que le temps. » (Karl Marx, Travail salarié et capital, 1849.)

 

« Les valeurs des marchandises sont directement proportionnelles au temps de travail employé à leur production et inversement proportionnelles à la force productive du travail employé. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

Deux marchandises dans lesquelles sont cristallisés un temps de travail social égal, ont donc une valeur égale, sous réserve que durant leur fabrication l’on ait employé un même quantum de travail social accumulé.

 

Les économistes vulgaires arguent le fait que toutes les espèces de travail ne se valent pas pour tenter de « réfuter » la thèse de Marx : quoi de commun entre le travail d’un ouvrier hautement qualifié et le travail d’un ouvrier non qualifié ? Marx précisait qu’un travail complexe se ramenait à une proportion de travail simple plus élevée. Mais comment déterminer cette proportion ? Par les frais requis pour la formation de l’ouvrier pour chaque type de travail : former un ouvrier hautement qualifié demandera plus de temps et de ressources que de former un ouvrier spécialisé.

 

Maintenant que nous savons comment se forme le prix d’une marchandise, une question se pose : le travail « vivant » incorporé lors du processus de fabrication d’une marchandise est-il lui-même une marchandise ? Et si oui, est-il une marchandise comme les autres ?

 

Un des grands mérites de Marx est justement d’avoir démontré que le travail salarié est une marchandise.

 

« Le travail n’a pas toujours été une marchandise. Le travail n’a pas toujours été du travail salarié, c'est-à-dire du travail libre. L’esclave ne vend pas son travail au maître, non plus que le bœuf ses services au paysan. L’esclave est vendu une fois pour toutes, et son travail est compris dans le marché. C’est une marchandise que le propriétaire peut un jour remettre entre d’autres mains. Il est marchandise ; mais le travail n’est point sa marchandise. Le serf ne vend qu’une partie de son travail. Loin de recevoir un salaire du propriétaire de la terre, c’est à lui de fournir une redevance. Le serf appartient à la terre et il rapporte des fruits au maître. Le travailleur libre, en revanche, se vend lui-même, et se vend au détail. Il met aux enchères 8, 10, 12, 15 heures de sa vie, c'est-à-dire une journée que rien ne distingue d’une autre. Il l’adjuge à un propriétaire de matières premières, d’instruments de travail et de moyens de subsistance : ce sera le plus offrant des capitalistes. Le travailleur n’appartient ni au propriétaire, ni à la glèbe, mais 8, 10, 12, 15 heures de sa vie quotidienne sont à qui les achète. Le travailleur quitte aussi souvent le capitaliste à qui il s’est loué. Le capitaliste le congédie aussi souvent qu’il lui convient, dès qu’il ne tire plus avantage de lui, ou qu’il n’en tire pas l’avantage espéré. Or le travailleur n’a qu’un revenu : il vend son travail ; il ne peut pas planter là la classe toute entière des acheteurs, c'est-à-dire la classe des capitalistes, sans renoncer à vivre. Il n’appartient pas à tel bourgeois ; il appartient à la bourgeoisie, à la classe des bourgeois. A lui de trouver son homme. A lui de mettre, parmi les membres de la classe bourgeoise, la main sur un acheteur. » (Karl Marx, Travail salarié et capital, 1849.)

 

Au même titre que le travail accumulé, et que comme toute marchandise, la valeur du travail salarié est déterminée par celle de ses « frais de production ». 

 

Qu’est ce que le salaire ? Le salaire serait-il l’expression monétaire de la valeur du produit réalisé par l’ouvrier comme le clame les économistes bourgeois ? Non, c’est là un mensonge. Le salaire, c’est l’expression monétaire de la valeur de la force de travail :

 

« Qu'est-ce donc que la valeur de la force de travail ? Exactement comme celle de toute autre marchandise, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production. La force de travail d'un homme ne consiste que dans son individualité vivante. Pour pouvoir se développer et entretenir sa vie, il faut qu'il consomme une quantité déterminée de moyens de subsistance. Mais l'individu, comme la machine, s'use, et il faut le remplacer par un autre. Outre la quantité d'objets de nécessité courante dont il a besoin pour sa propre subsistance, il lui faut une autre quantité de ces mêmes denrées de première nécessité pour élever un certain nombre d'enfants qui puissent le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race des travailleurs. De plus, pour le développement de sa force de travail et l'acquisition d'une certaine habileté, il faut qu'il dépense encore une nouvelle somme de valeurs. Pour notre objet, il nous suffira de considérer le travail moyen dont les frais de formation et de perfectionnement sont des grandeurs infimes. Mais je n'en veux pas moins profiter de l'occasion pour constater que les frais de production des forces de travail de qualités diverses diffèrent exactement de la même façon que les valeurs des forces de travail employées dans les diverses industries. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

« Je pourrais répondre de façon générale et vous dire que le prix du marché du travail, de même que celui de toutes les autres marchandises, s'adaptera, à la longue, à sa valeur ; que, par conséquent, en dépit de toute hausse et de toute baisse, et quoi que fasse l'ouvrier, il ne recevra finalement en moyenne que la valeur de son travail, qui se résout dans la valeur de sa force de travail, laquelle est déterminée, à son tour, par la valeur des moyens de subsistance nécessaires à sa conservation et à sa reproduction, et dont la valeur est finalement réglée par la quantité de travail qu'exige leur production. Mais il y a quelques circonstances particulières qui distinguent la valeur de la force de travail, la valeur du travail, des valeurs de toutes les autres marchandises. La valeur de la force de travail est formée de deux éléments dont l'un est purement physique et l'autre historique ou social. Sa limite ultime est déterminée par l'élément physique, c'est-à-dire que, pour subsister et se reproduire, pour prolonger son existence physique, il faut que la classe ouvrière reçoive les moyens de subsistance indispensables pour vivre et se multiplier. La valeur de ces moyens de subsistance de nécessité absolue constitue par conséquent la limite ultime de la valeur du travail. (…) Parallèlement à cet élément purement physiologique, la valeur du travail est déterminée dans chaque pays par un standard de vie traditionnel. Celui-ci ne consiste pas seulement dans l'existence physique, mais dans la satisfaction de certains besoins naissant des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

Le salaire, c’est l’expression monétaire de la valeur de la force de travail, en bref, la valeur des moyens de subsistance et des besoins sociaux dont le travailleur a besoin pour se conserver en tant que travailleur et perpétuer sa race. Le capitaliste ne paie donc pas la valeur du travail réalisé par l’ouvrier.

 

Que l’ouvrier, dans des conditions de productivité du travail déterminées, n’ait besoin de travailler que 3 heures par jour pour compenser la valeur des moyens de subsistance nécessaire à la conservation et à la reproduction de sa force de travail, cela ne l’empêche nullement de travailler 6, 8 ou même 10 heures par jour. L’excédent de travail fourni par l’ouvrier, une fois atteint le temps de compensation de la valeur de sa force de travail, est la source du profit.

 

« Quelle est donc la loi générale qui détermine la baisse et la hausse du salaire et du profit considérés dans leur relation de réciprocité ? Ils sont en rapport inverse. La valeur d’échange du capital, le profit, augmente dans la proportion même où diminue celle du travail, le salaire journalier, et réciproquement. Le profit croît dans la mesure où le salaire baisse ; il baisse dans la mesure où le salaire monte. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

C’est de là que provient la tendance innée du capitaliste à prolonger la journée de travail, et cela n’a pas d’autre but que d’augmenter la partie de la journée où l’ouvrier travaille gratuitement. En conséquence de quoi :

 

« Le capital ne s’inquiète point de la durée [de vie] de la force de travail. Ce qui l’intéresse uniquement, c’est le maximum qui peut en être dépensé dans une journée. Et il atteint son but en abrégeant la durée de vie du travailleur, de même qu’un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité. » (Karl Marx, Le Capital, 1867.)

 

Nous avons donc vu comment se formait la valeur d’une marchandise en général, et la valeur d’une marchandise particulière : la force de travail. La base de la formation de la valeur d’une marchandise repose sur le quantum de travail social cristallisé en elle. Vu sous cet angle, qu’est ce que l’argent ? L’argent, qui matérialise un rapport de proportionnalité entre deux marchandises de valeurs identiques ou différentes, matérialise donc un rapport entre des quantités de travail social. L’argent n’est donc ni plus ni moins que la matérialisation d’un rapport social, entre vendeurs et acheteurs de marchandises, entre capitalistes et travailleurs.

 

A la théorie Ricardo-marxienne de la valeur-travail, les économistes vulgaires du XIXe et du XXe siècles opposèrent plusieurs autres théories en vue de la réfuter, notamment la théorie de l’offre et de la demande et la théorie de l’utilité marginale.

 

« Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, au fur et à mesure que les idées du marxisme se propageaient, la bourgeoisie a eu besoin, pour les combattre, de recourir à de nouveaux moyens idéologiques. On vit alors apparaître sur la scène l’école autrichienne. L'appellation de cette école est liée au fait que ses principaux représentants — K. Menger, F. Wieser et E. Böhm-Bawerk — étaient professeurs dans des universités autrichiennes. Contrairement à l'orientation historique, les tenants de l'école autrichienne reconnaissait pour la forme la nécessité d'étudier les lois économiques, mais, pour présenter le régime capitaliste sous un jour plus favorable et en assumer la défense, ils reportèrent la recherche de ces lois, de la sphère des rapports sociaux dans le domaine psychologique subjectif, c'est-à-dire qu'ils suivirent la voie de l'idéalisme. En ce qui concerne la théorie de la valeur, l'école autrichienne émit le principe dit de « l'utilité marginale ». Conformément à ce principe, la valeur de la marchandise est déterminée non pas simplement par son utilité, ainsi que l'affirmaient auparavant certains économistes vulgaires, mais par son utilité marginale, c'est-à-dire par l'appréciation subjective de l'utilité d'une unité de marchandise qui satisfait un des besoins les moins essentiels de l'individu. En réalité, cette théorie n'explique rien. Il est tout à fait évident, par exemple, que l'estimation subjective d'un kilogramme de pain est foncièrement différente chez un bourgeois rassasié et chez un chômeur affamé ; mais cependant tous deux paient le pain le même prix. » (Manuel d’économie politique, Edition numérique, p.227.)

 

Concernant le théorie de l’offre et de la demande, les économistes bourgeois sont tombés dans une erreur grossière : ils affirment que le prix d’une marchandise est déterminé par le rapport entre l’offre et la demande et non pas par le quantum de travail cristallisé en elle. C’est là confondre les oscillations du prix d’une marchandise avec ce qui forme la base de la valeur de cette marchandise.

 

La théorie de la valeur-travail explique que le prix d’une marchandise se ramène en définitive à ses frais de production qui ne sont en eux-mêmes que la matérialisation d’un travail social accumulé. Le rapport entre l’offre et la demande ne détermine pas la valeur d’une marchandise, mais seulement les oscillations du prix d’une marchandise autour de son prix « naturel ».

 

« L'offre et la demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations momentanées des prix du marché. Elles vous expliqueront pourquoi le prix du marché pour une marchandise s'élève au-dessus ou descend au-dessous de sa valeur, mais elles ne peuvent jamais expliquer cette valeur elle-même. Supposons que l'offre et la demande s'équilibrent ou, comme disent les économistes, se couvrent réciproquement. Eh bien ! au moment même où ces forces antagonistes sont d'égale puissance, elles s'annihilent réciproquement et cessent d'agir dans un sens ou dans un autre. Au moment où l'offre et la demande s'équilibrent et par conséquent cessent d'agir, le prix du marché pour une marchandise coïncide avec sa valeur réelle, avec le prix fondamental autour duquel oscille son prix sur le marché. Lorsque nous recherchons la nature de cette valeur, nous n'avons pas à nous préoccuper des effets passagers de l'offre et de la demande sur les prix du marché. Cela est vrai pour les salaires comme pour le prix de toutes les autres marchandises. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

« Que va-t-il arriver si le prix d’une marchandise monte ? Les capitaux vont être jetés en masse dans l’industrie qui prospère, et cet afflux de capitaux en terrain favorable persistera jusqu’au moment où les gains y reviendront à la normale ; ou plutôt jusqu’au moment où la surproduction fera tomber le prix de ces produits au-dessous de ses frais de production. Inversement, si le prix d’une marchandise tombe au-dessous de ses frais de production, les capitaux vont se retirer de ce secteur. De sorte que, mise à part le cas où une industrie est tombée en désuétude et appelée à disparaître, cette fuite des capitaux va faire décroître la production de cette marchandise jusqu’au point où l’offre correspondra à nouveau à la demande. Le prix se relèvera au niveau de ses frais de production ; ou plus exactement, quand l’offre sera à nouveau inférieure à la demande, autrement dit, quand le prix dépassera à nouveau les frais de production : car le prix courant d’une marchandise est toujours supérieur ou inférieur à ses frais de production. Nous voyons ainsi les capitaux se déplacer incessamment d’une industrie à une autre, un prix élevé provoquant un trop fort afflux, et un bas prix, un trop fort reflux. » (Karl Marx, Travail salarié et capital, 1849.)

 

Les économistes vulgaires qui s’efforcent de réfuter la théorie de la valeur-travail de Marx, arguent le fait que sa loi sur la paupérisation du prolétariat ne s’est pas vérifiée, que les travailleurs aujourd’hui ont vu leur niveau de vie augmenter.

 

Outre le fait que cette amélioration du niveau de vie s’est appuyée sur le pillage et l’exploitation des pays hypocritement nommés « pays en voie de développement », c’est évidemment faire l’impasse sur un « détail », à savoir les attaques incessantes du capital contre le niveau de vie des travailleurs et leurs acquis conquis de haute lutte, attaques qui sont aujourd’hui d’une actualité immédiate dans tous les pays industrialisés, puisqu’elles tendent justement à abaisser le niveau de vie des travailleurs afin de diminuer le coût de leur force de travail.

 

« En ce qui concerne la limitation de la journée de travail en Angleterre ainsi que dans tous les autres pays, elle n'a jamais été réglée autrement que par l'intervention législative. Sans la pression constante des ouvriers, agissant du dehors, jamais cette intervention ne se serait produite. En tout cas, le résultat n'aurait pas été obtenu par des accords privés entre les ouvriers et les capitalistes. Cette nécessité même d'une action politique générale est la preuve que, dans la lutte purement économique, le capital est le plus fort. » (Karl Marx, Salaire, prix et plus-value, 1865.)

 

Marx disait du travail salarié qu’il reproduit le capitaliste en tant que capitaliste et le travailleur en tant que travailleur : en effet, le travailleur est toujours vendeur d’une seule sorte d’une marchandise : sa force de travail, tandis que le capitaliste, qui est toujours le propriétaire du produit social, est le vendeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation et à la reproduction de la force de travail du travailleur. Placé dans les conditions de la concurrence qui pousse les entreprises à diminuer les frais de production des marchandises (et donc de la marchandise « force de travail »), ce rapport de dépendance du travail vis-à-vis du capital s’aggrave, la tendance du salaire est à la baisse et le joug de l’exploitation salariée se renforce. Ainsi à l’un des pôles de la société, on voit la richesse s’accumuler entre un nombre de mains de plus en plus réduites (du fait que la concurrence ruine et prolétarise les petits et moyens capitalistes incapables de maintenir la rentabilité de leurs entreprises quand il faut jeter des masses de capitaux de plus en plus fantastiques pour arriver à suivre la course ininterrompue aux marchés, car il n’est pas d’autre moyen pour se les accaparer que de proposer la marchandise moins cher que ses concurrents, donc de disposer d’une productivité du travail plus élevée, et donc d’un coûteux machinisme de plus en plus gourmand en capitaux), tandis qu’à l’autre pôle c’est la pauvreté et le chômage qui s’accumulent chez les masses laborieuses.

 

« L'armée industrielle de réserve est d'autant plus nom­breuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l'étendue et l'énergie de son accroissement, donc aussi la masse absolue du prolétariat et la force productive de son travail, sont plus considérables... La grandeur rela­tive de l'armée industrielle de réserve s'accroît donc en même temps que les ressorts de la richesse. Mais plus cette armée de réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail... Voilà la loi absolue, générale, de l'accumulation capitaliste. » (Karl Marx : Le Capital, livre I, t. III, p. 87, cité dans Manuel d’économie politique, Edition numérique, p.106.)

 

C’est dans ce sens que Staline disait :

 

« Mais pour avoir développé les forces productives dans des proportions gigantesques, le capitalisme s'est empêtré dans des contradictions insolubles pour lui. En produisant des quantités de plus en plus grandes de marchandises et en en diminuant les prix, le capitalisme aggrave la concurrence, ruine la masse des petits et moyens propriétaires privés, les réduit à l'état de prolétaires et diminue leur pouvoir d'achat ; le résultat est que l'écoulement des marchandises fabriquées devient impossible. En élargissant la production et en groupant dans d'immenses fabriques et usines des millions d'ouvriers, le capitalisme confère au processus de production un caractère social et mine par là même sa propre base ; car le caractère social du processus de production exige la propriété sociale des moyens de production ; or, la propriété des moyens de production demeure une propriété privée, capitaliste, incompatible avec le caractère social du processus de production. Ce sont ces contradictions irréconciliables entre le caractère des forces productives et les rapports de production qui se manifestent dans les crises périodiques de surproduction ; les capitalistes, faute de disposer d'acheteurs solvables à cause de la ruine des masses dont ils sont responsables eux-mêmes, sont obligés de brûler des denrées, d'anéantir des marchandises toutes prêles, d'arrêter la production, de détruire les forces productives, et cela alors que des millions d'hommes souffrent du chômage et de la faim, non parce qu'on manque de marchandises, mais parce qu'on en a trop produit. Cela signifie que les rapports de production capitalistes ne correspondent plus à l'état des forces productives de la société et sont entrés en contradiction insoluble avec elles. Cela signifie que le capitalisme est gros d'une révolution, appelée à remplacer l'actuelle propriété capitaliste des moyens de production par la propriété socialiste. Cela signifie qu'une lutte de classes des plus aiguës entre exploiteurs et exploités est le trait essentiel du régime capitaliste. » (Staline, Histoire du Parti communiste bolchevik de l’URSS - Matérialisme dialectique et matérialisme historique, Edition numérique, p.104-105.)

 

IV – Salaires, prix et plus-value : les « vraies lois »

 

Nous aborderons succinctement dans ce paragraphe les théories de Jacques Généreux concernant trois points principaux : 1° le prix des marchandises, la théorie de la valeur-travail et de la plus-value, 2° la concurrence et 3° les crises.

 

1° le prix des marchandises, la théorie de la valeur-travail et de la plus-value.

 

Jacques Généreux, s’il n’est pas avare de son encre quant il s’agit de discuter les thèses des économistes vulgaires, se montre en revanche très économe de celle-ci quant il traite par exemple de la théorie de la valeur-travail. A quoi bon en effet, avoue-t-il lui-même, puisque « la nature de la valeur » « ne fait pas vraiment débat » parmi les économistes. Ceci étant, Jacques Généreux évite ainsi soigneusement d’avoir à nous donner une explication censée sur la formation de la valeur puisque « Karl Marx sera le seul à vraiment contester cette vision en reconnaissant dans le travail la substance de la valeur ». (Tome I, p.53.)

 

C’est ainsi que Jacques Généreux, dénonçant les « explications monistes de la valeur » (par lesquelles il entend la « dérive scientiste » du « communisme »), nous raconte que

 

« chez Adam Smith par exemple, le « profit » apparaît comme un « prélèvement » sur la valeur engendrée par le travail, ce qui ouvre directement la voie à la théorie de l'exploitation qui sera développée par Karl Marx : puisque toute la valeur vient du seul travail, le capitaliste n'ajoute aucune valeur ; par conséquent le profit de ce dernier est assimilable à un vol, qui n'est possible qu'en raison du pouvoir de domination que confère la propriété des moyens de production. Toutes les explications monistes de la valeur, qui en cherchent la substance dans un seul facteur de production, aboutissent naturellement à considérer comme inutiles ou nuisibles tous les autres facteurs. Selon le facteur privilégié, on conclut ainsi que les commerçants ou les fonctionnaires sont des parasites, les capitalistes des voleurs, l'État un prédateur de la richesse nationale, etc. » (Tome I, p.138-139.)

 

Quelle abomination que cette théorie de la valeur-travail qui aboutit directement à la théorie de l’exploitation !!! (Avec tous les éléments subversifs qui en découlent logiquement, tel la lutte de classe et la dictature du prolétariat !)

 

En guise d’explication sur la formation de la valeur des marchandises, Jacques Généreux nous raconte la fable de « l’utilité marginale » dont nous avons parlé au paragraphe précédent. Finalement, concluant ses élucubrations subjectivistes sur la valeur, Jacques Généreux décide de nous conter une des histoires dont il a le secret :

 

Jacques Généreux, se remémorant une histoire authentique qu’il a vécu sur le Marché de Douala au Cameroun, s’étonne de la pratique du « palabre » et du « marchandage » (qui consiste comme tout habitant censé le sait à l’exception de notre économiste en herbe, à vendre plus cher aux touristes qu’à la population locale un même produit !)

 

« Devant ce paradoxe économique, je ne pouvais réprimer un réflexe d'économiste cynique. L'énigme apparente du marchandage avait deux solutions évidentes, pensais-je. 1) Le marchand surestimait le prix de départ en sorte de parvenir à son vrai prix d'offre après marchandage. 2) Le cadeau final était un investissement commercial visant à fidéliser le client. Mais pourquoi dépenser tant d'énergie pour un résultat qui serait atteint plus vite et aussi sûrement en annonçant d'emblée le dernier prix comme dans n'importe quel magasin ? Et pourquoi, tout économiste cynique que j'étais, je ne pouvais m'empêcher de trouver un charme particulier à ces échanges ? Il fallait bien se rendre à cette autre évidence : il se passait là autre chose qu'un simple troc de monnaie contre tomates. » (Tome I, p.68.)

 

Mr Généreux voit du cynisme là où nous, nous ne voyons que de la bêtise sans fond et les lamentables illusions d’un économiste vulgaire en plein exercice pratique ! Mr Généreux, le cynisme n’est pas là où vous croyez ! Nous vous en apporterons la preuve tout à l’heure !

 

2° la concurrence.

 

Il nous faut tout d’abord souligner que selon Jacques Généreux,

 

« le concept même de concurrence ne commencera [à] être vraiment employé, puis analysé par les économistes que très tardivement – pour l’essentiel au XXe siècle seulement » (Tome I, p.120.)

 

Nous ignorons si Jacques Généreux débite de telles inepties dans le but de cacher sa filiation et son plagiat éhonté de Mr Proudhon, ou si c’est seulement l’ignorance crasse « héritée » de l’économisme vulgaire qui en est responsable. (L’économie vulgaire ne s’est en effet décidée à ouvrir les yeux et à se pencher « sérieusement » sur les méfaits de la concurrence que consécutivement à quelques « grosses bourdes » résultant de la concurrence tel que la Première guerre mondiale et tel que la crise économique de 1929-1933 dont il était très difficile pour la bourgeoisie de nier le caractère mondial et durable qui faisait contraste avec le caractère « localisé » et « temporaire » des crises précédentes comme aiment à dire les économistes vulgaires soucieux de farder le capitalisme). Nous mettons donc en regard la critique de la concurrence faites par Jacques Généreux et Mr Proudhon.

 

Voici le « vilain » côté de la concurrence selon Jacques Généreux :

 

« L'expérience récente des ouvertures de marchés à la concurrence et des dérégulations de marchés précédemment réglementés est également édifiante. Pour ne prendre que quelques exemples très récents, signalons les trains qui déraillent au Royaume-Uni, la pénurie et les prix exorbitants de l'électricité en Californie, les crises à répétition sur les marchés financiers qui ruinent plus sûrement les petits entrepreneurs et les ménages des pays pauvres que les spéculateurs, etc. (…) Il est enfin un coût social d'une concurrence excessive invisible à court terme et pourtant tragique à long terme : le délitement progressif du lien social et de la citoyenneté. Le développement de la crise du politique et de la citoyenneté que tout le monde reconnaît désormais — a coïncidé avec l'intensification de la compétition entre les nations comme entre les individus, engendrée par la globalisation des marchés et leur déréglementation. » (Tome II, p.126-127.)

 

« Dans un contexte de guerre économique, le laisser-passer des biens n'est supportable pour les entreprises que si on les laisse faire. Mais la conjonction de ces deux libertés est insoutenable pour la société. » (Tome II, p.102.)

 

Et maintenant, voici le « vilain » côté de la concurrence selon Mr Proudhon :

 

« Passons maintenant au vilain côté, c'est-à-dire au côté négatif de la concurrence, à ce qu'elle a de destructif, de subversif, de qualités malfaisantes. Le tableau que nous en fait M. Proudhon a quelque chose de lugubre. La concurrence engendre la misère, elle fomente la guerre civile, elle “ change les zones naturelles ”, confond les nationalités, trouble les familles, corrompt la conscience publique, “ bouleverse les notions de l'équité, de la justice ”, de la morale, et, ce qui est pire, elle détruit le commerce probe et libre et ne donne pas même en compensation la valeur synthétique, le prix fixe et honnête. Elle désenchante tout le monde, même les économistes. Elle pousse les choses jusqu'à se détruire elle-même. D'après tout ce que M. Proudhon en dît de mal, peut-il y avoir, pour les rapports de la société bourgeoise, pour ses principes et ses illusions, un élément plus dissolvant, plus des­tructif que la concurrence ? » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.)

 

Comment Marx expliquait-il la concurrence ? (qui pour Jacques Généreux n’avait jamais été sérieusement analysée avant le XXe siècle !)

 

« Notons bien que la concurrence devient toujours plus destructive pour les rapports bourgeois, à mesure qu'elle excite à une création fébrile de nouvelles forces productives, c'est-à-dire des conditions matérielles d'une société nouvelle. Sous ce rapport, du moins, le mauvais côté de la concurrence aurait son bon. Dans la vie pratique, on trouve non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une formule, mais un mouvement. Le mono­pole produit la concurrence, la concurrence produit le monopole. Les monopoleurs se font de la concurrence, les concurrents deviennent monopoleurs. Si les monopoleurs restreignent la concurrence entre eux par des associations partielles, la concurrence s'accroît parmi les ouvriers ; et plus la masse des prolétaires s'accroît vis-à-vis des monopoleurs d'une nation, plus la concurrence devient effrénée entre les monopoleurs des différentes nations. La syn­thèse est telle, que le monopole ne peut se maintenir qu'en passant continuellement par la lutte de la concurrence. » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.)

 

Jacques Généreux est tout étonné du fait que contrairement à l’idée qu’il se fait de la concurrence, la concurrence réelle, loin d’être pure, aboutit à des paradoxes tel que la « rationalité individuelle » (l’organisation rationnelle de la production dans les entreprises privées) en arrive à « induire la folie collective » (l’anarchie économique, le chômage et les crises dans la société) ! (Tome II, p.29.)

 

« La société toute entière a cela de commun avec l'intérieur d'un atelier, qu'elle aussi a sa division du travail. Si l'on prenait pour modèle la division du travail dans un atelier moderne, pour en faire l'application à une société entière, la société la mieux organisée pour la production des richesses serait incontestablement celle qui n'aurait qu'un seul entrepreneur en chef, distribuant la besogne selon une règle arrêtée d'avance aux divers membres de la communauté. Mais il n'en est point ainsi. Tandis que dans l'intérieur de l'atelier moderne la division du travail est minutieusement réglée par l'autorité de l'entrepreneur, la société moderne n'a d'autre règle, d'autre autorité, pour distribuer le travail, que la libre concurrence. » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.)

 

Pour remédier aux problèmes posés par la concurrence dans la réalité de la société capitaliste, Jacques Généreux nous parle de son idéal de « concurrence pure » qui pour rester « pure » n’a besoin que d’une chose : que les marchés restent « contestables ». Par « contestables », Jacques Généreux entend le fait que le marché doit rester dans un cadre où la libre concurrence n’est pas dévorée par une poignée de gros monopoles !

 

« Le voilà donc qui tourne autour du pot, moud du vent et sautille de droite à gauche ; voilà d’où viennent ces arlequinades, épisodes, diversions, répétitions et confusions étourdissantes ! Ce ne sont que les contorsions et les gesticulations embarrassées du charlatan qui se prend à son propre piège et essaie vainement de s’en dégager. » (Karl Marx, En marge de l’histoire critique de l’économie politique d’Eugène Dühring, 1877.)

 

Jacques Généreux, qui n’a nullement compris le fait que la contradiction principale au sein de la société capitaliste se trouvait entre le travail et le capital, entre le mode de production (social), et le mode d’appropriation du produit social (qui reste privé), n’arrive naturellement pas à s’expliquer les multiples « paradoxes » que pose cette satanée concurrence à son entendement. Il en vient ainsi à opposer « le marché » à « la société », hors que la société humaine n’est plus qu’un gigantesque marché concurrentiel où celui qui ne trouve pas d’acheteur pour sa force de travail est condamné à être mis en marge ou exclu de la société humaine !

 

Dans un accès de désespoir face à la dure réalité sociale engendrée par la concurrence, Jacques Généreux s'exclame :

 

« Partout où les liens sociaux se distendent, où la légitimité et la crédibilité du politique se délitent, nous nous exposons à rester prisonniers de nos dilemmes. C'est aussi le cas quand le dilemme concerne des biens publics à l'échelle mondiale (sécurité internationale, climat, biodiversité, etc.) où ne prévaut aucune autorité politique susceptible d'imposer les solutions coopératives. Mais c'est déjà un grand pas en avant que de ne plus nous méprendre sur ce qui nous manque et que nous devons chercher : non pas moins mais davantage de politique et de règles, non pas plus de compétition solitaire mais plus de coopération solidaire. » (Tome II, p.35.)

 

Jacques Généreux voudrait il par là abolir la « libre concurrence » au profit de la coopération communiste ? Ou bien croit-il que la coopération soit possible sur la base d’une société fondée sur la propriété privée des moyens de production ? Jacques Généreux a-t-il conscience où cela risquerait de l’amener s’il en venait à pousser son raisonnement jusqu’au bout ?

 

« Enfin, il est caractéristique de la théorie de M. List, comme de toute la bourgeoisie allemande, qu'elle soit partout obligée, pour défendre ses désirs d'exploitation, de recourir à des phrases « socialistes » et donc de s'accrocher avec la dernière énergie à une illusion que l'on a réfutée depuis longtemps. Nous montrerons çà et là que les phrases de M. List, si l'on en déduit les conséquences, sont communistes. Nous sommes, certes, bien loin de reprocher leur communisme à M. List et à sa bourgeoisie allemande, mais nous tenons là une nouvelle preuve de la faiblesse intrinsèque, du mensonge et de l'infâme hypocrisie du bourgeois « débonnaire » et « idéaliste ». » (Karl Marx, A propos du système national de l’économie politique de Friedrich List, 1845.)

 

3° les crises.

 

Pour Jacques Généreux la solution pour régler tous les maux de la société capitaliste, c’est le keynésianisme, car après le « large succès du keynésianisme dès la fin des années 30 », le « consensus keynésien » des années 40-60 et l’effondrement de la « fable monétariste » des années 70-90, Jacques Généreux s’exclame que le « bienfait » des politiques keynésiennes a été largement prouvé et qu’il est grand temps d’en revenir à Keynes !!!

 

Jacques Généreux, comme on raconte une histoire aux enfants le soir, a décidé de nous raconter l’histoire de la « vraie » pensée économique. Ce qu’il nous raconte à travers son ouvrage, c’est une histoire des courants de la pensée économique vulgaire, complètement détachée de l’histoire matérielle de la société, et qui ignore bien entendu superbement les circonstances historiques bassement matérielles qui expliquent ces retournements.

 

Tout d’abord, nous tenons formellement à nier le « succès » du keynésianisme pour juguler la crise économique de 1929-1933. La crise économique de 1929-1933 a été suivie d’une autre crise d’ampleur internationale en 1937-1938 qui éclata à nouveau aux Etats-Unis.

 

 Volume de la production industrielle par rapport à 1929 (1929 = 100)

1934

1935

1936

1937

1938

Etats-Unis

66.4

75.6

88.1

92.2

72.0

Angleterre

98.8

105.8

115.9

123.7

112.0

France

71.0

67.4

79.3

82.8

70.0

Italie

80.0

93.8

87.5

99.6

96.0

Allemagne

79.8

94.0

106.3

117.2

125.0

Japon

128.7

141.8

151.1

170.8

165.0

U.R.S.S.

238.3

293.4

382.3

424.0

477.0

 

(Source : Staline, Les questions du léninisme, Edition numérique, Tome III, p. 215.)

 

Comment dès lors parler sérieusement de succès à moins d’admettre que la politique keynésienne visant à augmenter les dépenses d’armement au frais du budget de l’Etat, donc la militarisation de l’économie, soit une bonne chose ? Et que dire des pays aux mains des fascistes qui ont appliqué avec le plus grand zèle les préceptes keynésiens pour relancer leur économie ruinée par la crise générale des années 30 !!!

 

Qu’est-ce qui a sorti l’économie capitaliste de la crise sinon la Seconde Guerre Mondiale et les agressions impérialistes dans l’immédiate après guerre en Grèce et en Corée ?! Quels beaux succès, Mr Généreux !!! Décidément, il est difficile de se montrer plus servile que vous à l’égard de l’impérialisme !

 

Et pourquoi occulter le fait que l’abandon de la politique keynésienne au cours des années 70 était le fait du surendettement des Etats impérialistes et de la profonde crise énergétique qui débutait avec le choc pétrolier de 1973 ???

 

Quelles belles « alternatives économiques » vous nous préparez là !!!

 

« Au cours de la crise générale du capitalisme, où le problème des marchés a pris une acuité sans précédent, où les crises économiques se sont multipliées et aggravées, où le chômage massif est devenu permanent, des théories diverses ont cherché à faire croire à la possibilité d'assurer le « plein emploi », de supprimer l'anarchie de la production et les crises tout en conservant le régime capitaliste. La théorie que l'économiste anglais J. M. Keynes (1883-1946) a exposée dans un ouvrage intitulé : Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) a eu une large diffusion parmi les économistes bourgeois. Tout en estompant les causes réelles du chômage massif permanent et des crises en régime capitaliste, Keynes s'applique à démontrer que ces « déficiences » de la société bourgeoise sont dues non pas à la nature du capitalisme, mais à la mentalité des hommes. Keynes affirme que le chômage résulte de la demande insuffisante en objets de consommation personnelle et industrielle. L'insuffisance de la demande en objets de consommation personnelle serait due à la tendance inhérente aux hommes à épargner une partie de leur revenu, et la demande insuffisante pour les objets de consommation industrielle au relâchement de l'intérêt des capitalistes pour le placement de leurs capitaux dans les différentes branches de l'économie par suite de l'abaissement général de la « rentabilité du capital ». Pour augmenter l'emploi de la population, affirme Keynes, il est nécessaire d'accroître les investissements, ce pour quoi l'Etat doit, d'une part, assurer une plus grande rentabilité aux capitaux en diminuant le salaire réel de l'ouvrier, moyennant l'inflation et l'abaissement du taux d'intérêt pour les prêts, et, d'autre part, effectuer de grands investissements sur le compte du budget. Pour élargir la demande en objets de consommation, Keynes recommande l'accroissement de la consommation parasite et du gaspillage des classes régnantes, l'augmentation des dépenses consacrées à des fins militaires et des autres dépenses improductives de l'Etat. La théorie de Keynes n'est pas fondée. L'insuffisance de la demande en objets de consommation est due non point à une mythique « tendance des hommes à l'épargne», mais à l'appauvrissement des travailleurs. Les mesures proposées par Keynes soi-disant pour assurer le plein emploi de la population — inflation, augmentation des dépenses improductives pour la préparation et la conduite des guerres — conduisent en réalité à un nouvel abaissement du niveau de vie des travailleurs, à la contraction du marché et à l'extension du chômage. La théorie de Keynes est largement utilisée aujourd'hui sous une forme ou sous une autre par les économistes bourgeois, ainsi que par les socialistes de droite d'une série de pays capitalistes. » (Manuel d’économie politique, Edition numérique, p.228-229.)

 

V – Les impôts

 

Jacques Généreux, qui n’est pas à une « approximation » près quand il traite d’économie politique, s’exclame avec la fierté du juste :

 

« Dès 1776, Adam Smith, en qui les néolibéraux reconnaissent le chantre du marché libre, faisait un éloge de l'impôt juste et efficace que ne renierait pas aujourd'hui un socialiste pur et dur. » (Tome I, p.143.)

 

Jacques Généreux, dont nous ne doutons pas qu’il soit lui-même « un socialiste pur et dur » (autant que peut l’être un petit-bourgeois, cela s’entend), risque bien de faire très peur aux libertariens, ces derniers mohicans qui croient encore aux harmonies économiques innées de la production marchande. Quoiqu’il en soit, notre « socialiste pur et dur » marche là encore sur les traces de Proudhon. Cette conception « originale » de l’impôt  tient à sa croyance aveugle en la démocratie bourgeoise et au mythe de l’Etat redistributeur.

 

Nous sommes d’accord quant au fond pour dire que l’Etat capitaliste est bien un Etat redistributeur, mais nous nions absolument le fait que cette distribution se fasse dans le sens d’une plus grande justice et à plus forte raison encore que l’impôt ait été établi en vue d’une société égalitaire. Il suffira de remarquer les impôts iniques pesant sur les travailleurs et auxquels ils ne peuvent se soustraire, alors que les entreprises et les grosses fortunes bénéficient de multiples mesures de dégrèvement fiscal ou « d’incitation » à l’embauche.

 

Prenons l’exemple de la TVA, qui constitue l’un des impôts les plus importants en terme de recettes pour l’Etat capitaliste et que le consommateur paie lorsqu’il achète une marchandise quelconque, cette taxe est dégrevée quant il s’agit d’achats de marchandises destinés aux entreprises. La dessus, les zélateurs de l’économie vulgaire répliqueront aux travailleurs : nous sommes en démocratie, et nous, patrons et banquiers, payons également ces taxes quand nous dépensons joyeusement la sueur que nous vous avons extorquée en champagnes, yachts et caviars !!!  

 

Qui peut ignorer cela quant on voit le talent et la roublardise mis en oeuvre par les classes possédantes pour se dérober au fisc ?! Mais il n’en reste pas moins que prise dans leur ensemble, la classes des possédants, de par le fait qu’elle tient en main la quasi-totalité de la production sociale, et qu’elle n’en consomme qu’une faible partie, n’en est pas moins gagnante et intéressée au maintient, voir au renforcement d’un tel impôt indirect dont le coût, directement intégré au prix de la marchandise, donc d’une certaine manière « caché », retombe dans sa plus grande proportion directement sur les épaules des masses laborieuses ! Et c’est bien pour cela que Chirac, ce valet de la bourgeoisie monopoliste française, avait augmenté cette TVA sans que l’on entende la moindre protestation venant du MEDEF !

 

Un autre exemple nous est fourni dans le temps présent sur le caractère des mesures prises par l’Etat capitaliste alors que la crise de l’énergie s’exacerbe : quand les entreprises réclament une baisse du prix du pétrole, l’Etat capitaliste, lorsqu’il l’accorde, ne décide nullement de baisser le prix à sa source, c’est-à-dire en renonçant aux taxes qu’il perçoit sur le pétrole en proportion du prix d’importation de ce dernier. L’Etat capitaliste décide d’un dégrèvement en retour aux entreprises (tel que pour la TVA), donc après la vente de leurs marchandises. Sur qui pèse donc ce genre de cadeaux aux entreprises ? Sur les consommateurs, et donc pour l’essentiel sur les masses laborieuses.

 

Cela suffit pour montrer ce qu’il en est des impôts dans l’entendement de Mr Généreux, qui de la même façon qu’il fait d’un bourgeois lucide un socialiste « pur un dur », nous affirme le plus sérieusement du monde que

 

« le Saint des Saints de la théorie de l'équilibre général — Léon Walras — se révèle socialiste et préconise la nationalisation des terres ! » (Tome I, p.189.)

 

Que la nationalisation des terres puisse être un moyen envisagé par l’Etat bourgeois pour s’approprier la rente foncière, et par la bourgeoisie industrielle pour affranchir la terre des spéculateurs afin de diminuer le prix des produits agricoles, donc la valeur de la force de travail et par conséquent les salaires, c’est là quelque chose que Jacques Généreux ne soupçonne pas un seul instant !

 

Décidément, l’entendement de Mr Généreux sur ces questions n’est pas sans nous rappeler celui de notre bon Proudhon :

 

« Pour engendrer dialectiquement les impôts qui viennent après le monopole, M. Proudhon nous parle du génie social, qui, après avoir suivi intrépidement sa route en zigzag, « après avoir marché d'un pas assuré, sans repentir et sans arrêt, arrivé à l'angle du monopole, porte en arrière un mélancolique regard, et après une réflexion profonde, frappe d'impôts tous les objets de la production, et crée toute une organisation administrative, afin que tous les emplois soient livrés au prolétariat et payés par les hommes du monopole. » Que dire de ce génie qui, étant à jeun, se promène en zigzag ? Et que dire de cette promenade qui n'aurait d'autre but que de démolir les bourgeois par les impôts, tandis que les impôts servent précisément à donner aux bourgeois les moyens de se conserver comme classe dominante ? » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.)

 

« L’existence économique de l’Etat, ce sont les impôts. L’existence économique du travailleur, c’est le salaire. Reste à déterminer : le rapport entre impôts et salaire. Le salaire moyen est nécessairement réduit, par la concurrence, au minimum, c’est-à-dire à un salaire qui permet aux travailleurs de faire traîner péniblement leur existence et l’existence de leur race. Les impôts forment une partie de ce minimum, car la tâche politique des travailleurs consiste précisément à payer des impôts. » (Karl Marx, La critique moralisante et la morale critique – Contre Karl Heinzen, Deutsche-Brüsseller-Zeitung, octobre-novembre 1847, Edition numérique.)

 

« Les impôts sont la base économique de la machine gouvernementale, et de rien d'autre. Dans l'Etat de l'avenir, tel qu'il existe en Suisse, cette revendication [de l'impôt progressif sur le revenu] est quasiment satisfaite. L'impôt sur le revenu suppose les différentes sources de revenus des différentes classes sociales et, par conséquent, la société capitaliste. » (Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875, Edition numérique.)

 

[C'est l'Albanie socialiste qui a démontré dans la pratique la justesse de ces thèses de Marx : en novembre 1968, avec l'abolition de l'impôt sur le revenu, l'Albanie devenait le premier pays au monde où toutes les taxes et impôts étaient supprimés. Par là même était porté un coup mortel à l'économisme vulgaire qui voit dans les impôts des ''embryons de socialisme''.]

 

VI – Protectionnisme et libéralisme

 

Un tel débat pourrait apparaître au premier abord comme périmé, alors que « l’ultra-libéralisme » a triomphé et alors que Jacques Généreux souhaite au mieux en revenir à une « saine et libre concurrence », « régulée » certes, mais qui n’en serait pas moins libre : la régulation de la concurrence étant selon lui la condition indispensable à la sauvegarde de sa liberté ! Pensez donc ! Sans ceci, les monopoles « dévoieront la libre concurrence » !

 

Et pourtant, le protectionnisme est l’un des outils privilégiés des « ultra-libéraux » pour maintenir leur domination. Particulièrement caractéristique de ce fait est l’exemple du large protectionnisme des USA et de l’Union européenne dans le domaine de l’agriculture qu’ils subventionnent abondamment, alors que ces unions impérialistes imposent aux pays capitalistes plus faibles d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique la soumission au « libre marché », sans leur permettre à eux d’user d’un quelconque protectionnisme pour sauver de la faillite leur économie !

 

Mais alors, si les ultra-libéraux eux-mêmes recourent au protectionnisme, quelle en est la signification réelle ? Pour répondre à cette question, à laquelle les petits-bourgeois de la trempe de Jacques Généreux s’abstiennent pudiquement de répondre et qu’ils fuient comme le diable fuit l’eau bénite, nous laisserons parler Marx :

 

« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d'échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d'échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n'est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d'échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l'égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d'autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n'a d'autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d'échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l'extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l'intérieur. Que veut donc le philistin allemand ? À l'intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d'être exploité par rapport à l'extérieur. Par rapport à l'extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide. » (Karl Marx, A propos du système national de l’économie politique de Friedrich List, 1845.)

 

La France a beau être une démocratie bourgeoise impérialiste « indépendante », il est des couches de la petite et moyenne bourgeoises dont l’existence est menacée par « l’ultra-libéralisme » [les entreprises monopolistes], qui a dévoyé la libre concurrence et bouleversé toutes les illusions morales que la petite bourgeoisie entretient depuis des lustres !!! Car pour le reste, tout allait si bien depuis deux siècles (!) :

 

« Paradoxalement, le fait que les économies nationales se soient très longtemps développées dans un contexte de compétition internationale tempérée par des politiques commerciales et des réglementations a prédisposé les élites gouvernantes du Nord à promouvoir une libéralisation croissante des échanges sans s'inquiéter des régulations internationales qui devaient impérativement les accompagner. Deux siècles de régulation des marchés nous ont fait oublier les règles, comme ces éléments d'un décor éternellement familier auquel on ne prête plus attention. » (Tome II, p.102-103.)

 

Quelles que soient les prétentions « humanistes » de Jacques Généreux et ses intentions subjectives, il se fait le porte-parole, non pas des travailleurs, mais de la petite et moyenne bourgeoisies qui croulent de plus en plus sous le joug de la grande bourgeoisie monopoliste.

 

« Le laisser-passer est concevable si chaque gouvernement interdit à ses producteurs de faire n'importe quoi, n'importe comment, s'il existe une communauté de vues entre les gouvernements sur les normes (sociales, sanitaires, environnementales) et sur le niveau des biens publics (et donc des impôts) qui paraissent souhaitables pour que l'économie de marché reste une économie humaine et équitable. En l'absence d'une telle communauté de vues et d'instances adaptées pour la mettre en œuvre, une nation qui se refuse à faire n'importe quoi n'a pas d'autre choix que de se protéger contre celles qui l'acceptent. » (Tome II, p.102.)

 

C’est ce qui nous explique l’obstination de Jacques Généreux à vouloir en revenir à une économie capitaliste « bien régulée » où des lois seraient capables d’encadrer les monopoles, afin qu’ils ne puissent plus tailler en pièce la petite et moyenne propriété privée. Loin de vouloir passer au socialisme, l’altermondialisme veut en revenir à une concurrence qu’il estime bien « régulée ». La petite bourgeoisie effrayée cherche à faire tourner en arrière la roue de l’histoire. Jacques Généreux, nous l’affirme le plus sérieusement du monde : la concurrence a été « dévoyée en guerre économique » par ces diables de « néo-libéraux » aux commandes de ces satanées multinationales ! Quand à se demander comment sont nées ces multinationales et si ces multinationales ne sont pas elles-mêmes le produit de la libre concurrence, c’est une chose que Jacques Généreux est à cent lieues d’envisager.

 

Ah !!! Proudhon !!!

 

Jacques Généreux ne défend nullement une quelconque forme de « socialisme » ou « d’économie humaine » : ce qu’il défend, c’est un modèle régulé d’économie de marché. La contradiction qui, tout comme l’ensemble du mouvement altermondialiste, l’oppose aux monopoles, est une contradiction au sein de la bourgeoisie : d’une part la petite-moyenne bourgeoisie avec ses intérêts nationaux, et d’autre part la grande bourgeoisie monopoliste avec ses intérêts supranationaux.

 

Voyez-vous la crise économique qui talonne l’impérialisme et qui pousse les monopoles à remettre en cause les acquis de la petite et moyenne bourgeoisie qu’ils avait bien du s’efforcer de contenter tant que le communisme se faisait menaçant, et dont la disparition du spectre, l’URSS, a poussé à l’arrogance !!! ???

 

Sous cet angle, quelle est la signification de l’altermondialisme ? Sa signification, c’est celle de la petite et moyenne bourgeoisies qui réclament désespérément des droits protecteurs aux Etats impérialistes, instrument aux mains des monopoles, monopoles qui sont d’ailleurs eux-mêmes organisés au niveau supranational via la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC !!!

 

Par la bouche de Jacques Généreux, nous entendons la petite et moyenne bourgeoisie interpeller les dirigeants politiques à la solde des monopoles et s’exclamer : « Ne voyez-vous donc pas le fait que l’arrogance sans borne des entreprises monopolistes finira par exacerber le démon du radicalisme qui finira par faire sauter tout l’ordre existant, et nous avec, si nous n’y prenons tous pas garde !!! »

 

« Admettez un instant qu'il n'y ait plus de lois céréales, plus de douane, plus d'octroi, enfin que toutes les circonstances accidentelles auxque