Herwig
Lerouge,
18 décembre 2002
Ignacio Ramonet dirige le
mensuel Le Monde Diplomatique et est l'initiateur du projet Attac, qui défend
l'introduction de la «Taxe Tobin» sur la spéculation financière. Son dernier
livre, Guerres du XXIème siècle (Ed. Galilée), trace un portait (réaliste)
de l'apocalypse qui menace l'humanité étouffée par la dictature des
multinationales. Mais face à la menace, il ne nous propose que le rôle de
l'orchestre du Titanic.
L'horreur et le chaos, c'est ainsi qu'Ignacio Ramonet décrit le monde de ce début de XXIe siècle, dominé par l'impérialisme. Mais pourquoi évite-t-il ce terme ?
«La
mondialisation économique, écrit Ramonet, touche les moindres recoins de la
planète, ignorant aussi bien l'indépendance des peuples que la diversité des
régimes politiques. La Terre connaît une nouvelle ère de conquête, comme
lors des colonisations. Cette conquête s'accompagne de destructions
impressionnantes. Des industries entières sont brutalement sinistrées, dans
toutes les régions. On assiste à la réapparition et la généralisation du
travail des enfants, aussi en Europe. Les grands groupes saccagent
l'environnement...»
Sur
les 6 milliards d'habitants de la planète, «à peine 500 millions vivent dans
l'aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin. Depuis 1989, il y
a eu plus de soixante conflits armés ayant fait des centaines de milliers de
morts et plus de 17 millions de réfugiés ! (...) Des dangers de nouveaux types
apparaissent : hyper-terrorisme, fanatismes religieux ou ethniques, prolifération
nucléaire, crime organisé, réseaux mafieux, spéculation financière, grande
corruption, extension de nouvelles pandémies, pollutions de forte intensité,
effet de serre, désertification... ». Ramonet décrit comme peu savent le
faire les horreurs d'un monde dominé par l'impérialisme en ce début de siècle.
Mais il évite scrupuleusement ce terme marxiste pour décrire le stade actuel
du capitalisme mondial.
Ce
n'est pas innocent. Dans son ouvrage La face cachée de la mondialisation, le
marxiste américain, James Petras écrit : «A la fois description des évolutions
qui caractérisent notre époque et règle d'action, ce terme de mondialisation
se présente avec un air d'inéluctabilité qui désarme l'imagination et empêche
de penser et d'agir en faveur d'un système alternatif- en faveur d'un ordre économique
et social plus juste.» 1
Ramonet
:
« Depuis 1989, il y a eu plus de soixante conflits armés qui ont causé des
centaines de milliers de mort et provoqué la fuite de 17 millions de réfugiés.»
Impérialisme ? Jamais entendu parler...
C'est
bien une impression d'inéluctabilité qui se dégage du bouquin de Ramonet.
Comment se battre contre une mondialisation qui serait le produit de la révolution
technologique et du flux d'informations, des forces du marché ? «La seconde révolution
capitaliste (la mondialisation, ndlr) résulte de trois transformations.
L'informatisation et le passage au numérique bouleversent le travail, l'économie,
les communications,
l'éducation, la création,
les loisirs. Les nouvelles technologies favorisent l'expansion de la sphère
financière. Elles stimulent les activités planétaires, permanentes, immédiates
et immatérielles. La déréglementation de Reagan a stimulé la mondialisation
de l'économie, la dynamique principale de ce début de siècle».
Le
concept d'impérialisme par contre désigne les multinationales et les Etats impérialistes
comme les forces qui dirigent l'internationalisation en partant de lois économiques
découvertes par Lénine en 1916 dans son livre L'Impérialisme, stade
suprême du capitalisme. Il y décrit comment la libre concurrence se convertit
«en monopole, en poussant la concentration de la production et du capital à un
point tel qu'elle fait surgir le monopole: les cartels, les syndicats patronaux,
les trusts et, fusionnant avec eux, les capitaux d'une dizaine de banques
brassant des milliards. Monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique.
(...)
Propriété
privée fondée sur le travail du petit patron, libre concurrence, démocratie:
tous ces slogans dont les capitalistes et leur presse se servent pour tromper
les ouvriers et les paysans, sont depuis longtemps dépassés. Le capitalisme
s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie
financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de
pays «avancés». Et le partage de ce «butin» se fait entre deux ou trois
rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap (Amérique, Angleterre,
Japon) qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur
butin.»2
La vie a confirmé cent fois
cette analyse: concentration du capital, conquêtes coloniales à la recherche
d'investissements plus juteux que dans les métropoles, colonisation, deux
guerres mondiales entre des blocs impérialistes pour se repartager le monde,
accroissement de l'inégalité entre capitalistes et travailleurs, entre pays
impérialistes et nations opprimées. La mondialisation n'est autre chose que la
tentative de l'impérialisme, américain d'abord, imitée par l'ensemble des impérialistes,
de sortir de la crise qui frappe l'ensemble du système depuis le milieu des années
septante. En libéralisant (au profit des multinationales) le commerce,
l'investissement; en détruisant les protections sociales, en dérégulant et
privatisant tous azimuts.3
Cette
libéralisation a été mise en place par les Etats impérialistes chargés de défendre
leurs multinationales respectives. Elle a été mise en oeuvre par des
institutions financières internationales, dont le personnel est nommé par ces
Etats impérialistes. Les innovations technologiques jouent un rôle pour autant
qu'elles servent les intérêts impérialistes : délocalisation, spéculation,
automatisation de la production. Leur développement permettrait de nourrir et
de fournir de l'eau aux habitants du monde entier et de faciliter le travail de
milliards d'ouvriers. Mais, dans le cadre du système impérialiste, il n'a
conduit qu'au chômage, à l'appauvrissement de l'immense majorité de l'humanité,
à l'intensification de l'exploitation.
Aujourd'hui,
les marges d'une exploitation plus grande se rétrécissent et la pauvreté
croissante aggrave les crises de surproduction. Dans cette situation, l'impérialisme
se tourne à nouveau vers la guerre. Il ne peut en être autrement aussi
longtemps qu'un nombre de plus en plus restreint de capitalistes pourra
s'approprier le fruit du travail de l'humanité. Il n'y a de solution que dans
la lutte pour la destruction du système impérialiste et pour le socialisme.
Ne
cherchez, chez Ramonet, aucune sympathie pour des révolutionnaires qui luttent
pour le renversement de l'impérialisme. Il met les FARC colombiennes et la
Nouvelle Armée Populaire des Philippines dans le même sac que des bandes
somaliennes rançonnant la population.
C'est
pourquoi le débat sur les termes à utiliser n'est pas sans importance. Petras
: «Le terme "impérialisme", issu du discours marxiste, a été
abandonné par maints intellectuels de gauche au cours de la guerre idéologique
lexicale suite à l'effondrement du socialisme, en 1989, sous la forme qu'il
avait prise en URSS. Ironie de l'histoire, c'est précisément quand les
conditions si bien décrites et expliquées par le concept "d'impérialisme"
deviennent véritablement mondiales, que l'on abandonne cet outil nécessaire
pour comprendre ce qui arrive et éclairer la pratique politique. (...)
"L'inéluctabilité"
de la mondialisation et l'adaptation ou la soumission des peuples du monde
entier au capitalisme libéral dépendent de la capacité des classes dominantes
à plier le peuple à leur volonté et à lui faire prendre les intérêts du
capital pour les siens. Cela dépend aussi de la capacité des classes
dominantes à saper la résistance croissante au capitalisme, quelle qu'en soit
la forme. (...) La construction d'un monde nouveau, plus juste ... nécessite
qu'on forme un ensemble d'outils intellectuels qui puissent servir dans cette
lutte. Le concept d'impérialisme est un de ces outils, une arme que l'on peut
tourner contre les avocats de la mondialisation, les propagateurs et les
gardiens de l'ordre économique mondial.»4
Evidemment, les critiques de
la mondialisation «inéluctable» veulent y apporter des ajustements. Ils
veulent canaliser les forces qui dirigent le processus de mondialisation pour «fonder
une nouvelle économie, plus solidaire, basée sur le principe du développement
durable et plaçant l'être humain au cœur de ses préoccupations (...) en
associant la société civile naissante (ONG, associations diverses) aux
prochaines grandes négociations internationales sur des problèmes liés à
l'environnement, la santé, la suprématie financière.» Le but étant
d'arriver à «une nouvelle distribution du travail et des revenus dans une économie
plurielle où le marché occupera une partie de la place, avec un secteur
solidaire et un temps libéré de plus en plus important».
Tout
cela donc sans toucher aux bases de l'économie capitaliste : la propriété
privée des moyens de production. Car l'«illusion détruite en 1989» nous
apprend, dit Ramonet, qu'«aucun pays ne peut se développer sérieusement sans
économie de marché (et) la liberté de pensée a pour condition une certaine
liberté économique».
Et
voilà : il n'y a pas d'alternative au capitalisme. Pourtant une chose est
certaine : c'est l'échec total de l'illusion d'un capitalisme moins «sauvage»,
proclamée depuis un siècle par la social-démocratie. Ramonet ne peut que
constater que la social-démocratie «est devenue la droite moderne. Pour elle,
la politique c'est l'économie et l'économie, c'est la finance et la finance ce
sont les marchés. Elle privatise, démantèle le secteur public, favorise les
fusions». Alors, il en invente une nouvelle en ajoutant à l'ancienne un zeste
de «société civile».
Ramonet
réchauffe le plat déjà servi en 1915 par Kautsky, le dirigeant d'alors de
l'Internationale Socialiste, et réfuté à l'époque par Lénine. Ce dernier
relevait : «Kautsky détache la politique de l'impérialisme de son économie
en prétendant que les annexions sont la politique préférée du capital
financier, et en opposant à cette politique une autre politique bourgeoise prétendument
possible, toujours sur la base du capital financier.
Il
en résulte que les monopoles dans l'économie sont compatibles avec un
comportement politique qui exclurait le monopole, la violence et la conquête.»5
Pour Lénine, «la «lutte» contre la politique des trusts et des banques, si
elle ne touche pas aux bases de leur économie, se réduit à (...) des souhaits
pieux et inoffensifs.» C'est pourtant cette expérience que Ramonet veut répéter.
1
James Petras et Henry Veltmeyer, La face cachée de la mondialisation, pp. 5-6.
Editions Parangon, 2002 ·2 Lénine, «L'impérialisme, stade suprême
du capitalisme», in Oeuvres complètes, tome 22, Editions sociales, Paris,
1960 ·3 Voir à ce sujet "Le communisme, l'avenir de l'humanité".
Documents du VIIème Congrès du Parti du Travail de Belgique, pp 76-80, par.82
à 97. Mars 2002. A consulter sur www.solidaire.org
·4 Petras, o. c., pp. 5-6 · 5 Lénine, o. c., p.291.
Ramonet. «La mondialisation
libérale n'est pas pilotée par les Etats. Les dirigeants politiques se sentent
débordés par une mondialisation qui modifie les règles du jeu et les laisse
partiellement impuissants».
Impuissants, les Etats ?
Pourtant traité après traité, loi après loi, ce sont toujours les décisions
des gouvernements et parlements qui ont éliminé les barrières pour la liberté
de circulation du capital et des marchandises. De la libéralisation du commerce
des devises en passant par le marché européen unique jusqu'à l'élargissement
des accords sur le commerce mondial à travers le GATT et l'OMC, ce sont les
politiciens des pays impérialistes qui ont créé la situation actuelle devant
laquelle ils se déclarent impuissants aujourd'hui.
Qui
a décidé la politique économique et sociale de dérégulation, de
privatisation, de réductions d'impôt et de cotisations sociales, de démolition
des acquis sociaux et d'intensification de la productivité du travail, sinon
Reagan et Thatcher, imités par Blair et toute la social-démocratie européenne
? Et quand les Etats européens ont créé l'Union européenne, était-ce pour
avoir un Etat fort et grand, capable de s'opposer aux multinationales, d'empêcher
qu'elles ne mettent la main sur les services publics, qu'elles introduisent le
travail flexible et qu'elles fassent de l'évasion fiscale ? Non, bien sûr. Ce
sont les Etats européens, lors des Sommets et des Conseils des Ministres qui
obligent les pays membres à privatiser.
Sans
doute, l'Etat prend-il en Europe la forme d'une fédération d'Etats nationaux.
Mais l'Etat européen est plus que jamais, comme l'Etat belge, «l'organisation
que les classes dominantes, propriétaires fonciers et capitalistes, se sont
donnée pour préserver leurs privilèges» (Marx, Manifeste).
Le
passage de l'ancien commissaire européen (socialiste) Van Miert aux conseils
d'administration Philips et de Swissair, bien connus des travailleurs belges,
n'est qu'un exemple parmi des centaines de ce que, plus que jamais, dans «la république
démocratique (européenne aussi), la richesse exerce son pouvoir d'une façon
indirecte, mais d'autant plus sûre. D'une part, sous forme de corruption
directe des fonctionnaires. D'autre part, sous forme d'alliance entre le
gouvernement et la Bourse» (Engels).
Et
la construction de la défense européenne signifie qu'aussi au niveau de
l'Europe «les Etats capitalistes, nés de la nécessité d'armer la bourgeoisie
dans sa lutte contre la classe ouvrière, se sont graduellement transformés en
Etats impérialistes, chargés également de garantir la domination des
monopoles sur l'ensemble des peuples du monde.» (Lénine). Les seuls Etats à résister
à la mondialisation impérialiste sont les Etats socialistes ou des régimes
anti-impérialistes comme celui de Milosevic. C'est pourquoi ils attirent sur
eux toute la puissance militaire et subversive des Etats capitalistes «impuissants»
contre les multinationales.
La
théorie de l'impuissance des Etats est une théorie de combat contre ceux qui
prônent une alternative réelle à la mondialisation impérialiste, dit James
Petras : «Cette théorie perturbe la lutte politique, car si ce n'est pas
contre l'Etat, qui maintenant est soi-disant inexistant, contre quoi
lutterait-on? Cette théorie engage les groupes politiques et sociaux à agir
dans les interstices du système dominant, mais à petite échelle. (...) La
reconnaissance du rôle de l'Etat-nation dans la mondialisation permet de repérer
les énormes potentialités de l'Etat comme centre de formes alternatives de
l'organisation économique (socialiste). Celles-ci pourraient être des
entreprises publiques, des coopératives autogérées et une planification décentralisée
de la réallocation et de la redistribution des revenus, des crédits, des
terres et de l'assistance technique.»1
Ramonet, comme de nombreux
idéologues de l'altermondialisme, est farouchement opposés à un débat sur le
bilan du socialisme. Les mouvements révolutionnaires qui se battent pour
renverser l'impérialisme ne peuvent pas compter sur sa sympathie. Il met les
FARC colombiennes et la Nouvelle Armée Populaire des Philippines dans le même
sac que des bandes somaliennes rançonnant la population: «Un peu partout, au
Pakistan, en Algérie, en Somalie, au Congo, en Colombie, aux Philippines ou au
Sri-Lanka, des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à
toute légalité, replongent dans un état de barbarie. La force l'emporte alors
sur le droit, et seuls des groupes de pillards sont en mesure d'imposer leur loi
en rançonnant les populations».
On
voit bien là le caractère de classe de cette opposition à la mondialisation
impérialiste. Les excès de l'impérialisme peuvent amener la révolte
populaire à balayer l'ensemble du système impérialiste, y compris la
situation privilégiée dans laquelle se trouvent les intellectuels occidentaux.
Comme
il l'écrit dans l'édito de novembre du Monde diplomatique : «Aussi incroyable
que cela puisse paraître, les milliards de damnés de la terre se tiennent
politiquement tranquilles. C'est même l'un des grands paradoxes de notre temps:
plus de pauvres que jamais, et moins de révoltés qu'il n'y en eut jamais.
Cette situation peut-elle durer ? C'est peu probable. En raison sans doute de l'épuisement
du marxisme comme moteur international de la révolte sociale, le monde traverse
une sorte de transition.» La globalisation impérialiste qui pousse toutes les
contradictions du monde impérialiste à leur comble, produira inévitablement
une contre-offensive globale de toutes les forces populaires écrasées par la
misère, la surexploitation, la domination, la terreur et la guerre.
Alors
vite, avant que les damnés de la terre n'explosent, enlevons la mèche de la
dynamite pour sauver le système. Imaginons une autre politique, mais surtout
pas le socialisme.
1
Petras, o.c., 80-81
Ramonet constate que les États-Unis
«dominent le monde comme nul empire ne l'a jamais fait». Ils entraînent le
monde vers le fascisme et la guerre.
«La lutte contre le
terrorisme autorise tous les excès et les mesures autoritaires contre ceux qui
s'opposent à l'hégémonie américaine et la mondialisation libérale. L'idée
chemine qu'il redevient possible d'apporter des solutions militaires à des
problèmes politiques et/ou économiques.»
Ramonet
veut retirer la mèche de la poudrière avant que les damnés de la terre ne se
révoltent.
L'évolution
vers la guerre s'accompagne de violations du droit international. «Déjà sous
Clinton, il y eut une rupture avec le droit international. La guerre de l'Otan
contre la Yougoslavie qui n'avait commis aucune agression extérieure - est
une nouvelle étape dans les relations internationales. L'ingérence
humanitaire, considérée comme moralement supérieure à tout a amené l'Otan
à transgresser deux interdits majeurs de la politique internationale: la
souveraineté des Etats (article 3 de la Déclaration des droits de l'Homme et
du citoyen d'août 1789) et les statuts des Nations Unies. (...) Il n'y a pas eu
de résolution de l'Onu pour le Kosovo. Les USA n'acceptent plus d'être bridés
par le légalisme de l'ONU.»
Et
depuis la publication, le 20 septembre dernier, du document sur la nouvelle «stratégie
nationale de sécurité des Etats-Unis», les USA ont «rétabli le droit à la
«guerre préventive» que Hitler appliqua en 1941 contre l'Union soviétique,
et le Japon, la même année, à Pearl Harbor contre les Etats-Unis».
Ramonet est un opposant féroce
à la domination américaine et il n'a pas de mots assez durs pour conspuer ces
«dirigeants européens (...) qui adoptent déjà, à l'égard de l'empire américain,
dans un réflexe de caniche, l'attitude de servile soumission qui sied aux fidèles
vassaux». Il appelle de ses voeux une Union européenne forte car «sans défense
autonome, solide et imposante, nulle politique étrangère n'est crédible.
L'Europe vérifie ce principe fondamental de la diplomatie sur tous les terrains
des crises, et tout particulièrement dans le conflit israélo-palestinien.
Alors qu'elle demeure un contributeur économique fondamental, son poids
diplomatique est négligeable. Les citoyens désespèrent devant l'impuissance
de l'Europe».
S'opposer
à Bush-Hitler est un devoir pour tous les progressistes de la terre. Et trouver
des alliés aussi. Mais une Union européenne impérialiste et forte, peut-elle
être un facteur de paix ? L'Europe s'oppose aux USA. Admettons. Mais en quoi
cette opposition se distingue-t-elle de ce que Lénine constatait en 1916 : «Supposons
qu'un Japonais condamne l'annexion des Philippines par les Américains. Se
trouvera-t-il beaucoup de gens pour croire qu'il est mû par l'hostilité aux
annexions en général, et non par le désir d'annexer lui-même les Philippines
? Et ne devra-t-on pas reconnaître que l'on ne peut considérer comme sincère
et politiquement loyale la «lutte» du Japonais contre les annexions que s'il
se dresse contre l'annexion de la Corée par le Japon et réclame pour elle la
liberté de séparation d'avec le Japon.»
Lorsque
Ramonet demande une Europe forte, il répand l'illusion d'une Europe
'pacifiquement' impérialiste et transforme la protestation contre la
globalisation impérialiste en un soutien à une super-puissance européenne.
Que
peut attendre de l'Europe, le tiers monde saigné à blanc par l'impérialisme
dominé par les USA ? Qu'a fait au tiers monde, l'Europe quand elle dominait le
monde: annexions, pillage des matières premières et des ressources naturelles,
asservissement des populations locales, guerre à tous ceux qui osaient résister.
Quelle est la politique européenne actuelle ? Le commissaire européen
responsable du Commerce, Pascal Lamy, est partisan d'une ouverture plus grande
des frontières du tiers monde en ce qui concerne les marchandises et les
capitaux.
Une
Europe forte, avec sa propre défense, ne fera que rapprocher une nouvelle
guerre mondiale pour la redistribution des zones d'influence dans le monde. Il
ne peut pas en être autrement tant que cette Europe sera capitaliste. En
appelant au renforcement de la défense et de la politique extérieure européenne,
Ramonet répand l'illusion d'une Europe impérialiste «pacifique» et il entraîne
la contestation de la mondialisation impérialiste dans le soutien à la
superpuissance européenne.
Si on veut la paix, il ne faudra compter que sur la lutte des victimes de la mondialisation impérialiste et non sur les impérialistes qui veulent leur part du gâteau. Il faudra se battre pour une société sans multinationales, sans suprématie du capital, bref sans propriété privée des moyens de production. Autrement dit une société socialiste. Mais là, c'est une chose dont on ne parle pas dans les cercles de Ramonet.
La théorie
sur le néo-libéralisme n’est-elle pas ‘‘néo-réformiste’’ ?
Etudes
Marxistes no44 – 1998, (Thomas Gounet)
Mondialisation,
délocalisation, déréglementation, les termes ne manquent pas pour désigner
les changements dans l’économie mondiale. Certains vont plus loin et
affirment que toutes ces modifications manifestent une nouvelle étape du
capitalisme. Ils appellent cela le néo-libéralisme. Ce serait le libéralisme
adapté à la situation du marché mondial. Ils se fixent pour tâche de
combattre ce néo-libéralisme, plutôt que le capitalisme. Jamais la pauvreté
dans le monde n’a été si écrasante. Jamais la richesse n’a été si
abondante. 225 multimilliardaires, dont à leur tête se trouve le patron de
Microsoft, Bill Gates, disposent d’une fortune plus grande que ce que gagnent
en un an 47% de la planète. 1 Jamais l’écart entre les
plus riches et les plus pauvres n’a été si important. Et l’arrogance des
capitalistes ne cesse d’augmenter. Pour eux, il n’y a point de salut en
dehors de l’adhésion inconditionnelle, voire de la soumission, aux lois du
marché. Les négociations sur l’AMI (Accord multilatéral sur
l’investissement) au sein de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement
Economique), qui rassemble les 29 pays les plus riches, en sont un exemple. 2
Devant ce retour en force des conceptions sur la libre concurrence, le
libre-échange et le laisser-faire, certains, en particulier en Amérique
latine, estiment que nous vivons une nouvelle étape du capitalisme, à savoir
le néo-libéralisme. Ainsi, la rencontre syndicale internationale tenue à La
Havane du 6 au 8 août 1997 et réunissant de nombreux syndicats progressistes,
surtout d’Amérique latine, comme la CUT cubaine ou la CGT française, écrit
que ‘‘la mondialisation néo-libérale est une nouvelle phase de l’impérialisme’’,
elle parlait même ‘‘d’une nouvelle phase du capitalisme’’.
1.
La théorie du néo-libéralisme : Il n’est pas facile de trouver une
position cohérente et élaborée de la théorie du néo-libéralisme. En soi,
cela marque déjà le manque de clarté sur ce concept. Néanmoins, on peut établir
les choses suivantes à partir de ce qu’en disent certains auteurs du
mouvement zapatiste au Mexique, du Parti communiste brésilien et surtout des
trotskistes de la Quatrième Internationale. (Nous ne mettons pas ces trois
sources sur le même pied, comme nous le verrons plus tard.)
Premièrement,
il y a une prédominance de l’idéologie libérale. C’est le retour des idées
présentées à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe
par Adam Smith et David Ricardo. A l’époque, ces économistes essayaient de
fonder théoriquement le capitalisme industriel naissant contre les survivances
féodales. Ils affirmaient le parasitisme des grands aristocrates et des propriétaires
fonciers qui ne vivaient que de leur rente. Ils prônaient la fin des privilèges,
la libre concurrence, le libre-échange, le laisser-faire comme meilleur moyen
de créer des richesses. En ce temps, ils jouaient donc un rôle progressiste.
Mais, aujourd’hui, reprendre ces conceptions manifeste une volonté de
soumettre le monde entier aux lois du marché, donc de la bourgeoisie mondiale.
C’est l’idéologie attitrée de celle-ci qui sert non seulement à justifier
sa domination, mais aussi à l’étendre. Car c’est sur cette base qu’elle
tente d’ouvrir les marchés nationaux encore partiellement protégés. Avec
cela, elle s’applique à réglementer les échanges à l’échelle mondiale.
Nous pouvons être d’accord avec ce point.
Deuxièmement,
nous sommes à l’époque de la mondialisation. ‘‘Les années 80 ont été
marquées par une mondialisation croissante de l’activité économique’’,
écrivent les trotskistes de la Quatrième Internationale. 3
Une véritable définition de ce dont il s’agit n’est pas présente, mais
c’est un terme qui revient continuellement. Riccardo Petrella, ancien
fonctionnaire à la Commission européenne, précise : ‘‘Selon nous,
le nouveau monde global qui émerge de la mondialisation débouche sur la
proposition suivante : l’avenir de chacun de nous se fabrique à l’échelle
du monde. Le processus de mondialisation marque le début de la fin du système
national en tant qu’alpha et oméga des activités et des stratégies planifiées
par l’homme.’’ 4 Ce point, comme les suivants, est plus
contestable.
Troisièmement,
et c’est lié au point précédent, il y a prédominance des marchés
financiers sur le reste. Cela reflète la domination absolue de la logique du
marché. Les trotskistes notent lors de leur congrès : ‘‘De manière cohérente
avec la doctrine néo-libérale, la décennie 80 s’est traduite par une déréglementation
financière effrénée qui a sous-tendu et même amplifié le processus de
mondialisation.’’ 5 Et le sous-commandant Marcos de
l’armée zapatiste au Mexique (au Chiapas) est encore plus clair sur ce point
: ‘‘Grâce aux ordinateurs, les marchés financiers, depuis les salles
de change et selon leur bon plaisir, imposent leurs lois et leurs préceptes à
la planète. La mondialisation n’est rien de plus que l’extension
totalitaire de leurs logiques à tous les aspects de la vie. Naguère maîtres
de l’économie, les Etats-Unis sont désormais dirigés, télédirigés, par
la dynamique même du pouvoir financier : le libre-échange commercial.’’ 6
Car
une autre grande caractéristique - c’est la quatrième - est que les
multinationales surplombent les Etats nationaux. Elles leur deviennent supérieures,
dictant leurs conditions à n’importe quel gouvernement du monde même le plus
puissant. L’Etat devient un organe complètement dépendant, une annexe des
lobbies patronaux. Cette expression est la plus nettement soulignée chez le
sous-commandant Marcos : ‘‘Le nouveau capitalisme international rend
les capitalismes nationaux caducs, et en affame jusqu’à l’inanition les
pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que les Etats nationaux n’ont pas
la force de défendre les intérêts des citoyens.’’ Et : ‘‘Dans
cette nouvelle guerre, la politique, en tant que moteur de l’Etat-nation,
n’existe plus. Elle sert seulement à gérer l’économie, et les hommes
politiques ne sont plus que des gestionnaires d’entreprise. Les nouveaux maîtres
du monde n’ont pas besoin de gouverner directement. Les gouvernements
nationaux se chargent d’administrer les affaires pour leur compte. Le nouvel
ordre, c’est l’unification du monde en un unique marché. Les Etats ne sont
que des entreprises avec des gérants en guise de gouvernements, et les
nouvelles alliances régionales ressemblent davantage à une fusion commerciale
qu’à une fédération politique.’’ 7
Les trotskistes sont un peu plus prudents sur ce point. D’un côté,
ils affirment comme le sous-commandant Marcos : ‘‘Cette situation se
distingue de l’internationalisation du capital : les multinationales étaient
en effet jusque là l’agent d’une métropole impérialiste auprès des pays
dominés et instituaient des relations univoques, complétées par un système
de domination politique. Avec la mondialisation, les relations sont d’emblée
multilatérales et les groupes multinationaux ont franchi une étape supplémentaire
dans l’internationalisation qui les conduit peu à peu à s’autonomiser par
rapport à leurs Etats de rattachement.’’ 8 Et ils
ajoutent : ‘‘L’idée d’un espace politique, économique,
territorial homogène au niveau de l’Etat-nation est condamné par la
mondialisation, et rien ne prouve qu’un tel espace se reconstituera à l’échelon
supérieur (régional).’’ 9 Mais, d’un autre côté,
ils écrivent : ‘‘Si nombre d’entreprises multinationales opèrent
sur plusieurs continents et produisent dans plusieurs dizaines de pays, elles
demeurent adossées à la puissance politique, diplomatique, monétaire,
militaire des impérialismes dominants.’’ 10
Cinquièmement,
les privatisations et la réduction du rôle de l’Etat forment un point
important de cette nouvelle phase. Le sous-commandant Marcos précise : ‘‘Dans
le cabaret de la globalisation, l’Etat se livre à un strip-tease au terme
duquel il ne conserve que le minimum indispensable : sa force de répression. Sa
base matérielle détruite, sa souveraineté et son indépendance annulées, sa
classe politique effacée, l’Etat-nation devient un simple appareil de sécurité
au service des méga-entreprises. Au lieu d’orienter l’investissement public
vers la dépense sociale, il préfère améliorer les équipements qui lui
permettent de contrôler plus efficacement la société.’’ 11
Une thèse que l’on retrouve chez les trotskistes, mais avec une connotation
clairement réformiste (voir plus loin) : ‘‘La crise affecte en effet
la fonction redistributive des Etats, qui favorisait une certaine cohésion
sociale. D’où la perte de légitimité d’institutions battues en brèche
par les effets conjugués des privatisations (renforcement des pouvoirs économiques
privés), de la globalisation (perte de contrôle par le haut des rapports économiques
et monétaires), de la dérégulation. Ce phénomène ne concerne pas
exclusivement des Etats dépendants et des classes dominantes fragiles. Il
commence à affecter aussi certaines bourgeoisies européennes.’’ 12
Sixièmement,
tout ceci est lié à la domination américaine, si pas au niveau de son Etat,
du moins en ce qui concerne l’idéologie. Le sous-commandant Marcos insiste
sur ce point : ‘‘Cette mondialisation répand aussi un modèle général
de pensée. L’American way of life, qui avait suivi les troupes américaines
en Europe lors de la deuxième guerre mondiale, puis au Vietnam et, plus récemment,
dans le Golfe, s’étend maintenant à la planète par le biais des
ordinateurs.’’ 13 Les trotskistes écrivent : ‘‘La
tendance actuelle semble esquisser un rétablissement de la suprématie
politico-militaire mais aussi économique des Etats-Unis.’’ 14
Riccardo Petrella écrit : ‘‘Ce qu’on peut appeler l’économie de
type Madonna est un processus réel d’unification de la consommation de biens
d’information et de communication, qui repose sur une logique semblable (celle
du marché) et fait appel aux mêmes ressources (des infrastructures et des réseaux
de publicité massive à la grandeur de la planète).’’ 15
Au vu de cette explication, il peut sembler à certains lecteurs que les caractéristiques
de la théorie du néo-libéralisme sont claires et précises. Il n’en est
rien. Nous nous attacherons à le montrer essentiellement sur deux points : Le néo-libéralisme
est-il une nouvelle étape du capitalisme ? Quelle conception de l’Etat ont
les partisans de cette théorie ?
2.
Le néo-libéralisme : idéologie, politique ou nouveau stade du capitalisme ? Les
partisans de la théorie du néo-libéralisme sont d’abord confus sur leur
concept : Le néo-libéralisme est-il une simple idéologie ? Caractérise-t-il
aussi une politique économique, par opposition au keynésianisme qui favorisait
l’intervention de l’Etat pour soutenir la demande ? Ou est-il une nouvelle
étape du capitalisme ? Il est très difficile d’avoir une réponse claire.
Ainsi, Luis Fernandes du Parti communiste du Brésil entame de la façon
suivante son discours lors de la Conférence sur le programme socialiste de ce
parti, à Brasilia en août 1995 : ‘‘Le thème du néo-libéralisme n’est
pas une simple mode. C’est un mouvement réel et concret vers une nouvelle
configuration institutionnelle du capitalisme qui devient de plus en plus
dominant dans le monde d'aujourd'hui. Etant donné sa profondeur et son étendue,
ce mouvement de longue haleine marquera la configuration et l’évolution brésilienne
et mondiale pour un certain temps.’’ 16 Mais il la termine
par : ‘‘Il s’agit d’une contre-révolution intellectuelle inspirant des
développements politiques, économiques et sociaux. Il ne faut pas cependant la
confondre avec de nouvelles techniques de gestion micro-économiques, ni la
considérer comme une nouvelle phase du capitalisme. C’est plutôt une réponse
déterminée aux développements structuraux et conjoncturels du
capitalisme.’’ 17 Ainsi, on commence par dire que ce
serait une modification fondamentale du système, puis on termine par le nier.
Mais remarquons que, même dans ce dernier cas, ce serait l’idéologie qui
influe de façon déterminante sur les développements objectifs du capitalisme.
Le
sous-commandant Marcos déclare que nous sommes dans la phase de la quatrième
guerre mondiale. Le titre de son article dans Le Monde Diplomatique est
d’ailleurs : ‘‘La quatrième guerre mondiale a commencé’’. Il y a eu
les deux guerres mondiales, puis la Guerre froide qui s’est clôturé par la
victoire du capitalisme, et maintenant la quatrième : ‘‘Si la troisième
guerre mondiale a vu l’affrontement du capitalisme et du socialisme sur divers
terrains et avec des degrés d’intensité variables, la quatrième se livre
entre grands centres financiers, sur des théâtres mondiaux et avec une
formidable et constante intensité.’’ La symbolique illustre
abondamment ses propos : ‘‘Vers la fin de la Guerre froide, le
capitalisme a créé une horreur militaire : la bombe à neutrons, arme qui détruit
la vie tout en respectant les bâtiments. Mais une nouvelle merveille a été découverte
à l’occasion de la quatrième guerre mondiale: la bombe financière. A la
différence de celles d’Hiroshima et de Nagasaki, cette nouvelle bombe non
seulement détruit la polis 18 (ici la nation) et impose la
mort, la terreur et la misère à ceux qui y habitent, mais elle transforme sa
cible en simple pièce de puzzle de la mondialisation économique. Le résultat
de l’explosion n’est pas un tas de ruines fumantes ou des milliers de corps
inertes, mais un quartier qui s’ajoute à une mégalopole commerciale du
nouvel hypermarché planétaire et une force de travail reprofilée pour le
nouveau marché de l’emploi planétaire.’’ 19
Les allusions ont l’avantage d’être claires, mais le concept beaucoup moins
: car peut-on mettre sur le même pied les deux guerres mondiales, la Guerre
froide et cette nouvelle forme de colonisation sous l’égide des marchés
financiers ?
Les
trotskistes ne sont pas plus explicites, mais ils permettent de mieux voir le
cheminement théorique de cette conception. Ils commencent par aborder la
question de la récession généralisée de 1974-1975 ‘‘qui a précipité
l’ensemble des pays impérialistes dans ce que l’on peut appeler la crise,
celle qui dure depuis lors’’. A ce moment-là, les gouvernements poursuivent
encore des politiques keynésiennes. La récession de 1974-1975 est le premier
retournement de ce qu’ils appellent ‘‘l’onde longue’’, qui caractérise
une période du capitalisme. Puis vient le début des années 80 : ‘‘C’est
le second tournant important, qui voit se diffuser les politiques néo-libérales
à travers le monde, avec une étonnante similitude d’objectifs et de
moyens’’. C’est devenu une étape dans l’onde longue : ‘‘La phase néo-libérale,
dont nous ne sommes évidemment pas sortis, se décompose en plusieurs sous-périodes
où l’on peut distinguer l’offensive (1980-1986), le succès apparent
(1987-1990), la rechute (1991-1993), puis la reprise.’’ 20
Ainsi, pour les trotskistes, le néo-libéralisme, au départ une idéologie
transformée en politique, finit par aboutir au niveau de phase au sein d’une
onde économique longue qui a commencé en 1974. La position trotskiste montre
comment la théorie du néo-libéralisme part d’un changement dans les idées
(le néo-libéralisme plutôt que le keynésianisme) pour aboutir à caractériser
une modification structurelle du capitalisme. Le concept de néo-libéralisme
est apparu dans les années 80. Il s’agissait d’abord de caractériser les
politiques suivies par Reagan aux Etats-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne.
Certains auteurs de l’époque soulignaient cet aspect libéral pour
sous-entendre ou affirmer explicitement qu’il existait une autre politique
possible, social-démocrate, celle de Mitterrand en France par exemple. Ils prônaient
cette dernière car plus sociale, plus humaine. Mais l’orientation sociale-démocrate
était claire. Eriger le néo-libéralisme en étape permet d’épargner le rôle
des sociaux-démocrates dans la situation actuelle du capitalisme. Mais,
surtout, cela revient à revendiquer le passage à une nouvelle phase, social-démocrate
celle-là. C’est pour cela que les trotskistes ont sauté sur cette théorie
pour la reprendre et la propager. Indépendamment de cela, nous devons nous
interroger pour savoir si le capitalisme ne traverse pas un nouveau stade. Pour
définir une nouvelle étape du capitalisme, que faut-il ? Il faut découvrir un
changement structurel soit du capitalisme lui-même, soit d’un élément
essentiel du capitalisme. Selon Lénine, il y a deux stades dans le capitalisme
: le capitalisme concurrentiel et l’impérialisme ou l’époque des
monopoles. Or quelles sont les transformations objectives de la période
actuelle, celles qui la déterminent fondamentalement ? Elles sont au nombre de
trois essentiellement et aucune ne remet en cause le capitalisme en lui-même :
la crise économique, la chute du Mur de Berlin et l’internationalisation
croissante de la production.
2.1.
La crise économique : La crise économique a commencé à se faire
sentir dans les économies des pays riches à la fin des années 60 et elle a éclaté
ouvertement en 1973. C’est une caractéristique essentielle du capitalisme
actuel, engendrée par le système lui-même. Elle rend l’accumulation fondée
sur l’exploitation ouvrière beaucoup plus difficile. En effet, celle-ci est
bloquée partiellement parce que le niveau de la demande ne suit pas celui de la
production et cela se manifeste soit dans la surproduction, soit dans la
surcapacité importante. 21 La crise économique est une épine
dans le pied de la bourgeoisie mondiale, car elle l’empêche de réaliser les
profits qu’elle voudrait engranger sur le dos des travailleurs. Ceci peut paraître
paradoxal lorsqu’on voit le niveau record de bénéfices obtenus par les plus
grandes firmes de la planète ou l’enrichissement phénoménal de certains
patrons comme Bill Gates. Mais les gains colossaux sont souvent suivis par des
pertes aussi importantes. Ainsi, si Ford a réalisé le bénéfice record de
l’industrie automobile en 1997 avec 6,92 milliards de dollars 22,
la firme américaine avait subi une perte de 2,3 milliards de dollars en 1991 et
de 7,4 milliards de dollars en 1992. En outre, ces grandes entreprises doivent
lutter contre la tendance continuelle à la baisse de la rentabilité. Les 200
plus grandes sociétés industrielles du monde avaient un rapport de profit sur
fonds propres de 13,55% en 1973 ce qui veut dire que si elles investissent 100
dollars, elles reçoivent en moyenne 13,55 dollars comme profit. Ce taux a reculé
jusqu’à 7,21% en 1991. C’est à ce moment que les efforts de
restructuration, de réduction du personnel, ont pris cours. 832 000
travailleurs ont perdu leur emploi au sein de ces firmes géantes. 23
Résultat : le taux de profit est remonté à 15,51% en 1997. 24
Mais il est probable qu’il baisse de nouveau en 1998 et plus que probablement
en 1999, avec l’approfondissement de la crise en Asie et dans le monde.
La
crise économique rend la situation insupportable aux travailleurs et à la
population. Car c’est sur eux que les patrons tentent de faire porter le poids
des rationalisations. Ce sont eux qui perdent les emplois. Ce sont eux qui
travaillent plus dur dans les entreprises. Ce sont eux qui doivent accepter la
flexibilité, l’adaptation continuelle au marché, les horaires impossibles.
Ce sont eux qui subissent l’amputation la plus importante de leurs revenus,
suivant la politique des ‘riches plus riches et pauvres plus pauvres’. Ce
sont eux qui sont victimes de la réduction des dépenses sociales. C’est
parmi eux que se recrutent les exclus, les sans-emploi, les sans-papiers, les
sans-logis... La crise économique montre qu’objectivement le capitalisme, en
tant que système, n’a plus rien à offrir aux travailleurs et aux populations
de ce monde. Les travailleurs s’appauvrissent et deviennent de plus en plus
esclaves de la bourgeoisie. De plus, ils créent moins de richesses parce que,
le pouvoir d’achat étant stabilisé, la demande ne peut absorber
l’accroissement de la production que les capitalistes veulent imposer pour
accroître leur taux de profit. C’est donc dans la recherche de
l’exploitation toujours plus grande que la crise économique capitaliste naît.
La récession en Asie illustre totalement ce propos. Cette partie du monde était
considérée comme le modèle. Le Japon était le pays le plus dynamique parmi
les nations industrialisées. Il symbolisait la réussite de la coopération
entre ouvriers et patrons, le management participatif. Il représentait la
pertinence de la recherche permanente de la compétitivité. Or, depuis 1991,
l’archipel ne parvient plus à faire croître son produit intérieur brut
(PIB), soit la richesse produite en un an par le pays. Et ce, malgré
l’injection de 23 000 milliards de francs belges dans l’économie nipponne
par le gouvernement. En octobre 1998, celui-ci a dû mettre encore 13 000
milliards de francs belges pour sauver son système bancaire de la faillite, les
dettes non recouvrables 25 s’élevant à 20 000 milliards de
francs belges. Soit 10% du PIB nippon !
La
Corée du Sud était, elle, la manifestation du succès d’un pays du tiers
monde, la preuve selon la bourgeoisie mondiale qu’il n’y avait pas de
fatalité au sous-développement au sein même du capitalisme. Même en Chine,
le pays était montré en exemple. Ses taux de croissance, 8,2% en moyenne par
an de 1960 à 1992 26, dépassaient tous les autres.
Aujourd’hui, la nation est exsangue. Les pauvres apparaissent partout. Les
licenciements avaient été bannis. Puis, le gouvernement dictatorial de Kim
Young-sam avait essayé d’introduire un décret pour les permettre. Le
mouvement de lutte de décembre 1996 et janvier 1997 avait annihilé cette
tentative. C’est le nouveau président ‘démocratique’ Kim Dae Jung qui a
fait signer ce décret en février 1998. Cet opposant politique, il a passé
tellement d’années en prison pour sa contestation de la dictature militaire
qu’on l’a surnommé ‘le Mandela asiatique’ est totalement sous la coupe
du Fonds monétaire international (FMI). En décembre 1997, quelques jours avant
les élections, il a dû signer, comme tous les candidats importants à la présidence,
une lettre dans laquelle il acceptait les conditions du FMI, sinon celui-ci
refusait d’accorder le prêt de 57 milliards de dollars indispensable pour que
le pays continue à survivre.
Le
capitalisme, c’est la dictature du marché et de la bourgeoisie mondiale. Le
sous-commandant Marcos écrit à ce propos : ‘‘Le fils (le néo-libéralisme)
dévore le père (le capital national) et, au passage, détruit les mensonges de
l’idéologie capitaliste : dans le nouvel ordre mondial, il n’y a ni démocratie
ni liberté ni égalité ni fraternité. La scène planétaire est transformée
en nouveau champ de bataille où règne le chaos.’’ 27
Effectivement, de plus en plus, c’est le chaos. Les contradictions éclatent
partout. Puisque les profits se réduisent, les différents centres impérialistes,
les capitalistes des Etats-Unis, d’Europe et du Japon, se disputent âprement
un gâteau qui se rétrécit. Puisque, pour accroître la tarte à se partager,
ils essaient d’exploiter davantage encore les travailleurs et les populations,
les révoltes sont plus nombreuses. Déjà, le peuple indonésien est sorti dans
les rues pour exiger le départ du dictateur Suharto, mis en place en 1965 par
les Etats-Unis, mais qui devenait gênant pour ceux-ci. Des émeutes surgissent
aujourd’hui contre la famine qui sévit dans l’ancienne colonie néerlandaise.
En Corée du Sud, les travailleurs luttent pour empêcher les licenciements. A
la pointe de ce combat, les ouvriers de Hyundai Motors, un des principaux
conglomérats du pays, ont réduit le nombre de licenciements prévus par la
direction de 4830 à 227. En Russie, les mineurs de Sibérie font grève pour
recevoir leurs salaires, non payés depuis des mois par l’Etat. Certains
avouent avoir été à l’avant-garde pour mettre au pouvoir Boris Eltsine, en
espérant que le capitalisme allait leur apporter richesse et confort.
Aujourd’hui, ils voient que c’est la misère et la famine qui les attendent.
A cause de toutes ces contradictions, le danger de guerre militaire est plus
grand que jamais. Car quand on ne peut résoudre les problèmes
‘pacifiquement’ par la voie économique, il faut passer à d’autres
moyens. Si un des centres de l’impérialisme voit sa part du gâteau diminuer,
il ne restera pas inactif et tentera par d’autres voies, dont celle de la
violence armée, de récupérer son rang. Comme le dit aussi le sous-commandant
Marcos, la crise économique détruit aussi les illusions sur le capitalisme. Il
n’y a ni démocratie ni liberté ni égalité ni fraternité pour les
travailleurs dans ce système (car, pour les capitalistes, cela existe bel et
bien !) 28 Lors de la crise des années 30, la bourgeoisie, en
fin de compte, a affirmé que le problème venait du marché laissé à lui-même.
Soit celui-ci ne peut corriger de lui-même les désastres sociaux qu’il
provoque, soit il ne peut le faire suffisamment vite. De là sont nées les idées
pour réglementer davantage le marché par des interventions publiques. C’est
le principe du ‘New Deal’ élaboré par l’administration américaine de
Franklin Roosevelt : l’Etat soutient la demande pour éviter la chute. A la
base de ce projet, l’économiste anglais Keynes élaborait une théorie
justifiant la régulation par l’Etat. A partir de 1933, cette politique a été
mise en place aux Etats-Unis. Elle a permis dans un premier temps de diminuer le
chômage. Mais celui-ci a repris en 1937 et 1938. La guerre a éclaté des
contradictions du capitalisme (dont la crise) et a relégué le problème de
l’emploi au second plan. A partir de 1945, les politiques keynésiennes se
sont généralisées dans les pays capitalistes développés. Pour la classe
bourgeoise, il fallait aussi empêcher l’extension du socialisme, en assurant
aux travailleurs des nations riches une certaine sécurité d’existence.
C’est ainsi que l’Etat s’est chargé d’une part de plus en plus
importante des dépenses sociales, un processus qui avait commencé après la
Première Guerre mondiale.
Ce
sont ces politiques qui sont condamnées par la crise actuelle. Puisqu’elles
préconisent un endettement des pouvoirs publics pour financer la relance et la
Sécurité sociale, il est difficile de continuer une fois que l’Etat est
complètement endetté. Il n’y a plus de capitalistes et de rentiers prêts à
fournir des fonds pour appuyer une telle approche, car le risque de
non-remboursement devient réel. Donc, il faut accroître les taux d’intérêt
pour quand même attirer des financiers potentiels. Ce qui a deux effets négatifs
: primo, cela alourdit encore l’endettement de l’Etat, car il faut payer de
plus en plus cher l’emprunt public ; secundo, cela décourage
l’investissement par prêt en général, car les taux d’intérêt augmentent
aussi pour ce genre d’activités (sinon tous les fonds sont accaparés par les
pouvoirs publics). Donc on aboutit au résultat exactement inverse à celui
voulu par les politiques keynésiennes. Pour la bourgeoisie, il faut autre
chose. La crise détruit beaucoup d’illusions quant à un compromis de classe
entre travailleurs et patrons. Prétendre que les intérêts des ouvriers et
ceux des capitalistes sont conciliables est de plus en plus intenable avec
l’approfondissement de la récession. Car pour rétablir les profits, les
patrons doivent exploiter davantage leur personnel. De cette façon, c’est le
mythe réformiste, social-démocrate, qui a du plomb dans l’aile. De même, la
crise a mis à mal l’illusion que les pays du tiers monde pouvaient se développer
sous l’égide ou avec la coopération des Etats riches. L’exemple de la Corée
du Sud montre qu’au contraire, dès qu’ils deviennent des concurrents réels,
(parce que les capitalistes américains voulaient un développement au sud pour
affronter la Corée du Nord), la bourgeoisie mondiale les force à redevenir dépendants
(quand la ‘menace’ du socialisme est moins forte). Enfin, la crise a souligné
qu’il y a bien une lutte à mort entre le capitalisme et le socialisme en tant
que systèmes. L’illusion révisionniste de la coexistence pacifique entre les
deux s’amenuise avec le rétablissement du capitalisme en URSS. La bourgeoisie
mondiale a donc relancé son idéologie fondamentale, le libéralisme. Celle qui
lui permet de justifier ses profits exorbitants. Celle qui argumente l’écart
croissant de richesses entre pauvres et riches. Celle qui fait ouvrir les portes
de toutes les régions aux plus grandes multinationales. Celle qui s’en tient
strictement à la loi du marché. Et aux travailleurs et aux populations du
monde, les capitalistes disent pour les empêcher de se révolter contre ce système
inhumain : ‘‘Il n’y a rien à faire ; la mondialisation est inévitable
; la domination des marchés mondiaux est inévitable ; le progrès technique
qui détruit les emplois est inévitable ; vous devez vous soumettre, parce que
si vous ne le faites pas ce sera encore pire pour vous.’’ Et elle détruit
toute forme collective de lutte, de sorte que les seules formes de résistance
qu’elle tolère encore sont individuelles. On peut appeler cette idéologie
‘néo-libéralisme’. Mais il est clair qu’elle est une conséquence de la
crise économique et non une caractéristique de celle-ci. Cela peut changer
d’ailleurs très vite. La crise actuelle montre que les marchés laissés à
eux-mêmes accélèrent le processus de blocage de l’accumulation, ce que
redoutent le plus les capitalistes. En particulier, le déplacement très rapide
des capitaux d’un pays à l’autre a entraîné la banqueroute de la Thaïlande,
puis celle de l’Indonésie, suivie par la Corée du Sud et maintenant la
Russie et le Brésil, même si cela n’explique pas fondamentalement la crise
économique. Les apôtres du libéralisme pur et dur, comme l’économiste américain
Jeffrey Sachs, propose la nationalisation des banques dans les pays en difficulté,
comme au Japon. Et d’autres lui emboîtent le pas pour réclamer la réglementation
des marchés, en particulier financiers. Serait-ce alors le début d’une
nouvelle phase, celle du néo-keynésianisme ?
2.2.
La chute du Mur de Berlin : Un deuxième élément objectif fondamental
de l’époque actuelle est la restauration du capitalisme en URSS et dans les
pays de l’Europe centrale, ainsi que l’avancée des idées bourgeoises en
Chine et au Vietnam. Ce retournement condamne les illusions révisionnistes sur
la coexistence pacifique et sur la fin de la lutte de classes sous le
socialisme. Déjà, Lénine, en 1918, dénonçait cette croyance : ‘‘La
transition du capitalisme au communisme, c’est toute une époque historique.
Tant qu’elle n’est pas terminée, les exploiteurs gardent inéluctablement
l’espoir d’une restauration, espoir qui se transforment en tentatives de
restauration.’’ 29 Mais, à l’instigation de la
bourgeoisie mondiale, cet événement est apparu pour beaucoup de travailleurs,
pour bon nombre de pays du tiers monde, même pour les autres nations
socialistes, comme la fin d’une perspective alternative. Cela a affecté la
propagation du socialisme. Les capitalistes ont pu ronronner, après avoir
raconté en long et en large les prétendus crimes du système communiste : le
socialisme est impossible ; c’est un échec économique ; il n’y a plus
qu’un seul système viable, le capitalisme, qui fonctionne même s’il
n’est pas parfait. En réalité, ce n’est pas le socialisme qui a failli,
mais le révisionnisme initié par Khrouchtchev. Cette théorie qui annonce la
fin de la lutte de classes sous le socialisme est une révision du marxisme.
Elle fait croire que capitalisme et socialisme peuvent vivre en coexistence
pacifique et que le socialisme sort automatiquement vainqueur. L’Etat n’est
plus un instrument de domination de classe. La bourgeoisie mondiale est vue
comme une entité pourrissante à tel point qu’on la présente comme étant
incapable d’agir pour combattre les grandes luttes ouvrières dans le monde et
a fortiori en URSS. Avec une telle conception, on affaiblit la vigilance des
travailleurs dans les pays socialistes et on permet à la bourgeoisie de se
reconstituer dans le pays socialiste jusqu’à ce qu’elle reprenne
effectivement le pouvoir. 30 Si, en même temps, il n’y a
plus d’alternative et si les illusions sur la conciliation de classes ne
tiennent plus la route, la bourgeoisie peut ressortir son idéologie de base, le
libéralisme. C’est l’expression de son triomphe. C’est la manifestation
de son arrogance qui voit dans la chute du Mur de Berlin la fin de l’histoire.
Mais la crise économique actuelle qui se développe peut changer bien des
choses. Elle annonce peut-être la fin de l’histoire capitaliste. L’heure,
de toute façon, n’est plus à la suffisance. Car ce qu’a fait la
bourgeoisie mondiale en Russie est une catastrophe. Depuis 1991, depuis
qu’elle a pris le pouvoir, le PIB (produit intérieur brut) russe a chuté de
50% et certains experts parlent même de 83%. Le néo-libéralisme n’est donc
plus aussi bienvenu. L’obligation d’avoir du profit, donc pour cela
d’exploiter davantage les travailleurs et le tiers monde, est érigée en loi
absolue.
2.3.
L’internationalisation croissante de la production : Le troisième
aspect objectif de la phase actuelle du capitalisme concerne ce que certains
appellent abusivement la mondialisation. Car, de mondialisation, il n’est pas
réellement question. Un économiste de l’organisation marxiste allemande KPD
écrit : ‘‘Nous nous trouvons au milieu d’un processus de mondialisation,
qui a commencé il y a 200 ans et qui n’en est, primo, qu’à ses débuts -
et il ne peut en être autrement sur le plan historique. Secundo, il se réalise
dans une société pas encore mûre, ‘préhistorique’, le capitalisme. La
phase actuelle de tout ce processus ne peut être définie par un concept qui
englobe le tout. Si nous devions quand même choisir une notion qui caractérise
la sous-partie actuelle du processus, nous devrions, après un examen minutieux
des données, l’appeler, non mondialisation, mais continentalisation. Mais ce
concept est une étape intermédiaire dans le processus, comme au siècle
dernier la constitution de marchés régionaux (l’Allemagne du Sud-Est, la
France du Nord, le pays basque, etc.) l’était dans la formation des marchés
nationaux et comme aujourd’hui ces marchés nationaux forment une étape vers
la continentalisation.’’ 31
En
réalité, il y a trois phénomènes nouveaux dans l’internationalisation.
Primo,
les marchés financiers sont reliés entre eux. On peut dire que, sur ce plan,
il y a mondialisation, bien qu’il n’y ait que les pays développés ou dits
émergents qui ont un véritable marché financier. Aujourd’hui, il est
possible de passer instantanément de la Bourse de Tokyo à celle de Londres
pour finir à Wall Street, la Bourse de New York. De même, les places des
autres pays riches, y compris celles des nations de l’Asie orientale ou des
principaux pays d’Amérique latine comme le Brésil, l’Argentine ou le
Mexique, sont en relation avec ces trois grands centres financiers mondiaux. Le
capital se déplace ‘librement’ de l’une à l’autre. Si on peut situer
le début de cette réalisation au cours des années 70, on peut aussi affirmer
que c’est l’aboutissement du phénomène d’exportation des capitaux qui a
commencé au XIXe siècle et qui définit en quelque sorte la phase
de l’impérialisme, c’est-à-dire le stade monopoliste du capitalisme, celui
où ce sont des entreprises géantes qui dominent le monde. ‘‘Ce qui
caractérisait l’ancien capitalisme, où régnait la libre concurrence,
écrit Lénine en 1916, c’était l’exportation des marchandises. Ce qui
caractérise le capitalisme actuel, où règnent les monopoles, c’est
l’exportation des capitaux.’’ 32 La
mondialisation des marchés financiers est donc une conséquence de l’impérialisme.
Mais, en même temps, elle détermine le capitalisme actuel. La finance forme de
ce fait un des secteurs privilégiés, car elle attire une grande partie de l’épargne
de la population. Avant 1970, celui qui disposait d’argent faisait construire
une maison. Aujourd’hui, il le place sur les marchés financiers. Les
capitalistes ont convaincu un certain nombre de leurs travailleurs d’investir
en actions leur maigre épargne. Cette arrivée massive de fonds a dopé
l’accumulation. La Bourse a progressivement remplacé les banques comme source
principale de moyens d’investissement pour les entreprises. Celles-ci ont
trouvé le financement de leur capital non plus principalement dans les établissements
financiers mais sur les marchés boursiers alimentés par la spéculation de
toute sorte. Cela a déterminé les exigences attendues des firmes : non
seulement l’accumulation (à long terme) est importante, mais le bénéfice à
court terme a une influence ; car, si les spéculateurs ne sont pas contents des
résultats, ils vendent leurs titres, ce qui rend plus difficile le recours à
une prochaine augmentation du capital pour l’entreprise en question. En 1916,
Lénine décrivait déjà la situation de l’impérialisme comme telle : ‘‘Le
propre du capitalisme est, en règle générale, de séparer la propriété du
capital de son application à la production ; de séparer le capital-argent du
capital industriel ou productif ; de séparer le rentier, qui ne vit que du
revenu qu’il tire du capital-argent, de l’industriel, ainsi que de tous ceux
qui participent directement à la gestion des capitaux. L’impérialisme, ou la
domination du capital financier, est ce stade suprême du capitalisme où cette
séparation atteint de vastes proportions. La suprématie du capital financier
sur toutes les autres formes du capital signifie l’hégémonie du rentier et
de l’oligarchie financière ; elle signifie une situation privilégiée pour
un petit nombre d’Etats financièrement ‘puissants’, par rapport à tous
les autres.’’ 33 La période actuelle est
l’application stricte de ce que Lénine écrivait il y a plus de quatre-vingts
ans : la domination de la logique financière dans le capitalisme ; l’hégémonie
des formes du capital financier, les banques à l’époque de Lénine, les
fonds de placement et de pension agissant en Bourse aujourd’hui (d’ailleurs
souvent liés à des banques) ; la suprématie des marchés financiers mondiaux
établis dans quelques Etats puissants (Wall Street aux Etats-Unis, Londres en
Europe et Tokyo au Japon) qui dictent leurs conditions aux autres pays par
l’intermédiaire du FMI ou de tout autre organisme international de gestion de
la dette. L’obligation d’avoir du profit, donc pour cela, d’exploiter
davantage les travailleurs et le tiers monde, est érigée en loi absolue.
Secundo,
les technologies de l’information se sont fortement développées. Elles
permettent à l’heure actuelle de faire circuler une information d’un point
à l’autre du globe en un instant. De ce point de vue, il y a également
mondialisation de l’information. Mais, comme pour les marchés financiers,
cela ne concerne que les pays riches et les grandes villes des autres nations.
Car, pour participer à cette internationalisation, il faut posséder les
techniques élémentaires de la télécommunication mondiale. La mondialisation
de l’information a trois effets. Premièrement, elle permet l’exportation
instantanée des capitaux à l’échelle planétaire. C’est ce qui a rendu
possible la mondialisation des marchés financiers et qui explique pourquoi
celle-ci n’a été effective que dans les années 70 : elle a dû attendre la
révolution micro-électronique à la base du développement des technologies de
l’information. Deuxièmement, la mondialisation accélère la gestion
internationale des entreprises. Cela commence par l’organisation d’une firme
à l’étranger. La maison mère peut avoir un contrôle plus étroit sur ses
filiales grâce au fait qu’elle peut recevoir des informations de celles-ci,
en temps réel, à n’importe quel moment à sa demande. Mais cela peut passer
dans la gestion de la production. La conception des produits et des outils de
production peut être développée à un endroit, dans un centre de recherches
spécialisé, et appliquée à un autre, dans un site de production. Ce qui
permet de concentrer la production dans quelques usines et la recherche dans un
centre mondial et donc de réduire le personnel. Troisièmement, la
mondialisation de l’information permet aussi d’uniformiser les modes de vie
au niveau mondial. C’est ce que le sous-commandant Marcos appelle la généralisation
de l’American way of life.
Tertio,
l’organisation de la production même se déroule à un niveau qui dépasse
les frontières nationales. C’est une conséquence du développement des
multinationales après la seconde guerre mondiale. Au départ, l’implantation
d’usines à l’étranger servait à approvisionner le marché local. De plus
en plus, avec la multiplication des filiales, il a été possible d’abord de
les gérer comme un ensemble cohérent pour une région (l’Amérique du Nord,
l’Europe, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique du Sud). Dans l’automobile, dès
1967, Ford, à l’initiative sur ce plan, a créé un holding pour coordonner
toutes ses activités en Europe. Il a été suivi en 1980 par son grand
concurrent américain, General Motors. Ensuite, les multinationales ont décidé
de spécialiser chacun de leurs sites. C’est de nouveau Ford qui, dans
l’automobile, a commencé cette politique à la fin des années 80 : les
usines de Valence et de Dagenham se concentrent sur la production de la Fiesta,
celle de Genk reçoit en exclusivité la fabrication de la Mondeo, les sites
allemands construisent les modèles plus sophistiqués. Enfin, il y a un échange
permanent entre les différentes unités, car en amont de la filière de la
production, on se spécialise aussi et on doit donc approvisionner plusieurs
usines du même groupe. On appelle ces achats et ventes au sein d’un même
groupe des échanges intra-firme. Des estimations sur les entreprises des trois
grands pays industriels, les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne, ont permis
de préciser que ce commerce intra-firme représente un tiers du commerce
international. Cette organisation internationale permet la concentration de la
production sur quelques sites à l’échelle d’un continent (Europe, Amérique
du Nord, Asie de l’Est, etc.). Cette internationalisation rend effectivement
l’intervention des Etats nationaux vis-à-vis des marchés financiers plus
difficile sous le capitalisme, ne fût-ce que par le fait que les capitaux sont
mobiles et que les spéculateurs sanctionnent immédiatement les politiques qui
ne leur plaisent pas. De ce fait, cela renforce l’idéologie libérale, celle
qui consiste à dire qu’en dehors du marché, point de salut. Mais, de
nouveau, avec la crise financière, de plus en plus de voix s’élèvent au
sein de la bourgeoisie pour demander la réglementation des flux de capitaux,
non seulement au niveau international, mais aussi national.
2.4.
Le néo-libéralisme, une idéologie, pas une phase : Il y a donc trois
changements objectifs majeurs de la période actuelle : la crise économique, la
restauration du capitalisme dans certains pays socialistes importants et
l’internationalisation croissante. Ces trois phénomènes favorisent, comme
nous l’avons vu, l’idéologie de la bourgeoisie, le libéralisme ou néo-libéralisme.
Mais cela peut changer très vite avec l’aggravation de la crise. En aucun
cas, on ne peut parler de nouveau stade du capitalisme, et certainement pas
l’appeler phase néo-libérale. Car ce n’est pas le stade qui est en crise,
mais le capitalisme. Cette confusion adroite est utilisée par les
trotskistes pour justifier le système capitaliste lui-même et le réformisme.
Dans leur programme, ils abordent la question des ondes longues. Une onde est
une période de plusieurs dizaines d’années caractérisée par une évolution
cyclique : d’abord une croissance, puis un retournement et une chute; ensuite,
revient une phase de croissance et ainsi de suite. Il y a effectivement un
caractère cyclique à long terme dans le capitalisme. Le capitalisme permet un
développement des forces productives, comme aucun autre mode de production
avant lui. Mais, à un moment donné, puisqu’il y a recherche du profit de la
part des patrons, le processus d’accumulation se bloque. Il y a surproduction
ou surcapacité. C’est la crise économique. Celle-ci se généralise. Les
contradictions s’aiguisent. Les patrons veulent restaurer leur rentabilité en
exploitant davantage encore leurs ouvriers. Ils veulent imposer au tiers monde
des conditions de pillage des richesses qui leur sont encore plus favorables. Et
ils se disputent entre eux les parts d’un gâteau qui a tendance à
s’amenuiser. La crise prend un caractère directement ‘politique’. Car les
capitalistes ne parviennent pas à la résoudre. Au contraire, leurs solutions
approfondissent la récession, demandant de plus en plus aux travailleurs et aux
populations du monde. Pour ceux-ci, il apparaît plus clairement que le problème
vient du système lui-même. De ce fait, la crise économique structurelle est
une partie de la crise générale du capitalisme, qui fait de celui-ci un mode
de production condamné par l’histoire. La crise générale est définie comme
suit : la phase du capitalisme où celui-ci se trouve dans de telles
contradictions qu’il a de plus en plus de mal à subsister en tant que système,
qu’il devient un obstacle au développement des forces productives au point
qu’il est nécessaire de le remplacer par le socialisme. La Troisième
Internationale caractérisait cette situation de la sorte : ‘‘Le système de
l’impérialisme mondial et la stabilisation partielle du capitalisme sont donc
minés de divers côtés : contradictions et conflits entre les puissances impérialistes
; multitude des peuples coloniaux soulevés pour la lutte ; prolétariat révolutionnaire
des métropoles; dictature du prolétariat dans l’URSS détenant l’hégémonie
en mouvement révolutionnaire mondial. La révolution mondiale est en
marche.’’ 34 Dans la crise générale, les quatre grandes
contradictions s’aiguisent: antagonisme entre système capitaliste et
socialisme ; intérêts inconciliables entre patrons et ouvriers ;
contradictions entre pays riches et populations du tiers monde ; luttes intenses
entre impérialistes. Mais c’est sauter pour mieux plonger. Les contradictions
entre puissances s’aiguisent pour conquérir le plus de colonies. De ces
antagonismes naît la première guerre mondiale pour un repartage du monde. Ce
conflit est une véritable boucherie pour les ouvriers et les paysans, entraînés
sur le champ de bataille pour défendre les intérêts de leurs capitalistes. A
la fin de la guerre, les révoltes éclatent un peu partout. Elles manifestent
le dégoût des masses pour ce capitalisme qui les a poussées à
s’entre-tuer. En Russie, ces mouvements, dirigés par le Parti bolchevik,
conduisent à la révolution. L’URSS naît. Staline écrit : ‘‘La
crise générale du système capitaliste mondial a commencé pendant la Première
Guerre mondiale, surtout du fait que l’Union soviétique s’est détachée du
système capitaliste. Ce fut la première étape de la crise générale.’’
35 À partir de 1929, la crise économique éclate dans les
pays industrialisés. Elle se déclenche dans le pays riche le plus dynamique de
l’époque, celui qui est devenu la première puissance de la planète, les
Etats-Unis.
Le
capitalisme présente de nouveau son incapacité à continuer le développement,
à assurer le besoin des gens. Au contraire, il envoie dans la misère la plus
noire des millions de travailleurs, comme conséquence du krach boursier. Dans
certains pays comme l’Allemagne, l’Italie et le Japon, le processus
d’accumulation est tellement bloqué, la crise politique est à ce point
paralysante que la bourgeoisie locale opte pour le fascisme, c’est-à-dire la
dictature ouverte vis-à-vis des ouvriers et l’expansion coloniale accélérée.
Le fascisme représente le caractère le plus abject, le plus réactionnaire, le
plus violent de la dictature de la bourgeoisie. Il aiguise encore davantage les
contradictions du système. Cela débouche effectivement sur une nouvelle guerre
mondiale, qui fait encore plus de victimes que la première. De cette
confrontation internationale, sortent de nouveaux pays socialistes, la Chine, la
Corée et le Vietnam en Asie, les pays de l’Est en Europe. A partir de 1873,
le système capitaliste entre en récession dans la plupart des économies
nationales européennes. Les patrons ne peuvent accumuler aussi vite que par le
passé. Le processus de concurrence aboutit à la constitution de monopoles dans
un certain nombre de secteurs et ceux-ci se trouvent ‘à l’étroit’ dans
les frontières nationales. C’est surtout le cas pour les sociétés de
chemins de fer, car la plupart des concessions ont été accordées et les
nouvelles lignes ne concernent que des voies secondaires peu fréquentées. La
solution préconisée par les capitalistes est l’expansion à l’extérieur
du territoire d’origine. Les capitaux s’exportent sur une vaste échelle.
Les colonisations recommencent, pénétrant en Afrique profonde, annexant la
quasi-totalité de l’Asie. Les barons du rail peuvent construire des chemins
ferroviaires dans ces contrées inexploitées, tout en revendant leurs sociétés
nationales non rentables à leur Etat. Tout cela, ainsi que l’apparition de
nouveaux secteurs comme l’automobile, la construction électrique, les télécommunications,
permet une nouvelle croissance, dont le tiers monde fait les frais. Le
capitalisme prend une dimension réellement mondiale, transformant partout les
rapports sociaux pour en faire des relations capitalistes ou influencées
directement par la recherche du profit et l’exploitation salariée. Cette
modification du capitalisme en impérialisme tire les patrons hors de la crise
économique à partir de 1895. Le déclenchement de la crise économique en 1973
amorce une nouvelle étape de la crise générale du capitalisme. Car il montre
que le capitalisme s’avère incapable de développer les forces productives
d’une façon continue et harmonieuse.
De
nouveau, il appauvrit les travailleurs pour essayer de résoudre la crise. Il
aboutit au fait que toutes les illusions sur les conciliations de classes
n’ont rien empêché et que ce qui reste, c’est l’antagonisme structurel
entre les intérêts de la bourgeoisie mondiale, d’une part, et ceux des
travailleurs des différents pays. Il a certes réussi à casser le modèle soviétique.
Cela a ralenti le processus de prise de conscience. Mais, d’un autre côté,
il a accéléré l’internationalisation de l’économie, donc la propagation
de la crise et des conditions de changement. La crise générale est mondiale.
Le Parti Communiste d’Inde (People’s War) écrit à ce sujet : ‘‘La
crise économique mondiale dispose de toutes les potentialités pour se
transformer en troisième phase de la crise générale du capitalisme, c’est-à-dire
en une crise révolutionnaire intense dans une partie considérable du camp impérialiste.’’
36 Mais, jusqu’à présent, les phases étaient liées aux
guerres mondiales. Aussi ajoute-t-il : ‘‘Une crise révolutionnaire de
niveau mondial peut se produire non seulement à partir d’une guerre mondiale,
amis aussi d’une grande crise économique et de l’effondrement et de la
ruine, sur le plan financier, de quelques économies capitalistes majeures.
Quelle que soit la cause, le critère important pour déterminer si une nouvelle
phase de la crise générale du capitalisme a commencé ou pas, est de définir
si oui ou non une crise révolutionnaire intense à l’échelle mondiale est
apparue et si oui ou non il y a affaiblissement objectif des mécanismes de
l’Etat dans les pays impérialistes majeurs.’’ 37
La crise économique n’est donc pas, comme le présentent les trotskistes, une
phase dans une onde longue qui verrait, à moment donné, un retournement vers
la croissance. Car, dans ces conditions, on défend la pérennité du système
capitaliste et la crise n’est qu’une péripétie dans l’onde longue. La
crise est, au contraire, la manifestation que le capitalisme ne sort pas de ses
contradictions. Et son issue est complètement incertaine, car cela dépend de
beaucoup d’éléments : la situation objective de la crise qui
s’approfondit, d’une part, mais aussi de la prise de conscience subjective
des travailleurs et de la population, de l’incapacité de la bourgeoisie
mondiale de trouver une solution à la crise et de l’existence d’un parti
communiste capable de transformer l’aspiration des masses en une révolution
socialiste.
3.
Confusion sur le caractère de l’Etat : La théorie du néo-libéralisme
présente également une mauvaise interprétation de la nature de l’Etat.
Selon celle-ci, l’Etat est davantage que l’organe qui sert à la domination
de classe. Pour les trotskistes, il a aussi une fonction sociale, du moins dans
les pays riches, puisqu’ils écrivent : ‘‘La crise affecte en effet
la fonction redistributive des Etats, qui favorisait une certaine cohésion
sociale.’’ 38 A la troisième conférence de Sao
Paulo, qui regroupe une série d’organisations latino-américaines, le texte
adopté précise : ‘‘L’Etat doit être un lieu de participation et
de prise de décisions nationales, car il est obligé de jouer un rôle central
de régulation et de promotion de l’égalité sociale, sans abandonner la
direction de l’économie à la volonté du marché.’’ 39
3.1.
La théorie de l’Etat selon Marx, Engels et Lénine : ‘‘L’Etat,
écrit Engels dans son ouvrage consacré à l’origine de la famille, de la
propriété privée et de l’Etat, est bien plutôt un produit de la société
à un stade déterminé de son développement ; il est l’aveu que cette société
s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant scindée
en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer. Mais pour
que les antagonistes, les classes aux intérêts économiques opposés, ne se
consument pas, elles et la société, en lutte stérile, le besoin s’impose
d’un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper
le conflit, le maintenir dans les limites de l’ordre ; et ce pouvoir, né de
la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient de plus en
plus étranger, c’est l’Etat.’’ 40 Que dit
Engels ? Primo, l’Etat est un produit de la lutte de classes. Il est là pour
assurer la domination de la classe dominante sur les autres classes. Donc tout
Etat est un Etat de classe. Secundo, il est une manifestation du caractère
inconciliable des intérêts de classes. Il ne peut donc être un lieu de
participation démocratique. Car il organise d’abord la répression des
classes exploitées par la classe dominante, ensuite la démocratie au sein de
cette dernière. Tertio, le pouvoir de l’Etat se place au-dessus de la société.
Installé par la violence et par aucun autre moyen, l’Etat s’arroge le droit
d’imposer les lois que la classe dominante édicte. Quarto, sa mission première
est d’estomper le conflit entre classes. Ce que Lénine précise en affirmant
qu’il s’agit de ‘‘retirer certains moyens et procédés de combat
aux classes opprimées en lutte pour le renversement des oppresseurs.’’
41 En d’autres termes, le but de l’Etat est d’empêcher
que la classe exploitée puisse arriver à remettre en cause son pouvoir. Il y
parvient par les moyens suivants: faire obstacle à la prise de conscience,
entraver l’organisation des travailleurs et évidemment réprimer toute velléité
de contestation. Quinto, l’appareil de l’Etat ne se recrute pas seulement
dans la classe dominante, mais dans toutes les classes. C’est ce qui rend son
caractère ‘étranger’, c’est-à-dire qui apparaît comme non lié à une
classe, au-dessus de la mêlée. Si la machine étatique était issue seulement
de la classe dominante, il serait aisé aux travailleurs de la renverser,
puisque celle-ci forme la minorité dans le capitalisme. D’abord, son lien
direct avec la bourgeoisie serait plus évident. Ensuite, son corps armé, qui
forme le dernier rempart à son pouvoir, serait beaucoup plus petit que ce
qu’il n’est aujourd’hui. Sexto, ce caractère étranger confère aux
fonctionnaires un pouvoir qui ne vient pas de la société, mais de la classe
dominante. Le chef de la police a de l’autorité et un corps pour la faire
respecter, mais il ne suscite guère le respect.
3.2.
L’origine de l’Etat ‘‘redistributeur’’ : Quand on considère
la politique des Etats capitalistes en Europe sous l’égide des Etats-Unis
depuis la deuxième guerre mondiale, on peut voir l’application de ces
principes. A ce moment, les bourgeoisies européennes sont ébranlées. Une
partie d’entre elles a collaboré avec les nazis, une autre a fui. Le
socialisme a acquis une grande popularité, car ce sont les résistants
communistes qui ont mené les combats les plus importants dans les pays occupés
et c’est l’URSS qui a porté la plupart des coups décisifs contre Hitler.
Washington tente de replacer des gouvernements pro-capitalistes partout en
Europe. Son but est réinstaurer la domination de la bourgeoisie locale. Comme
les partis communistes ont accepté cette situation en Europe occidentale, les
hommes politiques ont pu revenir et reprendre le pouvoir. L’Etat capitaliste a
été reconstruit. Là où ils ont refusé, un autre type d’Etat est apparu,
un Etat socialiste comme en Albanie. En Grèce, l’opposition des communistes
à l’arrivée des troupes britanniques a débouché sur une guerre civile
remportée par les Anglais. L’Etat est donc bien le produit d’une lutte de
classes. Les bourgeoisies locales intègrent des ministres communistes
dans leur gouvernement. Elles ont compris que c’était le meilleur moyen de récupérer
leur autorité. Ce qu’elles exigent : que les armes soient rendues à l’armée
officielle. En contrepartie, elles accordent la Sécurité sociale et relancent
l’économie, assurant un revenu aux travailleurs. Elles ‘modèrent le
conflit’ : elles empêchent la prise de conscience et elles enlèvent aux
classes opprimées l’outil le précieux pour exercer le pouvoir ou pour
contester celui de la bourgeoisie, à savoir les armes. Quand elles n’ont plus besoin des communistes, elles les jettent hors du
gouvernement. Car Washington a bientôt une autre stratégie. Il faut encercler
l’URSS et ses alliés. Il faut propager l’anticommunisme. C’est alors la
chasse aux sorcières. Dans les syndicats, les communistes sont chassés aussi
bien aux Etats-Unis qu’au Japon. En Europe, la bourgeoisie crée des syndicats
alternatifs en France et en Italie. Modérer le conflit, c’est alors éliminer
la force qui, à l’intérieur, peut le mieux organiser les travailleurs, les
communistes et, à l’extérieur, c’est présenter une alternative
capitaliste stable à l’URSS. Le gouvernement américain favorise la création
d’une Europe unifiée sur base du libre échange.
C’est
dans ce cadre que se développe ce qu’on a appelé l’Etat-providence et
auquel les tenants de la théorie du néo-libéralisme se rallient, opposant le
capitalisme civilisé, régulé, à celui ‘sauvage’ de la mondialisation.
Dans la plupart des pays, il y a eu des accords entre patronat et syndicats pour
élever la productivité, tout en haussant les salaires et en accordant des
avantages sociaux comme la Sécurité sociale. Pour les patrons, ces pactes ont
permis le retour de la croissance de l’accumulation, en évitant le plus
possible les conflits sociaux.
Le
rôle de l’Etat s’est accru en prenant en charge ces dépenses sociales,
mais en développant davantage les infrastructures, en assurant certains
services à la population, en élargissant les tâches d’enseignement, de santé,
en reprenant les activités non rentables pour le privé, en s’occupant des
secteurs stratégiques pour l’ensemble de l’économie nationale. Ces tâches
servaient le processus d’accumulation des capitalistes à l’époque et
c’est pour cette raison que l’appareil de l’Etat s’est accru. Cela ne
change rien au caractère ‘étranger’ de cette machine ni à son utilisation
au service de la classe capitaliste. Aujourd’hui, ces fonctions ne sont plus nécessaires,
du moins pas de la même manière. 42 D’abord, entretenir un
tel appareil d’Etat implique un endettement trop cher, à la longue, pour la
bourgeoisie. Elle veut donc le réduire. De plus, avec le chômage et
l’internationalisation, il y a surabondance de main-d’œuvre. Les patrons
peuvent choisir où ils investissent et font jouer la concurrence entre
travailleurs pour obtenir les meilleures conditions. A cela s’ajoute la chute
du socialisme (en réalité du révisionnisme) dans les pays de l’Est qui enlève
dans la classe ouvrière la croyance dans une alternative. Enfin, les
capitalistes cherchent de nouvelles perspectives de profit et certains secteurs
publics, avec les changements technologiques, peuvent en offrir. D’où, durant
la période actuelle, la bourgeoisie mondiale prône la réduction des dépenses
sociales et une modification du rôle économique des pouvoirs publics. Ceux-ci
ne doivent plus s’occuper que de ce qui est indispensable pour que l’économie
fonctionne. Dans cette optique, les entreprises publiques doivent, au minimum,
être gérées comme des firmes privées. C’est pourquoi elles ne reçoivent
plus que des enveloppes fixes, avec comme but final de supprimer celles-ci, de
telle sorte que les services publics s’autofinancent. C’est pourquoi de plus
en plus, elles font payer le coût exact des services rendus aux clients, indépendamment
de leurs revenus. C’est pourquoi - aboutissement logique de cette politique -
les secteurs qui peuvent l’être sont cédés au privé.
Dans
toutes les périodes du capitalisme, les patrons fixent la fonction et les tâches
de l’Etat bourgeois. De 1950 à 1980, ils veulent des pouvoirs publics actifs
pour réguler l’économie nationale. Après 1980, ils imposent une réduction
de ce rôle au profit des marchés. Mais cela ne change rien à la nature de
l’Etat. Celui-ci est toujours l’instrument de domination de classe de la
bourgeoisie. L’Etat ne disparaît pas. Au contraire, dans ses tâches de répression,
il prend de plus en plus d’importance, avec les mesures pour accroître les
forces policières. Si l’on se place sur le plan de savoir qui dicte les
orientations des pouvoirs publics et pour qui travaille la machine d’Etat, il
n’y a aucun changement. En 1953, le président de General Motors devenu
ministre de la Défense, Charles Wilson, répondit à quelqu’un qui lui
demandait s’il ne pouvait pas y avoir de conflit entre ses deux postes :
‘‘Je ne peux le concevoir. Pendant des années, j’ai pensé que ce qui était
bon pour notre pays était bon pour General Motors et vice versa. La différence
n’existait pas. Notre entreprise est trop importante. Elle croît en même
temps que la prospérité du pays.’’ 43 Aujourd’hui, on
assiste au même phénomène. Si les Etats-Unis ont des difficultés
commerciales avec le Japon, en particulier dans l’automobile, le président
Bush fait un voyage en 1991 dans l’archipel, emmenant dans ses valises les
trois présidents des trois grands constructeurs américains, General Motors,
Ford et Chrysler. Si l’on se place au niveau de ses tâches, l’Etat définit
toujours l’orientation générale pour les capitalistes. Il défend leur intérêt
collectif fondamental et pas seulement leurs intérêts spécifiques. S’il y a
une divergence entre les deux, il privilégiera le premier, parce que son rôle
est justement d’empêcher une remise en question du système. C’est pourquoi
il peut prendre des mesures à l’encontre des patrons particuliers, comme par
exemple l’éclatement du monopole de Microsoft (pour autant que le procès
aboutisse). Une telle situation porte préjudice soit aux autres capitalistes,
soit à la pérennité du système lui-même. Auparavant comme aujourd’hui, le
rôle de l’Etat est donc d’assurer la continuité du capitalisme.
3.3.
La théorie de l’Etat dénaturée : La théorie du néo-libéralisme
aboutit à plusieurs conclusions contraires à cette analyse de l’Etat.
Primo,
elle veut faire croire qu’il en faut revenir à une autre politique et que
l’Etat peut être un moteur de ce retour. Il y a donc une autre stratégie
possible. La théorie du néo-libéralisme est donc fondamentalement réformiste,
car elle prône finalement le retour de la réglementation, de l’Etat-providence,
des politiques keynésiennes face à la déréglementation, à l’Etat libéral,
aux politiques de laisser-faire. Il est intéressant de noter que le terme de
phase néo-libérale tend à protéger la social-démocratie, car il met
l’accent sur l’offensive de ‘droite’ de la bourgeoisie. On propose ainsi
de revenir à une politique de ‘gauche’, tout en restant dans le
capitalisme, une solution préconisée par les partis socialistes des pays européens
ou, de manière plus offensive aujourd’hui, par les partis écologistes. Parce
que cette ‘politique de gauche’ de défense des pouvoirs publics serait
meilleure que celle de droite qui veut les démanteler. On oublie que ces
orientations sont définies par la bourgeoisie mondiale, qu’elles soient de
‘gauche’ ou de ‘droite’, et que pour en finir avec les privatisations il
faut changer de système, il faut renverser le capitalisme, donc prendre le
pouvoir d’Etat et supprimer l’appareil public existant.
Secundo,
cette politique peut être réalisée, selon les tenants de la théorie du néo-libéralisme,
en obligeant l’Etat, présenté comme neutre, de tenir compte du mouvement
populaire. C’est ce que développe, par exemple, Riccardo Petrella : ‘‘L’Etat,
en tant que promoteur et garant des intérêts de la population, est intervenu
dans cette évolution (du capitalisme sauvage du XIXe siècle - note
de la rédaction) en freinant les excès dont s’était rendu coupable le
capitalisme compétitif national.’’ 44 Et
l’ancien fonctionnaire européen de proposer de créer une nouvelle structure
à l’échelon mondial pour faire ce que l’Etat a réalisé à partir de la
fin du XIXe siècle : réguler le capitalisme compétitif mondial.
Sans voir que l’Etat sert directement les intérêts des patrons et qu’il ne
sort jamais de la logique capitaliste.
Tertio,
la théorie du néo-libéralisme crée l’illusion d’un Etat indépendant des
grands monopoles et des multinationales, elle fait croire que cet Etat est
possible. Pourtant, les Etats et leurs fonctionnaires supérieures participent
activement à l’élaboration des stratégies capitalistes contre les
travailleurs et les populations du monde. Le personnel du sommet de l’appareil
public est d’ailleurs souvent interchangeable avec celui des grandes firmes,
comme le montre l’exemple de ce président de General Motors qui devient
ministre de la Défense aux Etats-Unis. Mais il y a d’autres cas célèbres.
Ainsi, ce commissaire européen à l’industrie, Etienne Davignon, qui devient
président de la Société Générale de Belgique. C’est lui qui soumet un
projet de création d’un marché unique européen au début des années 80, un
texte qui sera à l’origine de la création de la Table ronde des industriels
européens où siègent 45 des plus grands patrons du vieux continent. Cette
Table ronde participe à plusieurs organismes dans lesquels se côtoient aussi
bien des représentants patronaux que des hauts fonctionnaires européens, à
tel point qu’il est parfois difficile de les distinguer. Il y a fusion entre
les dirigeants des grandes entreprises et ceux de la machine étatique. Et le
garant de ce pouvoir capitaliste est et reste l’Etat bourgeois.
Quarto,
sous un langage de gauche, les tenants de cette théorie rejettent, passent sous
silence, estompent ce qui est inacceptable pour la bourgeoisie, à savoir la
prise du pouvoir d’Etat par la violence révolutionnaire. On ne peut pas
‘conquérir’ le pouvoir des multinationales sans s’attaquer à celui des
Etats, sans renverser l’Etat bourgeois et le briser. Si les grands groupes
capitalistes ne peuvent se satisfaire des Etats actuels car trop
‘nationaux’, ils en créeront éventuellement d’autres plus larges à un
échelon plus élevé. Car ils ont besoin de toute façon d’un tel instrument
pour gérer les conflits de classe. Et les classes laborieuses ont besoin de
s'emparer de ce pouvoir pour supprimer leur oppression. La conquête du pouvoir
d’Etat est, pour les travailleurs, le seul moyen de s’approprier la
structure économique. C’est le seul instrument qui pourra exproprier les
patrons de leur premier outil de contrainte, la possession du capital. Ce caractère
réformiste de la théorie explique pourquoi les trotskistes s’en sont emparés
et l’ont reprise à leur sauce. Ils veulent détourner les progressistes de
leurs tâches révolutionnaires et installer la confusion dans leur esprit. Le
passage suivant, issu de leur congrès, est très intéressant pour montrer
qu’ils laissent filtrer leurs conceptions de défendre le capitalisme. Ils écrivent
: ‘‘Le corollaire de cette analyse est la légitimité restreinte de
ce mode de fonctionnement du capitalisme.’’ Donc le capitalisme a
une légitimité. Ils poursuivent : ‘‘Sans idéaliser rétrospectivement
ses performances, la force du mode de production capitaliste a été au cours
des années d’expansion de savoir traiter les besoins et les aspirations
conformément à sa propre logique. Il a pu assurer une croissance très
soutenue, tout en en répartissant les fruits en termes de gains de pouvoir
d’achat de manière relativement égalitaire et en tout cas assez largement
diffusée pour donner au système l’argument de l’efficacité.’’
45 Qu’est-ce ceci, sinon une sorte d’apologie du
capitalisme des années d’expansion, celui de 1950 à 1973, qui assurerait le
développement des forces productives, permettrait une redistribution de la
richesse et dont la clé de l’efficacité serait ce partage des gains de
productivité ? Si ce n’est pas un appel à retourner à cette époque ou
quelque chose de semblable, qu’est-ce d’autre ? C’est oublier les
conditions difficiles dans lesquelles se trouvaient les travailleurs et les
peuples du monde, par exemple avec la guerre en Corée et au Vietnam, le
massacre d’un million de personnes en Indonésie en 1965, la lutte de libération
anti-coloniale en Algérie, les nombreux coups d’Etat et guerres dans le tiers
monde, le maintien à bas prix des matières premières, dont le pétrole,
freinant le développement des pays pauvres, les grèves contre les conditions
de travail et contre l’abrutissement de la chaîne de montage, etc. C’est détourner
les progressistes de leurs tâches de prendre le pouvoir d’Etat et de bâtir
une société socialiste. Dans le passé, les trotskistes ont violemment attaqué
les pays où la machine d’Etat capitaliste a été renversée et où le
socialisme a été instauré sous la direction d’un parti communiste. Rien
n’a changé aujourd’hui. Les trotskistes cultivent d’ailleurs la confusion
la plus complète. Ils écrivent en effet : ‘‘Les revendications
transitoires constituent un pont entre les revendications immédiates répondant
aux besoins urgents et la conquête du pouvoir. Mais ces ponts et passerelles
sont aujourd’hui bien fragiles. Où se trouve le pouvoir ? Encore concentré
dans les appareils d’Etat réellement existant, mais déjà aussi délégué
aux institutions régionales et internationales.’’ 46
Cette position ne peut que mener à l’ambiguïté.
C’est
d’ailleurs le cas dans les rangs trotskistes même : ‘‘Des camarades
ont semblé choqués de la question soulevée dans le rapport : où est le
pouvoir ? On peut répondre en effet simplement que la lutte des classes
commence encore, comme l’ont dit les classiques, de Marx à Trotski, sur
l’arène nationale et que son horizon stratégique demeure d’abord la conquête
du pouvoir politique à cette échelle nationale. Ce n’est pas encore faux,
mais ce n’est plus tout à fait vrai.’’ 47 Mais,
d’un autre côté, ils affirment : ‘‘L’idée d’un espace
politique, économique, territorial homogène au niveau de l’Etat-nation est
condamné par la mondialisation, et rien ne prouve qu’un tel espace se
reconstituera à l’échelon supérieur (régional).’’ 48
Présenter une thèse et son contraire semble la manière dont les trotskistes
essaient d’avancer leur réformisme, tout en faisant croire qu’ils se réfèrent
au marxisme.
4.
Les conditions objectives sont mûres pour le socialisme : La confusion
suscitée par les forces progressistes par la chute du Mur de Berlin cache un phénomène
fondamental : le monde n’a jamais été aussi proche de conditions objectives
pour passer au socialisme.
Objectivement,
les contradictions internes au capitalisme s’aiguisent de plus en plus. Il y a
d’abord les antagonismes de classes qui deviennent plus explicites. Les
patrons doivent restaurer leurs profits sur le dos des ouvriers, et donc les
exploiter davantage. Il y a les contradictions entre la bourgeoisie mondiale et
les populations opprimées du monde. Les capitalistes tentent d’augmenter le
pillage des ressources de toute nature dans le tiers monde, en imposant une
domination sans partage sous l’égide d’institutions comme le FMI. Les révoltes
en Indonésie, les luttes ouvrières en Corée du Sud montrent la résistance
des travailleurs contre cette hégémonie et la réfutation concrète que la
mondialisation capitaliste n’est pas une fatalité. Les conflits entre
capitalistes eux-mêmes s’accroissent. Comme le gâteau s’amenuise, la
bataille pour les parts s’amplifie. Les Etats-Unis, qui ont un déficit
commercial énorme vis-à-vis du Japon, somment celui-ci de s’ouvrir aux
importations américaines. De même, le Japon et l’Europe veulent jouer un rôle
plus grand dans les institutions internationales, dominées jusqu’ici par
Washington. L’aiguisement de toutes ces contradictions montre que le
capitalisme ne s’en sort pas, qu’il n’offre plus d’avenir aux
populations de ce monde. Le risque est grand qu’il entraîne la planète dans
une troisième guerre mondiale, plus dévastatrice encore que les deux précédentes.
Objectivement,
la crise économique s’approfondit. La faillite du développement capitaliste
est particulièrement marquée là où il a été chanté jusqu’il y a peu
comme modèle : au Japon, en Corée du Sud et plus généralement en Asie de
l’Est. Si la vitrine flambe, qui peut croire que l’arrière du magasin ne
sera pas atteint ? Le krach boursier qui a débuté en Asie a déjà
atteint la Russie. Il sévit en Amérique latine et s’attaque aux Etats-Unis.
De là, il peut embraser toute la planète et mettre celle-ci en état de crise
totale, avec fermetures d’entreprises, chômage et misère généralisée. La
crise montre l’inefficacité du système. En 1989, tous les gouvernements et
les médias du monde capitaliste ont célébré le mauvais fonctionnement du
socialisme en URSS et dans les pays de l’Est. Ce qui est faux. 49
Depuis lors, ils ont prouvé dans ces nations qu’ils étaient capables d’être
encore plus mauvais, puisque, par exemple, le PIB de la Russie a chuté de plus
de la moitié depuis 1991. Mais, aujourd’hui, ils vont plus loin, envoyant la
planète entière dans les affres de la pauvreté et du chaos.
Objectivement,
le développement technologique a atteint un tel point qu’il pourrait plus que
jamais fonder une économie socialiste. On est parvenu au stade où il serait
possible d’assurer tous les besoins fondamentaux de la population mondiale :
alimentation, logement, transport, etc. Mais cela n’est pas réalisé, car
pour les capitalistes seul compte le pouvoir d’achat. Et c’est pour cela que
plus d’un milliard de gens sont officiellement en état de famine. C’est
pour cela que deux milliards ne disposent pas d’eau potable. Sans compter les
soins de santé élémentaires qui ne sont pas assurés. De même, on pourrait,
grâce aux nouvelles techniques, se passer du marché. Les biens pourraient être
choisis par les consommateurs à partir d’un ordinateur personnel. Puis, grâce
aux réseaux internationaux de télécommunications les ordres seraient transmis
directement à l’usine de production. Les produits pourraient même être livrés
à domicile à l’heure convenue par le client. Pourtant, la bourgeoisie ne
connaît plus qu’un seul terme : le marché et l’adéquation au marché,
celui-là même qui enrichit les uns et appauvrit les autres, celui-là qui rend
les travailleurs fous dans les usines parce qu’il faut produire toujours plus
avec moins de travailleurs.
Objectivement,
les autres idéologies ont montré leur faillite. Le réformisme a présenté
ses limites, lorsqu’il ne peut plus créer l’illusion que les ouvriers
doivent recevoir des miettes lorsque leur patron gagne davantage. Le
tiers-mondisme a manifesté ses faiblesses lorsqu’il a simplement exigé au
sein de l’actuel partage de la planète une distribution plus juste pour les
pays pauvres, alors qu’augmente la ponction des nations riches sur la
production de richesses dans le tiers monde. Le révisionnisme a conduit à la
restauration ouverte du capitalisme. Le fascisme a entraîné le monde dans la
guerre la plus épouvantable que le globe ait connu jusqu’à présent. Le libéralisme,
nouveau ou non, provoque des écarts de revenus et de fortune de plus en plus
importants et accélère le déclenchement de la prochaine récession. Souligner
le caractère favorable de ces conditions objectives, ne veut pas dire
sous-estimer les difficultés. Car subjectivement les travailleurs sont toujours
soumis à une grande pression de la part des capitalistes. Ils confondent
souvent la faillite du révisionnisme en URSS avec celle du communisme. Ils ne
voient guère d’alternative et un certain nombre d’entre eux tombe dans le
fatalisme et le défaitisme. Il n’est pas impossible qu’ils trouvent une
certaine sympathie dans des théories réformistes formulées d’une façon
nouvelle, comme celles avancées par les écologistes. On peut penser aussi que
les capitalistes tenteront d’imposer des solutions fascistes, en les présentant
d’une autre manière. Même si cela favorise une nouvelle guerre mondiale. La
tâche d’un parti communiste est de transformer les conditions objectives en
situation avantageuse, y compris subjectivement. Mais, pour cela, il faut rester
fidèle au marxisme-léninisme et ce n’est pas en reprenant les thèses sur le
néo-libéralisme qu’on le restera.
Notes : 1 - PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1998, p.33. 2 - Voir articles dans ce numéro. 3 - XIVe Congrès mondial de la Quatrième Internationale, Inprecor, février 1996, p.6. 4 - Groupe de Lisbonne, Limites à la compétitivité, Editions Labor, Bruxelles, 1995, p.61. 5 - Inprecor, op. cit., p.7. 6 - Le Monde diplomatique, août 1997. 7 - Le Monde diplomatique, août 1997. 8 - Inprecor, op. cit., p.7. 9 - Inprecor, op. cit., p.17. 10 - Inprecor, op. cit., p.13. 11 - Le Monde diplomatique, août 1997. 12 - Inprecor, op. cit., p.14. 13 - Le Monde diplomatique, août 1997. 14 - Inprecor, op. cit., p.7. 15 - Groupe de Lisbonne, op. cit., p.35. 16 - Luis Fernandes, ´Os fundamentos da ofensiva neoliberal', Intervençao especial na conferencia sobre o programa socialista do PC do B, Brasilia, agosto de 1995, p.1. 17 - Luis Fernandes, op. cit., p.6. 18 - Polis veut dire cité en grec. Dans la Grèce antique, la cité était l’Etat : Athènes, Sparte, etc. C’est de là que dérive tous les mots français dérivés de poli-: c’est la science du gouvernement de la cité (donc de l’Etat). 19 - Le Monde diplomatique, août 1997. 20 - Inprecor, op. cit., p.5. 21 - Cela dépend de secteur à secteur. Mais, en général, une utilisation des capacités à 90% ou plus reflète les variations saisonnières. Une utilisation inférieure montre un blocage du processus d’accumulation. 22 - Nous prenons les chiffres en dollars, car les données officielles sont exprimées dans cette devise. Le dollar a fortement fluctué par rapport au franc belge. En 1985, il valait près de 70 francs belges. Puis il a chuté pour se rapprocher de 30 francs au début des années 90. Depuis 1996, il est proche de 37 francs pour tomber à 33 francs en octobre 1998. 23 - C’est une perte nette. Cela veut dire que peut-être davantage de travailleurs en ont perdu, mais que ces firmes ont racheté d’autres entités et ont donc augmenté de cette façon le nombre de leur personnel. 24 - Calculs effectués sur base des TOP 500 mondiaux établis les différentes années par Fortune, en éliminant les sociétés financières et de services. 25 - Ce sont des prêts que les banques ont accordé, mais dont il y a peu de chances qu’elles voient un jour le remboursement à cause de la faillite de l’emprunteur, souvent un spéculateur. 26 - Calcul établi à partir des chiffres donnés dans Angus Maddison, L’économie mondiale 1