Dossier Ecologie et marxisme

Etudes Marxistes n°51 (2000)

«  Le capital ne s’inquiète donc point de la durée de la force de travail. Ce qui l’intéresse uniquement, c’est le maximum qui peut en être dépensé dans une journée. Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur, de même qu’un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité. » (Karl Marx, Le capital, section III, 1867)

« ‘‘L’essence’’ du poisson de rivière, c’est l’eau d’une rivière. Mais cette eau cesse d’être son ‘‘essence’’ et devient pour lui un milieu, désormais inadéquat, dès que l’industrie s’empare de cette rivière, dès qu’elle est polluée par des substances colorantes et d’autres détritus, dès que les navires à vapeur la sillonnent, dès qu’on détourne son eau dans des canaux où l’on peut priver le poisson de son milieu vital, par simple évacuation. » (Karl Marx, L’idéologie allemande, Théorie matérialiste, 1845)

"L'écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux écologistes !"

Ecologie et marxisme

Le capitalisme détruit l’homme et la nature

1 - Le problème de l’environnement est aussi vieux que le capitalisme 2 - L’éco-capitalisme : la grosse galette 3 - La vision patronale de la protection de l’environnement 4 - Le bilan de la modernisation écologique 5 - Sous l’impérialisme, ça ne marchera jamais 6 - Capitalisme est synonyme de destruction de l’homme et de l’environnement 7 - L’impérialisme, c’est la guerre 8 - L’éco-impérialisme : l’écologie contre le tiers monde 9 - Limitations à la croissance ou au capitalisme ?

Le socialisme comme condition de base d’un développement durable

1 - L’espace d’utilisation environnementale 2 - Sous le capitalisme 3 - Les atouts du socialisme 4 - Le développement durable et la société socialiste

Le bilan écologique des pays socialistes

1 - La supériorité du socialisme 2 - A propos des problèmes écologiques réels du socialisme 3 - Les bienfaits du libre marché…

Faut-il réconcilier l’homme et la nature ?

1 - La conscience est-elle coupée de l’être ? 2 - La conscience écologique : quel contenu de classe ? 3 -  L’écologisme pessimiste et optimiste

L’économie politique de l’écologie

1 -
Introduction 2 - La théorie de l’accumulation du capital 3 - La théorie de la rente foncière 4 - La théorie de l’aliénation

La crise écologique a dépassé le point de non-retour

1 - Introduction 2 - Les phases historiques de la crise de l’environnement 3 - Déchets toxiques 4 - Réchauffement mondial 5 - Destruction de la couche d’ozone 6 - Politiques écologistes 7 - Que faire ? 8 - Choix politiques

Le socialisme écologique d’André Gorz

1 - Gorz et le capitalisme 2 - Gorz et le marxisme 3 - Le socialisme, version Gorz 4 - Ni droite, ni gauche 5 - Gorz et l’économie écologique

Les principaux sites de stockage de produits chimiques aux USA

 

Ecologie et marxisme

Didier Bette

Depuis le début des années 70, le capitalisme est empêtré dans une crise économique dénuée de toute perspective. Mais il est également responsable d’une crise écologique sans précédent. En raison d’un mode de production axé sur le gaspillage, les ressources naturelles (combustibles, minerais, eau pure, bois, terres fertiles, réserves de poissons, espèces végétales et animales utiles, etc.) s’épuisent à un rythme inquiétant. De nombreuses substances nocives, que l’on ne trouve pas dans la nature, se retrouvent jusque dans les tréfonds les plus éloignés de notre planète. Elles s’accumulent dans la chaîne alimentaire et compromettent de plus en plus gravement la qualité de notre alimentation. Des cocktails de substances plus toxiques et cancérigènes les unes que les autres empoisonnent les travailleurs des usines et les habitants des quartiers avoisinants. Des maladies typiques, liées à l’environnement, telles les cancers, l’asthme et les allergies, prennent une ampleur inquiétante.

Seule une petite minorité de la population mondiale peut disposer d’eau potable. La déprédation des zones forestières et le rejet dans l’atmosphère de toutes sortes de gaz à effet de serre dérèglent le climat mondial, ce qui provoque, d’une part, la sécheresse et la désertification, et, d’autre part, l’apparition d’ouragans, d’inondations et de torrents de boue.

Qui souffre le plus de cette dégradation de l’environnement ? Certes pas la bourgeoisie ni non plus ses serviteurs grassement payés de l’appareil d’Etat! Celui qui a assez d’argent peut s’offrir une villa cossue dans un quartier arboré ou se procurer des produits de qualité et une alimentation des plus saines. La classe ouvrière et les travailleurs, par contre, font la dure expérience des problèmes environnementaux: sur leur lieu de travail, pour commencer, en raison des processus de fabrication dangereux ou malsains, sur le chemin du travail, ensuite, à cause des files et bouchons interminables, chez eux, également, lorsque, par malheur, ils habitent dans la zone d’influence des fumées nocives et qu’il leur faut encore trier leurs déchets, et financièrement, enfin, lorsqu’ils doivent payer toujours plus cher ces fournitures élémentaires que sont le gaz, l’électricité, l’eau, la collecte des ordures ou les transports. Dans le tiers monde aussi, les masses populaires subissent de plus en plus les conséquences néfastes de la crise de l’environnement. Au moins 15 millions de personnes doivent fuir la sécheresse, la désertification, la faim et autres catastrophes dites ‘naturelles’. L’environnement, en plein dépérissement, n’est plus en état de fournir suffisamment de nourriture pour tous. Femmes et enfants doivent parcourir des distances de plus en plus longues pour se procurer de l’eau.

La percée des partis verts lors des dernières élections a mis ouvertement en lumière ce qu’on savait depuis longtemps déjà : des couches importantes de la population sont touchées par la crise environnementale dans le sens le plus large du terme. Elles veulent que soit mis un terme à la régression de leur milieu de vie, de la qualité de leur nourriture, etc. D’innombrables personnes se battent matin et soir sur leur lieu de travail, dans leur commune ou quartier en faveur d’un environnement vivable. Contre un incinérateur ou une décharge, contre une usine polluante, contre les nuisances sonores d’un aéroport ou la prolifération intempestive des antennes de gsm, contre les dangers de la circulation ou contre de nouvelles routes, pour le maintien du dernier bout de verdure de leur quartier, etc. On ne compte plus le nombre de comités locaux. Et dans les entreprises, nombre de délégués syndicaux s’engagent en faveur de conditions de travail plus sûres et plus saines. Les communistes ont pour devoir de soutenir cette lutte de l’homme de la rue pour un monde plus vivable, même si, à première vue, le caractère politique de cette lutte n’est pas toujours évident.

Déjà au 19e siècle, Marx et Engels avaient pris conscience des problèmes que posait le développement de la production sur la nature. Dans son ouvrage économique majeur, Le Capital, Marx écrit : ´L’homme ne peut point procéder autrement que la nature elle-même, c’est-à-dire il ne fait que changer la forme des matières. Bien plus, dans cette oeuvre de simple transformation, il est encore constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n’est donc pas l’unique source des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la mère, comme dit William Petty.ª1 Il dénonce le capitalisme comme source de dégât écologique : ´La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillissent toute richesse : la terre et le travailleur.ª2

Aujourd’hui, l’impérialisme, c’est-à-dire le capitalisme des monopoles, des multinationales, des grands groupes financiers, a porté cette dégradation à un degré inégalé: danger nucléaire, accumulation de déchets, effet de serre, désertification, réchauffement de la planète avec son lot d’inondations, de raz-de-marée et d’ouragans, ...

Les paysans du tiers-monde sont confrontés tous les jours avec ces problèmes : développement de la monoculture qui épuise les sols, mais imposé par les multinationales de l’agroalimentaire ; généralisation des pesticides sous l’impulsion des grandes firmes chimiques comme Monsanto ; désertification qui engendre la famine ; etc. Les révolutionnaires de ces pays ont pris cette lutte en main et l’ont orienté contre sa principale cause : l’impérialisme. Ainsi, les communistes philippins ont dirigé d’importants combats contre les ogm (organismes génétiquement modifiés).

De même, dans les pays socialistes, bien que les médias de la bourgeoisie affirment le contraire, les dirigeants ont tenu compte des problèmes écologiques. Ils ont incorporé la défense de la nature et la protection de la terre dans leur constitution, mieux que la plupart des nations capitalistes développées. Ils ont également intégré les conséquences du développement productif dans la planification centrale.

En revanche, les révolutionnaires belges, bien que présents dans les luttes des travailleurs, n’ont accordé à ces questions que peu de place. Certes, ils sont à l’origine de certains combats exemplaires comme celui de Kris Merckx et Médecine pour le Peuple à Hoboken. Ensemble avec les ouvriers et la population vivant à proximité, ils se sont battus contre la pollution par le plomb de la Métallurgie de Hoboken, et ce, dès les années 70. Mais ils n’ont pas développé d’analyse globale des problèmes écologiques qui menacent la planète et qui sont engendrés, en majeure partie, par le système capitaliste. Ils n’ont pas préparé les travailleurs à ces luttes.

Nous voulons changer cette situation et avancer dans l’étude théorique des dangers que le capitalisme fait peser sur la terre.

Le présent numéro d’Etudes Marxistes veut fournir une contribution à ce débat. Au groupe des travaux préparatoires ont participé des personnes provenant de divers horizons : un syndicaliste ouvrier, des fonctionnaires des administrations de l’environnement et de l’agriculture, le responsable environnement d’une grande multinationale, un professeur de biologie et des collaborateurs d’organisations non gouvernementales. Aussi les débats ont-ils été extrêmement captivants et animés.

Le lecteur attentif remarquera que diverses contributions défendent des points de vue parfois différents, voire contradictoires. Aussi ne trouverez-vous pas dans ce numéro de position marxiste définitive et totalement élaborée sur le problème de l’environnement. Il ne s’agit que d’une première contribution générale sur ce thème. Par conséquent, les réactions et les critiques sont les bienvenues.

Ce numéro n’analyse pas non plus concrètement ni en détail les divers problèmes spécifiques de l’environnement. Notre intention est plutôt de développer un cadre général de référence marxiste, à l’aide duquel on pourra ensuite analyser ces problèmes spécifiques.

Les trois premières contributions résultent des discussions qui ont eu lieu au sein du groupe de travail susmentionné. Le chapitre ´Le capitalisme détruit l’homme et la natureª dénonce la responsabilité de l’impérialisme dans l’actuelle crise écologique de portée mondiale. L’impérialisme tente de sortir de sa crise par une modernisation écologique, au détriment des travailleurs et du tiers monde, et, pour ce faire, il peut compter sur le soutien des directions des partis verts.

´Le socialisme comme condition de base d’un développement durableª part du point de vue que l’homme ne peut recourir qu’à une utilisation limitée des richesses naturelles, s’il veut tendre à un développement durable. Alors que le capitalisme est incapable de respecter cet espace d’utilisation environnementale, le socialisme dispose ici de tous les atouts nécessaires, à la condition toutefois que ce concept fasse partie intégrante de la planification socialiste.

Aussi est-on confronté d’emblée à la question de savoir ce qu’il en était des problèmes environnementaux dans les pays anciennement socialistes de l’Europe de l’Est. On traitera la question dans l’article intitulé ´Le bilan écologique des pays socialistesª. Contrairement à ce qu’a voulu faire croire la propagande impérialiste, l’expérience de ces pays prouve à suffisance la supériorité du système socialiste, et cela vaut aussi sur le plan de l’environnement.

L’homme appartient-il à la nature où se situe-t-il au-dessus d’elle ? Devons-nous opérer un retour à la nature ? Alexander Kempeneers répond à ces questions dans l’article ´Faut-il réconcilier l’homme et la nature ?ª ; l’auteur oppose l’écologisme optimiste des communistes à l’écologisme pessimiste des verts. Friedrich Engels abordait déjà cette question en 1876, dans son article ´Le rôle du travail dans la transformation du singe en hommeª, dont nous publions ici de larges extraits. Engels déclarait : ´Ne faisons pas trop étalage de nos victoires sur la nature. Pour chacune d’entre elles, la nature se venge sur nous.ª Aujourd’hui, ses propos semblent avoir été particulièrement prophétiques.

Nous publions également deux contributions de marxistes étrangers.

Dans ´L’économie politique de l’écologieª, Pal Steigan, ancien président du Parti Communiste Ouvrier de Norvège (AKP), tente de poser les bases d’une théorie marxiste sur le rapport entre l’économie capitaliste et l’écologie. Il montre comment Marx avait déjà décrit clairement la relation entre le capital et la nature.

Erna Bennett, l’auteur de l’article ´La crise écologique a dépassé le point de non-retourª, est membre du Parti Communiste d’Australie (CPA) et de Rifondazione Comunista (Italie). Jusqu’en 1981, elle a travaillé au sein de la FAO, l’agence des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. A ses yeux, la lutte écologique passe par une confrontation inévitable avec la bourgeoisie. Elle situe la principale faiblesse des verts dans leur incapacité à établir le lien entre la crise de l’environnement et la logique du système capitaliste.

En guise de conclusion à ce numéro, nous discutons également l’œuvre d’André Gorz, un des idéologues verts.

André Gorz est un renégat bien connu du mouvement de Mai 68, dont l’idéologie a exercé une grande influence sur les partis verts et les organisations syndicales comme la CSC. Dans ses ouvrages, il s’affiche comme un fervent partisan de la modernisation écologique de l’impérialisme et comme un anticommuniste virulent.

Notes :

  • 1. Karl Marx, Le Capital, livre 1, Editions sociales, Paris, 1976, p.47. Sir William Petty est un économiste et statisticien anglais du XVIIème siècle (1623-1687). Selon Marx, c’était ´l’un des économistes les plus géniaux et les plus originauxª. (Théories sur la plus-value, Tome 1, Editions sociales, Paris, 1974, p.499)

  • 2. Karl Marx, op.cit., p.361.

 

Le capitalisme détruit l’homme et la nature

Didier Bette

1. Le problème de l’environnement est aussi vieux que le capitalisme

Dès le 19e siècle, Marx et Engels écrivaient que les capitalistes détruisaient non seulement les forces de travail, mais également la nature. Toutefois, il a fallu attendre une centaine d’années pour assister à l’apparition, dans les pays industrialisés, d’un mouvement de protection de l’environnement qui, par la suite, allait donner naissance aux partis écologistes.

Les premières organisations écologistes sont nées au début des années septante, dans la foulée de mai 68, avec le lancement d’un mouvement qui allait remettre en question les tenants et aboutissants de la production capitaliste. La bourgeoisie n’a pas tardé à réagir afin d’empêcher le mouvement de s’engager dans une voie anticapitaliste. Mais dans un même temps, elle s’est rendu compte qu’elle allait devoir maintenir la dégradation de l’environnement en deçà de certaines limites, si elle voulait que la planète demeure vivable pour elle-même. Le rapport Les limites de la croissance du Club de Rome (1972), la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain et la création du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement, 1972), les premières directives environnementales de l’UE (1970) et le premier programme d’action des Communautés européennes (discutées par le Conseil de l’Europe fin 1973)1 datent tous de cette époque.

Les problèmes écologiques n’existaient-ils donc pas avant 1970 ? Il va de soi que, dès ses débuts, le développement industriel a causé du tort à l’environnement et à la nature. Au commencement, à une échelle relativement locale, mais c’est surtout après la seconde Guerre mondiale que le problème a réellement pris une ampleur importante. Toutefois, jusqu’à la fin des années 60, la bourgeoisie a pu donner libre cours à sa soif de profit sans se soucier de l’environnement. De beaux espaces naturels ont disparu sous les chenilles des bulldozers. Des quantités incroyables de substances nocives ont été rejetées dans la nature sans la moindre forme de contrôle ou de limitation. Des lieux de travail malsains et dangereux avoisinaient des cités ouvrières et des quartiers populaires pollués.

Ce qu’on appelle aujourd’hui les black points (sites contaminés) témoignent encore de ces pratiques destructrices. Il existe de nombreux endroits où l’environnement (généralement le sous-sol et/ou les eaux souterraines) est gravement pollué, ce qui représente d’importants dangers pour la santé publique. Parmi les exemples classiques figurent les anciennes décharges, la pollution aux métaux lourds aux alentours des usines de métaux non ferreux (Union Minière) de la Campine limbourgeoise et anversoise et à Hoboken2, les dioxines dans le voisinage des installations d’incinération de déchets, comme à Wilrijk et Aartselaar. C’est ce qu’on appelle la ‘pollution historique’, du fait que les entreprises responsables ont disparu depuis longtemps ou parce que la pollution date d’une époque où les conditions d’exploitation, ´on s’en rend compte aujourd’hui, n’étaient pas assez sévères, étaient insuffisamment respectées et à peine contrôléesª, commente l’ancien ministre CVP de l’Environnement, Kelchtermans3 qui a, par ailleurs, accordé durant son mandat des conditions d’exploitation tout aussi laxistes à des entreprises amies. D’informations — très incomplètes — en provenance d’une vingtaine de pays, en majorité de l’Europe occidentale, on peut déduire que plus d’un million de sites de ces pays sont probablement pollués.4 La Flandre à elle seule compte 7 870 black points identifiés et on craint qu’il y en ait au moins 9 000 autres. Leur assainissement coûte des dizaines de milliards et c’est surtout la communauté, autrement dit le contribuable, qui en assume la facture.

Toutefois, depuis la fin des années 60, la bourgeoisie s’inquiète de plus en plus de l’augmentation de la pollution qui pose des problèmes à la production capitaliste : le smog londonien provoque un absentéisme élevé pour cause de maladie la pollution des eaux entraîne des problèmes dans les processus de production, les embouteillages immobilisent la main-d’oeuvre et les marchandises, la pollution a une influence négative sur la production agricole, etc. Dans un même temps, la bourgeoisie doit tenir compte de la pression du mouvement écologiste en pleine ascension et du mouvement ouvrier qui réclame un environnement de travail et un cadre de vie sains. Les parlements votent les premières lois sur l’environnement. La motivation sous-jacente de ces lois ne laisse toutefois planer aucun doute. Ainsi, aux Pays-Bas, le 1er décembre 1970, la première ‘loi sur l’épuration des eaux de surface’ entre en application. L’exposé des motifs déclare sans détour que l’eau de surface doit être de qualité telle qu’elle puisse être utilisable pour diverses finalités industrielles. Par exemple, elle doit être adaptée afin de pouvoir ´en préparer de l’eau pour l’industrie de façon économiquement justifiée et selon des exigences moins strictes que pour l’eau des conduites.ª Il faut savoir qu’à l’époque, l’industrie avait besoin d’énormes quantités d’eau de refroidissement, laquelle ne pouvait exercer la moindre action corrosive et encore moins provoquer de dépôts d’algues.5 La consommation d’eau dans l’Union européenne se ventile comme suit : 14% pour la production d’eau potable, 30% pour l’agriculture (surtout en Europe méridionale), 10% pour l’industrie (pour toutes sortes d’opérations) et 46% comme eau de refroidissement (dans l’industrie et la production d’énergie).

Durant les années 90, un pas qualitatif a été franchi dans le souci de l’environnement : on est devenu conscient des conséquences à l’échelle mondiale de la détérioration de l’environnement et du caractère irréversible de certains processus (l’effet de serre, le trou dans la couche d’ozone, les substances bio-accumulables, les organismes génétiquement modifiés…).

2. L’éco-capitalisme : la grosse galette

Nous nous trouvons aujourd’hui dans la phase de la modernisation écologique de l’impérialisme. Celle-ci se caractérise, d’une part par l’absorption de ce qui fut jadis un mouvement (et parti) écologique critique, et d’autre part, par l’introduction de mécanismes de répercussion sur les travailleurs et le tiers monde. La pollution de classe (ce sont immanquablement les quartiers populaires qui doivent respirer les fumées polluantes) s’accompagne d’un paiement de classe de la pollution: écotaxes, impôts en tous genres, augmentation des prix de la collecte des immondices, de l’eau, de la circulation. En 1996, au sein de l’Union européenne, les différents gouvernements ont prélevé quelque 270 milliards de BF en ‘taxes sur la pollution’ et environ 1815 milliards en ‘taxes de roulage’. Par rapport à 1990, le montant des ‘taxes sur la pollution’ a doublé.6

En Belgique, les autorités fédérales, régionales et locales ont dépensé 64,3 milliards de FB en protection de l’environnement et de la nature et le secteur privé presque 35 milliards. Au total, cela représentait environ 1,13% de notre PNB.7 Les coûts de la protection et de l’assainissement de l’environnement grimpent très vite. Ainsi, les dépenses environnementales des autorités flamandes sont passées de 7 milliards de FB en 1989 à 29 milliards en 2000.8

Dans les années à venir, il va falloir qu’on investisse beaucoup dans l’épuration de l’eau. La société flamande d’épuration des eaux, Aquafin, a estimé qu’en 2020, la Flandre aura consenti 740 milliards de BEF de dépenses pour l’épuration de l’eau.9 Pour la Wallonie, on cite le chiffre de 265 milliards et Bruxelles va devoir débourser d’au moins 25 milliards. Selon la Commission européenne, en dix ans, la Belgique devra en outre dépenser 400 milliards pour maintenir les rejets de substances dangereuses en conformité avec les normes européennes.10

Ce que l’un dépense, un autre le gagne. Dans le cas présent, c’est une éco-industrie en plein boum qui tire les marrons du feu. Ainsi, le Conseil socio-économique flamand estime le volume du ‘marché mondial de l’environnement’ à 500 ou 600 milliards de $ (entre 20 000 et 25 000 milliards de BF), dont plus de 70% sont réalisés dans le traitement de l’eau et des déchets.11

Par ailleurs, selon Tractebel, le ‘marché européen des déchets’ vaut 1 533 milliards de BEF et représente ‘un marché d’avenir’.12 Chez Tractebel, on sait de quoi on parle: le cours des actions de la compagnie a triplé entre 1989 et 199713 et a encore doublé en 1998.14 En outre, lors de la reprise de Tractebel par Suez, le cours de l’action a encore fait un bond de 35%…

En France, l’éco-industrie brasse un chiffre d’affaires de plus de 800 milliards de BEF. Entre 1983 et 1995, le volume du secteur des déchets a crû de 550%, celui de l’eau de 340%. Alors que, dans le même temps, le produit intérieur brut n’a augmenté que de 190%.15 En Flandre, le secteur de l’environnement traite un volume de 180 milliards de BEF et emploie 25 500 personnes. Ces cinq dernières années, le secteur a connu une croissance annuelle moyenne de 14%.16

Il ne fait donc aucun doute qu’une partie de la bourgeoisie tire directement parti des mesures environnementales. Les investissements des autorités et des capitalistes en assainissement de l’environnement, technologies propres et missions d’étude constituent un nouveau marché en expansion rapide où l’on se remplit allègrement les poches. Les dizaines de milliards investis par les autorités représentent une nouvelle saignée des familles et des contribuables au profit des capitalistes.

Chemin faisant, le mouvement écologiste et surtout la directions des partis verts sont devenus les défenseurs les plus ardents de l’éco-capitalisme. On peut dire carrément que la tâche des verts consiste à faire passer la modernisation écologique de l’impérialisme et à y préparer les esprits. Ainsi, le 29 juin 1998, Agalev organisait un symposium au Parlement flamand sur le thème des ‘Technologies alternatives pour le traitement des déchets ménagers’. Le parterre était en grande partie complété par la présence de représentants de firmes hollandaises et allemandes venus faire la publicité de leurs produits. Dernièrement, le Bond Beter Leefmilieu a réitéré l’initiative. En outre, Agalev prône la fondation d’une Société flamande d’Investissement en Entreprise durable (la Vimdo), au portefeuille de 1 milliard de BEF. Cette société doit ´s’assurer des participations dans des secteurs nouveaux et traditionnels en vue de co-investir dans l’innovation écologiqueª. Il s’agit donc, une fois de plus, d’un transfert de 1 milliard, prélevé sur l’argent des impôts, en direction des poches des patrons. Enfin, Agalev veut également réorienter les aides à l’expansion, ´en fonction des innovations technologiquesª.17

3. La vision patronale de la protection de l’environnement

Pendant qu’une partie de la bourgeoisie en fait ses choux gras, une autre partie est convaincue de la nécessité des mesures environnementales pour assurer la pérennité du capitalisme. ´Les grands joueurs, les multinationales, partagent déjà la vision du développement durable, déclare Roland Moreau, de Greenpeace, parce qu’ils entendent être les locomotives du marché durant vingt années de plus. Actuellement, les secteurs de la pêche et de la production de bois connaissent une situation critique. Si les entreprises poursuivent sur leur actuelle lancée, on peut s’attendre d’ici peu à ne plus prendre un seul poisson ni à abattre un seul arbre. Les entreprises doivent agir en tenant compte de la durabilité, si elles veulent garantir leur propre survie.ª En même temps, Moreau indique les limitations de cette prise de conscience patronale vis-à-vis de l’environnement : ´Ils hésitent encore, parce que la Bourse et l’actuelle mentalité de la société les obligent à rechercher les profits à court terme.ª18 Aussi, la lutte des classes et les actions des groupes de protection de l’environnement demeurent-elles nécessaires afin de forcer le patronat à des assainissements. Ainsi, les actions de Médecine pour le Peuple contre la Métallurgie Hoboken-Overpelt (devenue Union Minière) ont été à la base d’investissements de plusieurs milliards en vue de limiter les rejets de plomb et d’autres métaux lourds. De même, la baisse de la pollution causée par les incinérateurs de déchets est essentiellement due aux actions incessantes des groupements de riverains et des organisations écologistes.

Si le patronat veut en arriver à des normes environnementales communes, c’est avant tout en fonction d’un intérêt capitaliste collectif. De plus, ces normes communes constituent une arme qui permet aux grands capitalistes d’éliminer la petite concurrence. Les normes ne peuvent aller à l’encontre de la compétitivité et des profits, de sorte que leurs coûts doivent être supportés par la population, l’Etat ou le tiers monde. Les points de vue de la Table ronde européenne des Industriels (ERT) illustrent parfaitement cette vision patronale de la protection de l’environnement. Ainsi, l’ERT est-elle favorable à des mesures prévoyant de réduire le rejet des gaz à effet de serre, à condition que ces mesures soient décidées à l’échelle mondiale, qu’elles soient suffisamment étalées dans le temps et — surtout — que les possibilités concurrentielles des industries européennes ne soient pas mises en danger : ´Les remèdes ne seront utilisables que s’ils découlent de conventions internationales. (…) Il est essentiel que les mesures censées donner une réponse à l’inquiétude concernant les changements climatiques ne causent aucun tort à la compétitivité internationale de l’industrie européenne. On peut concevoir des instruments qui soient attractifs sur le plan économique et qui amélioreront la compétitivité des industries.ª19

Le choix des mots a son importance, ici : pour le gratin des industriels européens, il n’y a pas de changement de climat, mais uniquement une ‘inquiétude’ à ce propos. En outre, ils veulent autant que possible répercuter les frais sur les autorités — autrement dit, le contribuable — et sur le tiers monde : ´Si les mesures ne sont pas étayées par des avantages fiscaux ou d’autres programmes qui recyclent les profits de l’environnement en direction des entreprises, même les sociétés les plus importantes ne pourront se permettre les investissements.ª20 Et : ´La réponse européenne à l’inquiétude suscitée par le changement de climat doit être liée à la croissance économique à venir et au rejet de CO2 des pays en voie de développement.ª21

4. Le bilan de la modernisation écologique

Les partis verts estiment qu’ils peuvent résoudre les problèmes environnementaux avec ce qu’ils appellent des ‘mesures conformes au marché’. Ou, en d’autres termes, sans remettre en question le système en soi et en comptant sur la ‘prise de conscience patronale en matière d’environnement’. La question se pose donc : y a-t-il une solution au problème de l’environnement au sein du capitalisme ? Capitalisme et protection de l’environnement sont-ils bien conciliables ? A première vue, la réponse semble positive. Il est un fait, dans les pays industrialisés, que l’environnement s’est amélioré dans un nombre limité de domaines. La qualité de nos cours d’eau est meilleure qu’il y a vingt ans. Dans le Rhin — un fleuve naguère moribond — on retrouve à nouveau des saumons et de nombreuses autres espèces de poissons. Aujourd’hui, le Rhin compte même une aussi grande diversité de petits invertébrés qu’au début de ce siècle. En Europe occidentale, depuis la fin des années 70, le pourcentage de cours d’eau gravement pollués est retombé de 24 à 6%.22 Le rejet par l’industrie de substances polluantes dans l’eau et dans l’air diminue. Pour ceux qui voient un peu plus loin que le bout de leur nez, toutefois, il devient vite clair que, fondamentalement, l’impérialisme ne résout rien et qu’au contraire, la crise s’aggrave de jour en jour.

Pour commencer, l’impérialisme est un système mondial. Et la situation de l’écosystème mondial n’est guère encourageante. Lester Brown le déclarait en présentant son rapport State of the World 2000 (L’état du monde en l’an 2000) : ´Le réchauffement de la terre commence à exiger son tribut. Les banquises fondent. L’érosion des terres fertiles augmente à vue d’œil. Pour faire pousser suffisamment de blé, l’homme pompe plus d’eau qu’il n’en revient dans les nappes. Certaines évolutions sont déjà irréversibles.ª23 La course au profit d’une poignée de multinationales fait reculer de plus en plus la forêt tropicale et les autres zones boisées. Partout dans le monde, les océans sont vidés de leurs poissons par les flottes de pêche occidentales. Les richesses naturelles comme les combustibles et les minerais sont gaspillés à un rythme effréné. Ainsi, on estime que si on s’obstine à poursuivre l’actuelle cadence d’utilisation, il n’y aura plus d’étain en 2018, plus de plomb en 2026, plus de zinc et de mercure en 2031 et plus de cuivre en 2052. En 1989, les réserves pétrolières répertoriées ne garantissaient plus que quarante années de production.24 Le trou dans la couche d’ozone (qui nous protège des ultraviolets, cancérigènes) ne cesse de s’élargir. Les rejets de gaz à effet de serre augmentent sans arrêt. Partout dans le monde, les déserts gagnent du terrain.

Même en Europe, la situation de l’environnement n’est guère brillante. Voici les premières lignes du récent rapport25 de la très officielle Agence européenne pour l’Environnement : ´Dans le temps, l’agence faisait savoir que malgré 25 années de politique environnementale communautaire — qui, selon ses dires, a connu le plus grand succès — la qualité générale de l’environnement au sein de l’Union européenne ne se rétablit pas de façon significative et que, sur certains plans, même, elle empire. Le rapport actuel confirme tant cette situation que le fait que le développement non-durable de certains secteurs économiques constitue le principal obstacle à une amélioration.ª Des quinze thèmes sélectionnés, il n’y en a pas un pour lequel l’avenir soit rose. Pour sept de ces thèmes (les gaz à effet de serre, la dégradation du sol, les déchets, la biodiversité, le milieu marin, les régions rurales et montagneuses), les perspectives sont même plutôt sombres. Ailleurs, on est en plein statu quo. Le bilan de trente années de politique capitaliste de l’environnement est donc carrément catastrophique.

5. Sous l’impérialisme, ça ne marchera jamais

Il existe une raison fondamentale pour laquelle l’impérialisme ne peut résoudre les problèmes de l’environnement et elle réside dans la propriété privée des moyens de production. Autant longtemps que celle-ci existera, la soif de profit, l’anarchie de la production et la lutte pour la concurrence existeront, avec toutes les conséquences négatives qu’elles entraînent dans la politique de l’environnement.

Un frein aux investissements dans l’environnement

Investir dans l’environnement n’est possible que dans une certaine mesure. Et dans la mesure précisément où la position concurrentielle et les profits ne se trouvent pas compromis. La Table ronde européenne des Industriels déjà citée termine sa brochure sur l’effet de serre par ces propos : ´Dans l’actuel climat d’intense compétition à l’échelle mondiale, l’avenir de l’économie européenne est plus que jamais lié à ses possibilités de dépasser les producteurs et marchands des autres régions. Les entreprises européennes doivent déjà s’acquitter des coûts de la main-d’œuvre, de l’énergie et des charges environnementales, plus élevés que chez leurs concurrents des autres blocs commerciaux importants et des nouveaux marchés. C’est pourquoi il est essentiel pour les gouvernements et l’industrie en Europe d’évaluer toute mesure de rétablissement en la comparant aux véritables avantages sociaux qu’elle peut dispenser.ª26 La protection de l’environnement est ainsi rendue dépendante de la ‘survie économique’ de l’Europe ou, en d’autres termes, des profits du grand capital.

Des déchets, on ne recycle que ce qui est plus ou moins rentable. Le reste, on préfère l’incinérer ou le mettre en décharge parce que le recyclage est ‘trop onéreux’, même si la chose est techniquement faisable. Ainsi, la Flandre ne recycle que 18% de ses déchets plastiques.27 Les rejets de CO2 continuent à augmenter, malgré toutes les conventions à propos de leur diminution, parce qu’aucun pays, aucune entreprise ne veut être le premier ou la première à prendre des mesures efficaces en ce sens. Quand une entreprise estime trop onéreux d’investir dans l’environnement, elle ferme ou elle délocalise. En effet, dans le tiers monde et l’Europe de l’Est, tout est encore possible… Ou bien on pratique le chantage à la fermeture, comme dans le secteur non ferreux et de l’acier : Sidmar qui, à Zelzate, continue à rejeter d’énormes quantités de dioxines, s’est vu attribuer pour cette raison une norme taillée sur mesure de 0,5 nanogramme (1 ng = 1 milliardième de gramme) de dioxines par m3 de fumée, contre 0,1 ng pour les incinérateurs de déchets ménagers. DHL a menacé de fermer (2 000 licenciements) lorsqu’une ministre verte a annoncé une interdiction de vol de nuit (à la suite de quoi cette interdiction a été promptement annulée).

Un frein à la généralisation des technologies propres

La monopole entrave la diffusion des techniques. Des inventions telles les moteurs économisant l’énergie, les sources alternatives d’énergie, les plantes résistantes aux maladies, etc., qui pourraient contribuer de façon importante à une production et une consommation plus respectueuses de l’environnement, sont tenues secrètes, ou sont flanquées de patentes et vendues à des prix inabordables, au lieu d’être généralisées immédiatement. Avec comme conséquence que leur application est souvent impossible dans le tiers monde et que de nombreuses usines continuent à polluer inutilement, bien que de meilleures technologies soient disponibles.

Plus encore, il arrive même, parfois, que l’inventeur n’applique pas son invention, parce qu’elle ne génère aucun profit. Ainsi, les constructeurs automobiles disposent depuis longtemps de prototypes de véhicules propulsés par énergie solaire, mais on ne les produit pas pour la simple raison qu’ils ne génèrent pas davantage, ou même moins, de profit. Et des groupes comme Monsanto préfèrent produire des plantes qui résistent à de fortes doses de pesticides plutôt qu’aux maladies. En effet, dans le premier cas, leurs ventes de pesticides (et leurs bénéfices) augmentent, tandis que dans le second cas, elles diminueraient…

Le secteur capitaliste de l’environnement : pas très jojo…

Le secteur de l’environnement est, lui aussi, soumis aux lois du capitalisme : concurrence, course au profit, entrave aux technologies, etc. Aux Pays-Bas, une enquête a montré que ´le secteur de l’environnement est ‘pollué’ lui aussi et que des laboratoires, des bureaux de conseillers et d’ingénieurs spécialisés dans l’environnement, des courtiers et trafiquants de déchets, ainsi que des concepteurs de projets donnaient plus de poids aux intérêts économiques qu’à ceux de l’environnementª. Bien que toutes les personnes interrogées aient prétendu ´être absolument indépendantes, avoir d’excellents codes moraux et être dotées de tous les certificats nécessairesª, la pratique a révélé tout le contraire : la falsification d’attestations environnementales, la manipulation d’enquêtes, etc. étaient monnaie courante. En outre, l’enquête prétend que ces truands de l’environnement sont à peine poursuivis et que, le cas échéant, les peines qu’on leur inflige sont bien trop légères.28

Et que penser d’une entreprise comme la SA Ecowatt ? Le ministre hasseltois Stevaert a donné un petit coup de pouce à cette entreprise limbourgeoise en fixant à 3% le quota d’énergie ‘verte’ à atteindre. La firme construit de petites centrales hydroélectriques, sans établir le moindre rapport à propos de leurs effets sur l’environnement. Pourtant, les turbines causent beaucoup de tort à la faune aquatique, alors que les autorités ont déjà investi des centaines de millions dans des programmes de repeuplement, de pose d’échelles à poissons, etc. L’entreprise veut même installer des pompes aux écluses du canal Albert, lesquelles pomperont l’eau la nuit et produiront de l’électricité le jour en envoyant cette même eau dans les turbines. Grâce à la différence entre le tarif de jour et celui de nuit, il y a là du profit à réaliser…

De nouveaux problèmes environnementaux en raison des mécanismes d’évitement

Du fait que les factures sont adressées aux travailleurs, de nouveaux mécanismes d’évitement ont fait leur apparition: décharges clandestines, on brûle ses saletés au fond de son jardin, on ‘abuse’ des sacs en PVC pour se débarrasser n’importe où de ses autres déchets, on creuse illégalement des puits artésiens, on construit dans des zones naturelles ou agricoles… Telles sont les tentatives de l’homme de la rue pour échapper aux dépenses de plus en plus lourdes occasionnées par ‘la protection’ de l’environnement. Dans un certain nombre de cas, c’est même dangereux (si l’on brûle des sacs en plastique chez soi, on respire tout un éventail de substances dangereuses, telles des dioxines). Et c’est ainsi que l’on est deux fois victime.

Pas de frontière entre l’éco-mafia et la production capitaliste ordinaire

La modernisation écologique de l’impérialisme n’est pas une donnée universelle. L’habituel pillage et la pollution classique de l’environnement se poursuivent comme si de rien n’était dans le tiers monde et l’Europe de l’Est. La catastrophe de Bhopal, en Inde (provoquée par la multinationale américaine Union Carbide), et la récente pollution aux cyanides des cours d’eau Szamos, Tisza et Danube en Roumanie, Hongrie et Yougoslavie (imputable à la firme australienne Esmeralda Exploration) sont les exemples spectaculaires et les plus connus de pratiques largement répandues: dans ces pays, on n’est pas très regardant sur la sécurité. Nos déchets et notre production polluante sont exportés dans ces pays. Même chez nous, les pratiques douteuses sont légion. Pensez à la catastrophe de l’Erika (qui transportait des dérivés cancérigènes du pétrole), à la crise de la dioxine qui a mis en lumière des trafics de déchets suspects, à la mafia des hormones, au fait que l’on trouve, aujourd’hui encore, dans notre eau de pluie et nos rivières, des pesticides pourtant interdits depuis des lustres… Et que penser du fait qu’une entreprise comme Shell Rotterdam produit toujours du DDT, un pesticide extrêmement dangereux dont l’utilisation chez nous est interdite depuis plus de vingt ans. Toutefois, rien n’interdit d’en produire pour l’exportation !… Un dénominateur commun, dans tous ces cas: la soif de profit des capitalistes. L’éco-mafia italienne, qui trempe entre autres dans l’illégalité la plus noire avec ses faux permis de bâtir, ses décharges d’immondices et son trafic des déchets (1,8 million de tonnes de déchets dangereux échappent chaque année à tout contrôle!), brasserait un chiffre d’affaires de 541 milliards de BEF.29

6. Capitalisme est synonyme de destruction de l’homme et de l’environnement

La destruction de l’homme et de l’environnement est bel et bien enracinée dans le système. C’est ce qui découle logiquement d’une série de caractéristiques fondamentales du capitalisme qui, elles-mêmes, découlent de la propriété privée des moyens de production. Nous allons illustrer cela au moyen de quelques principes fondamentaux issus de l’économie politique marxiste.

Tout est à vendre, même la nature

´Pour comprendre ce qu’est au fond le mode de production capitaliste, il faut tout d’abord ne pas perdre de vue que le régime capitaliste est fondé sur la production marchande: tout y prend forme de marchandise, partout prévaut le principe de l’achat et de la vente.ª30

S’il y a quelque part du profit à faire, on peut être sûr que le capitaliste en fera, quand bien même il s’agit de marchandises de première nécessité. Actuellement, dans les villes japonaises, il faut payer pour une portion d’air pur. Partout dans le monde, l’eau pure devient plus chère .

Outre le travail, la nature est également source de toute richesse car elle fournit les matières premières pour la production de marchandises : ´Les valeurs d’usage, habit, toile, etc. bref, ces marchandises en tant que corps sont des combinaisons de deux éléments : matière naturelle et travail. Si l’on soustrait la somme de tous les travaux utiles divers qu’il y a dans l’habit, dans la toile, etc., il reste toujours un substrat matériel qui est là du fait de la nature, sans que l’homme n’intervienne. L’homme ne peut procéder dans sa production que comme la nature elle-même : il ne peut que modifier les formes des matières. Plus même. Dans ce travail de mise en forme proprement dit, il est constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n’est donc pas la source unique des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Comme le dit Petty, celle-ci a pour père le travail et pour mère la terre.ª31

Dans sa soif de profit, le capitaliste va toujours tenter d’obtenir ses matières premières le meilleur marché possible. Si possible, gratuitement même, car la nature n’a pas de prix. C’est ainsi que l’on pille les richesses naturelles, qu’il s’agisse des sources d’énergie, des minerais, du bois tropical, des espèces animales protégées ou des plantes. Par toutes sortes de mécanismes, les prix des matières premières sont maintenus artificiellement bas. Ceci se fait aux dépens des producteurs du tiers monde, mais également aux dépens de toute utilisation rationnelle. On défriche les forêts tropicales, sans l’accompagner d’une gestion forestière durable. Et l’agriculture capitaliste épuise les sols, comme avait déjà pu le constater Karl Marx en son temps : ´Tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. (…) Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur.ª32

Un gaspillage colossal

´Chaque producteur de marchandises travaille isolément. Le travail des différents ouvriers n’est ni concerté ni coordonné à l’échelle de toute la société. (…) C’est seulement dans le processus d’échange qu’il est possible d’établir si le travail de tel ou tel producteur est nécessaire à la société.ª33 ´Sous l’influence de la variation des prix, les producteurs se tournent vers les branches plus avantageuses, où les prix des marchandises sont supérieurs à leur valeur, et ils se retirent de celles où les prix des marchandises sont inférieurs à leur valeur. (…) La concurrence et l’anarchie de la production font que la répartition du travail et des moyens de production entre les différentes branches, et le développement des forces productives dans l’économie marchande, sont réalisés au prix de grosses pertes de travail social.ª34

L’économie et les techniques ne se développent pas, et ne peuvent pas se développer — selon des critères comme la satisfaction des besoins de base ou une production durable et respectueuse de l’environnement — comme le voudraient les verts. La seule motivation est le profit que l’on peut tirer des marchandises. Que le produit couvre un besoin essentiel ou qu’il soit totalement dénué de sens, qu’il soit propre ou polluant, ne change rien à l’affaire, pour le capitaliste. Une production propre, la protection et l’assainissement de l’environnement, l’agriculture biologique… ne sont possibles que si l’on y met le prix et si une demande existe. Du fait qu’elles impliquent souvent des frais élevés, elles restent marginales, à moins que l’Etat ne couvre ces frais en faisant appel à l’argent du contribuable.

L’anarchie de la production individuelle, capitaliste, la concurrence et le fait que l’économie n’est pas planifiée, entraînent un énorme gaspillage, non seulement des forces de travail, mais également des richesses naturelles. Ne prenons comme exemple que les surplus agricoles — les milliers de tonnes de tomates, de lait et de viande que l’on détruit chaque année —, ou le remplacement de plus en plus fréquent des produits et machines encore en bon état de marche par des produits et machines plus récents, ou encore la destruction des moyens de production qu’entraîne chaque fermeture ou restructuration d’entreprise.

Le commerce capitaliste exige certaines dépenses, c’est ce que l’on appelle les frais de circulation. Parmi ceux-ci, entre autres, les frais bancaires, les coûts publicitaires, les agences commerciales, la spéculation, etc. La crise de surproduction et la concurrence forcent les capitalistes à augmenter leurs dépenses, en représentation commerciale, en bureaux d’études, en agences publicitaires, etc. La publicité est l’un des secteurs de l’économie à la croissance la plus rapide. Aux Etats-Unis, entre 1950 et 1989, les dépenses publicitaires par tête d’habitant ont grimpé de 198 à 498 $, alors que les dépenses publicitaires sur le plan mondial évoluaient de 39 milliards de $ à 237 milliards.35

´Les frais de circulation proprement dits n’ajoutent à la marchandise, ainsi que l’indiquait Marx, aucune valeur. Ils viennent en déduction directe du montant total de la valeur produite dans la société, et sont couverts par les capitalistes avec la masse générale de plus-value produite par le travail de la classe ouvrière. L’accroissement des frais de circulation proprement dits témoigne du gaspillage du régime capitaliste. (…) L’anarchie de la production capitaliste et les crises, la concurrence et la spéculation provoquent l’accumulation d’immenses stocks de marchandises, allongent et dévient leur acheminement, ce qui entraîne d’immenses dépenses improductives. Dans l’immense majorité des cas, la publicité capitaliste tend, plus ou moins, à tromper les acheteurs. La publicité impose un emballage inutile et coûteux des marchandises.ª36


La société de consommation, un produit capitaliste

Sous le capitalisme, la possession du plus grand nombre de marchandises possible est considérée comme un signe de richesse. Les produits inutiles, inefficaces et de luxe en font également partie. ´Dans l’économie marchande fondée sur la propriété privée, les rapports de production entre les hommes se présentent inévitablement comme des rapports entre objets-marchandises. (…) Le fétichisme de la marchandise a des racines profondes dans la production marchande… C’est seulement avec l’abolition de la propriété privée des moyens de production que disparaît le caractère fétiche de la marchandise.ª37

Les verts montrent souvent d’un doigt accusateur la ‘fièvre de la consommation’ et le ‘gaspillage’ des gens ordinaires. Ils passent toutefois à côté des nombreux mécanismes qui, dans notre société, incitent à la consommation. Il est cependant évident que la classe capitaliste a tout intérêt dans une société de consommation: plus on consomme, plus elle accumule du profit. Ainsi, en 1964 déjà, Victor Lebow, un analyste du petit commerce, déclarait : ´Notre énorme économie productive (…) exige que nous fassions de la consommation un style de vie, que nous érigions l’achat et l’emploi de marchandises au rang de rituels et que nous cherchions notre satisfaction spirituelle et celle de notre ego dans la consommation (…) Nous devons consommer des choses, les brûler, les user jusqu’à la corde, les remplacer et les jeter à un rythme de plus en plus élevé.ª38 C’est ainsi qu’ont été posées les bases d’une société de consommation et de prêt-à-jeter qui allait conquérir l’Amérique et le monde entier.

L’exploitation pousse les pauvres au pillage de la nature

´Le développement du capitalisme a pour résultat qu’avec l’accumulation du Capital, à un pôle de la société bourgeoise d’immenses richesses se concentrent, le luxe et le parasitisme, le gaspillage et l’oisiveté des classes exploiteuses augmentent; tandis qu’à l’autre pôle de la société s’intensifie de plus en plus le joug, l’exploitation, s’accroissent le chômage et la misère de ceux dont le travail crée toutes les richesses.ª39

Actuellement, les riches ne savent plus que faire de leur argent. Ils consomment toutes sortes de produits de luxe totalement inutiles, qui entraînent un gaspillage supplémentaire des richesses naturelles. Souvent, aussi, ils prennent possession directement de la nature : ils préfèrent bâtir leurs luxueuses villas dans des sites naturels, ils collectionnent animaux et plantes rares, ils vont chasser dans les pays les plus lointains, etc.

La majorité qui s’appauvrit, elle, est de plus en plus contrainte — c’est surtout le cas dans le tiers monde — à piller la nature. Parce que les meilleures terres sont aux mains des agro-multinationales ou des grands propriétaires fonciers locaux, les petits paysans sont refoulés de force vers des terres marginales, en bordure des déserts ou sur des pentes montagneuses, où il est malaisé de se livrer à une agriculture durable. De la sorte, ils font le jeu de la désertification et de l’érosion. Partout dans le monde, de précieuses étendues forestières sont rasées par des paysans privés de terre.

Chez nous, nous voyons que les franges pauvres de la population achètent des produits moins durables, parce qu’ils sont meilleur marché — à court terme, du moins. Involontairement, ils contribuent ainsi à la société du prêt-à-jeter. Pour ces groupes de population, le capitalisme produit des marchandises qui durent moins longtemps et qui doivent donc être remplacées plus vite. Ils vendent plus et réalisent donc plus de profit aussi. Les pauvres sont particulièrement touchés car, à plus long terme, ils paient plus.

La croissance explosive des transports routiers

´Les capitalistes cherchent à accélérer la rotation du capital en réduisant le temps de circulation (…) Cependant à la réduction du temps de circulation s’oppose… la répartition extrêmement irrationnelle de la production dans le monde capitaliste, ce qui nécessite le transport des marchandises à de grandes distances…ª40

Actuellement, les capitalistes recourent au principe du just in time. Les marchandises ne doivent être livrées que lorsqu’elles sont effectivement nécessaires, en d’autres termes, on ne les livre plus en grandes quantités par train ou par navire, mais par camion ou même par avion. Il s’ensuit une croissance explosive de l’acheminement des marchandises par la route, ainsi que des services de courrier. Avec, entre autres, comme conséquence: une utilisation croissante de carburant, un rejet plus important de gaz à effet de serre, des embouteillages et autres embarras de la circulation, un nombre croissant d’accidents impliquant des poids lourds, sans parler des nuisances sonores…

Moins de dépenses pour la sécurité et la santé

Avec le développement du capitalisme, la composition organique du capital ne cesse de croître. De ce fait, le taux moyen de bénéfice baisse. Le capitaliste essaie de contrer cette baisse de toutes les façons possibles, entre autres par ´l’économie réalisée par les capitalistes sur le capital constant, aux dépens de la santé et de la vie des ouvriers. Afin d’augmenter leur profit, les entrepreneurs font travailler les ouvriers dans des locaux étroits, insuffisamment aérés; ils lésinent sur les dispositifs de sécurité. Cette avarice sordide des capitalistes a pour résultat de ruiner la santé des ouvriers, de provoquer une quantité énorme d’accidents de travail et d’accroître la mortalité parmi la population ouvrière.ª41

Bhopal, l’Amoco Cadiz et l’Erika, la pollution aux cyanides en Roumanie, etc. ne constituent en fait que la partie visible de l’iceberg…

7. L’impérialisme, c’est la guerre

L’impérialisme porte la guerre en lui, du fait qu’un ordre mondial inique ne peut se maintenir que par l’oppression des peuples et que la lutte économique entre les grandes puissances impérialistes doit immanquablement déboucher sur la guerre, comme le passé l’a souvent montré.

Pouvons-nous imaginer pire gaspillage, pire pollution que la destruction de vies humaines, de villes, d’usines, d’infrastructures et qui va de pair avec toute guerre ? L’appareil militaire utilise en outre d’importantes quantités d’espace, de carburant et de matières premières (11% de la production totale de cuivre, 8% du plomb, etc.) et il constitue également une importante source de pollution. Aux Etats-Unis, il existe de nombreux exemples d’empoisonnement des eaux souterraines et potables par les bases militaires. Ajoutez à cela la contamination radioactive des zones d’essais ainsi que celle provoquée par les usines nucléaires.42 Enfin, les investissements colossaux dévolus au développement et à la production d’armes destructrices ne pourraient-ils pas être consacrés plus utilement, par exemple, à la recherche de sources d’énergie alternative et de technologies non polluantes ?

Lors de chaque guerre, l’environnement subit également d’importantes destructions. Durant la guerre du Viêt-nam, le président américain Johnson avait un jour lancé l’ordre suivant : ´Tuez tout, incendiez tout, détruisez tout !ª En 1965, les Américains avaient déjà détruit plus de 700 000 hectares de rizières et de forêts au Sud-Viêt-nam. La forêt tropicale fut aspergée d’un agent défoliant contenant de la dioxine, le fameux agent orange qui, aujourd’hui encore, continue à semer la mort et la destruction.43

Dans les guerres contre l’Irak (1991) et contre la Yougoslavie (1999), on a également pratiqué la destruction de l’environnement à grande échelle. L’armée américaine a engagé des armes à l’uranium appauvri, avec des conséquences graves pour la santé de la population. L’uranium appauvri demeurera présent dans l’environnement durant des milliers d’années encore. Durant la guerre pour le Kosovo, le Danube a été pollué par des huiles et des substances chimiques lors des attaques contre les installations industrielles. Particulièrement criminel, entre autres, a été le bombardement du complexe pétrochimique de Pancevo, le 18 avril 1999. A 30 Km de là, dans le Danube, on a retrouvé de nombreux poissons morts. D’immenses nuages de gaz nocifs ont été libérés. Les bombardements de certaines stations de transformateurs ont occasionné des fuites de PCB extrêmement toxiques. Des métaux lourds ont également été libérés en masse, entre autres, lors des bombardements des industries métallurgiques. Il y a de grands risques de contamination de l’eau souterraine. Toutes ces substances toxiques, disséminées dans l’environnement, auront des effets importants sur la santé publique. Elles menaceront également la survie de nombreuses espèces animales rares. La Yougoslavie est, en effet, l’un des six ‘centres européens de la biodiversité’, avec une richesse énorme en espèces animales et végétales.44

Les guerres contre l’Irak et la Yougoslavie sont les prémisses d’interventions impérialistes croissantes contre le tiers monde, avec comme enjeu les réserves de pétrole et de minerais stratégiques. Le contrôle de ces ressources naturelles est essentiel afin de maintenir intacte l’économie impérialiste du gaspillage. Ainsi, l’actuelle agression contre le Congo n’est rien d’autre qu’une tentative de s’assurer le contrôle des immenses richesses souterraines du pays: pétrole, cuivre, cobalt, nobélium, tungstène, béryllium, nickel et autres minerais stratégiques.45 ´La protection de nos intérêts économiques à l’échelle mondiale en garantissant un accès sûr aux réserves d’énergie, aux autres matières premières essentielles et aux marchés étrangers, est une question de sécurité nationaleª, déclarait en 1985 le secrétaire d’Etat américain à la Défense, Kaspar Weinberger.46

8. L’éco-imperialisme : l’écologie contre le tiers monde

L’éco-impérialisme peut adopter diverses formes. Il y a quelque temps, dans certaines organisations écologistes et milieux occidentaux, des voix se sont élevées afin de placer la forêt amazonienne du Brésil sous protection internationale parce qu’elle constituait le ‘patrimoine commun’ de l’humanité. Le gouvernement brésilien a protesté violemment contre ces tentatives de fouler aux pieds de façon flagrante la souveraineté du pays. Actuellement, toutefois, des géants pharmaceutiques concluent des contrats avec les pays couverts de forêts tropicales en échange du droit de commercialiser d’éventuelles plantes médicinales.47

On tente aussi de répartir les émissions de pollution sur le plan mondial en appliquant la loi du plus fort, selon laquelle la pollution permise s’exprime par unité de PNB. C’est la meilleure façon de permettre aux grands capitalistes de continuer à polluer le plus possible… Les lobbies patronaux et de plus en plus d’écologistes sont partisans de quotas d’émission échangeables, ce qui permettrait aux pays riches d’acheter des ‘droits de pollution’ aux pays pauvres écrasés sous les dettes. Il en résulte qu’au nom de la lutte contre la pollution, on freine le plus possible le développement économique du tiers monde. Pourtant, il s’avère, au vu de toutes les statistiques, que les pays impérialistes sont responsables de la majeure partie de la pollution globale, qu’ils prennent à leur compte le plus gros de la consommation des ressources naturelles et de la production de déchets. Ainsi, plus d’un quart des rejets de CO2 (responsable de l’effet de serre) proviennent de l’Amérique du Nord.48

Une autre forme d’éco-impérialisme consiste à imposer la fermeture pure et simple des entreprises ‘polluantes’ (entendez : concurrentes). Ainsi, la lutte contre la pollution a été l’un des arguments utilisés pour démanteler des secteurs industriels entiers (chimie, production d’énergie, industrie lourde) dans les pays de l’ancien bloc de l’Est, au profit des entreprises et produits occidentaux… Et récemment, les troupes de la KFOR ont occupé une fonderie de plomb yougoslave au Kosovo, sous prétexte qu’elle était trop polluante. Pour la confier ensuite à un consortium franco-américano-suédois…49

Des arguments écologiques peuvent aussi être invoqués afin de pouvoir appliquer des mesures protectionnistes. Certains produits pourraient être refusés parce qu’ils ne sont pas fabriqués de façon ‘propre’.

Enfin, l’Occident exige l’ouverture des marchés à ses entreprises ‘propres’, davantage concurrentielles. Et l’imposition de normes écologiques aux pays les moins développés est tout profit pour un secteur environnemental en pleine croissance et occupé à prendre une expansion internationale. Des entreprises comme Suez - La Lyonnaise des Eaux et Seghers Better Technology sont déjà bien implantés dans le tiers monde.

Selon Egbert Tellegen, professeur en sciences environnementales à l’Institut d’Europe orientale de l’Université d’Amsterdam, ´une politique environnementale plus sévère en Europe de l’Est sert les intérêts économiques de l’Europe occidentale de plusieurs façons : elle réduit la concurrence des produits qui peuvent être fabriqués à meilleur prix en Europe de l’Est aussi longtemps qu’il n’existera pas de politique environnementale réelle et efficace, elle amenuise les risques de fuite d’entreprises vers l’Est du fait des exigences environnementales moins sévères et elle crée des marchés de débouchés pour les technologies environnementalesª.50

Peut-être l’heure n’est-elle plus très éloignée où l’on fera la guerre, au nom de l’environnement, contre des pays ‘désireux de s’enrichir en produisant de façon polluante’. Nous savons déjà quelles louables intentions cachent les prétendues interventions ‘humanitaires’ de l’Otan. Devons-nous nous attendre, d’ici peu, à des interventions ‘écologiques’ ? Au cours de la guerre du Golfe, Saddam Hussein a déjà été qualifié ‘terroriste de l’environnement’ pour avoir prétendument déversé du pétrole dans le golfe Persique…

9. Limitations à la croissance ou au capitalisme ?

Dans son Etat du monde de l’an 1991, Lester Brown explique : ´Le milliard de mangeurs de viande, de conducteurs d’automobiles et de consommateurs du prêt-à-jeter que compte la planète s’arrogent la part du lion dans les dégâts provoqués par les humains aux ressources naturelles du monde.ª (p.203) Et, plus loin (p.205) : ´En finalité, la mutation technologique devra être complétée par une réduction des besoins matériels.ª Ce thème a été repris par les partis verts, qui prêchent une plus grande sobriété, à l’instar de l’échevin Agalev d’Anvers, Dirk Geldof, lequel a intitulé son ouvrage51 : Pas plus, mais mieux. À propos de l’autolimitation dans la société à risque. C’est la version moderne du rapport du Club de Rome, Les limites de la croissance.

Ce n’est pas la façon de produire mais la production en soi qui serait responsable des problèmes environnementaux. Ce n’est pas le système économique capitaliste, qui est coupable, mais bien le milliard de ‘consommateurs du prêt-à-jeter’ du monde occidental.

Tiens ! Comme si tous les consommateurs étaient égaux ! Une centaines de milliardaires possèdent plus que 40% de la population mondiale. Les plus riches d’entre les citoyens du monde, avec leurs châteaux, leurs résidences à la campagne, leurs luxueuses villas agrémentées de piscines chauffées, leurs clubs de golf, leurs voitures de luxe, leurs avions privés, leurs lointaines destinations de vacances, leurs manteaux de fourrure et autres produits de luxe, accaparent une part bien plus importante des ressources naturelles et provoquent infiniment plus de pollution que le reste des ‘consommateurs’.

Les opportunistes verts se servent des réelles limites de l’environnement en vue de restreindre la consommation des masses populaires et protéger le mode de vie exorbitant des super-riches. Ainsi, nous pouvons lire dans l’une des brochures d’Agalev : ´L’écotaxe peut être évitée sans problème s’il existe une alternative. Dans ce cas, il devient totalement accessoire que le ‘plus riche’ puisse encore s’offrir le produit polluant et vous pas.ª52 Aussi, la limite entre un plaidoyer pour ‘plus de sobriété’ et une politique directe de restrictions est-elle particulièrement étroite. Et c’est ainsi qu’actuellement, les verts se réjouissent des prix élevés du carburant, puisque cela va réduire l’utilisation de la voiture. Et, effectivement, cette utilisation de la voiture va diminuer, mais uniquement chez les moins nantis, et pas chez les riches.

Quand bien même le ‘consommateur’ voudrait consommer de façon plus écologique, ce n’est pas lui qui tire les ficelles. Ainsi, le système du travail par équipe oblige de nombreux ouvriers à avoir une voiture pour se rendre à leur lieu de travail ou prendre le chemin du retour. La décision de remplacer les bouteilles consignées par des flacons jetables en plastique a été prise par les patrons et non par les consommateurs. Le point essentiel, c’est que le gaspillage ne doit pas être imputé aux consommateurs, mais bien aux producteurs. Comme on l’a déjà prouvé un peu plus haut, c’est le mode de production capitaliste en soi qui se montre extrêmement gaspilleur.

Ceci signifie qu’un autre mode de production — dans lequel la production est socialement planifiée, notamment en tenant compte des critères écologiques — rend réellement possible un développement durable. Prenons, par exemple, le rejet de CO2. Toute activité économique entraîne immanquablement un certain rejet de CO2. En apportant des améliorations au processus de production et en disposant des filtres (technique devant encore être élaborée), on peut toutefois limiter considérablement le rejet pour chaque marchandise produite. Mais il y a plus. En plantant des espaces boisés, on peut fixer le CO2 et ainsi le soustraire à l’atmosphère. Car les plantes captent ce même CO2 et le fixent dans le cas des arbres, durant des siècles. Récemment, on a même développé des espèces ligneuses à la croissance rapide qui, de ce fait, peuvent capter de grandes quantités de CO2 en très peu de temps. Il est donc possible d’obtenir une production économique plus élevée sans pour autant augmenter le rejet de gaz provoquant l’effet de serre. Sous le capitalisme, toutefois, tous ces investissements sont considérés purement et simplement comme des postes à perte. Au contraire, sous le socialisme, ils doivent faire partie intégrante de la planification.

En prétendant qu’il y a des ‘limites à la croissance’, les verts se tournent — et c’est eux qui le disent — contre le productivisme, tant de la société capitaliste que de la société socialiste. Ce faisant, ils nient le caractère de classe des problèmes environnementaux et ils évitent soigneusement la question du système qui en est responsable. Cependant, pour les marxistes, la nature sert à satisfaire les besoins de l’humanité et celle-ci doit étudier les lois naturelles afin de pouvoir exploiter durablement les ressources naturelles. C’est impossible avec le capitalisme, mais parfaitement réalisable sous le socialisme.

Par le biais d’une bien meilleure organisation (plus efficace du point de vue de l’environnement) de la production et de la distribution, et par une répartition plus équitable, le socialisme permettra au peuple de consommer davantage dans le cadre des mêmes conditions environnementales. Sous le socialisme, certains secteurs devront connaître une croissance très forte, bien plus forte même que sous le capitalisme: la construction de logements sociaux, les transports publics, la construction de rames de chemin de fer et d’autobus, etc. De même, l’assainissement des dégâts à l’environnement provoqués par l’impérialisme implique un développement considérable du secteur environnemental (technologies propres, filtres, installations d’épuration…). Le niveau de bien-être matériel des peuples du tiers monde devra s’accroître fortement: pour l’instant, la majeure partie de l’humanité ne peut même pas subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Toutefois, en même temps que la croissance au profit de la majeure partie de l’humanité, la consommation des riches devra également diminuer et il conviendra de mettre un terme à la production des véritables produits de luxe.

Bref, la question n’est pas la croissance ou le refus de la croissance, mais bien: quel genre de croissance, et pour qui ? Alors que le capitalisme se caractérise par le gaspillage et la pollution, la croissance sous le socialisme sera différente et davantage respectueuse de l’environnement.

Notes

  • 1. La Communauté européenne et l’environnement vital, Bureau des Publications officielles des Communautés européennes, Luxembourg, 1987, 78 p.

  • 2. Voir, par exemple: Michel Franssens, Staf Hendrickx, Martin Lagrain, Marcel Schuurmans & Chris Vromans, De Zoete Dood, Milieuvervuiling door zware metalen in de Noorderkempen (La mort douce, pollution de l’environnement par les métaux lourds dans la Campine du Nord), EPO, Berchem, 1983, 192 p.

  • 3. Ministère de la Communauté flamande, MINA-Plan 2000, 1989, p.244.

  • 4. European Environment Agency, Environment in the European Union at the turn of the century, Environmental assessment report No. 2 (L’environnement au sein de l’Union européenne au tournant du siècle, second rapport d’évaluation de l’environnement), Office for Official Publications of the European Communities, Luxembourg, 1999, p.190.

  • 5. De kapitalist als gifmenger, Klassenstrijd tegen milieuvervuiling (Le capitaliste, cet empoisonneur, lutte des classes contre pollution de l’environnement), Instituut voor Politiek en Sociaal Onderzoek, Amsterdam, 1973, pp.50-51.

  • 6. European Environment Agency, op.cit., p.404.

  • 7. OECD, Environmental Performance Reviews, Belgium (Comptes rendus des résultats environnementaux, Belgique), Paris, 1998, pp.118-119.

  • 8. ´Tekort kan tot 50 miljard oplopen tegen 2006, SERV zwengelt debat financiering Vlaams milieubeleid aanª (Le déficit peut s’élever à 50 milliards d’ici 2006, le SERV relance le débat à propos du financement de la politique flamande de l’environnement), Financieel Ekonomische Tijd, 11 mars 2000.

  • 9. ´Milieubeleid in geldnoodª (La politique de l’environnement a besoin de sous), Knack, 15 mars 2000, p.8.

  • 10. ´Europa presenteert België peperdure milieufactuurª (Salée, la facture de l’environnement présentée par l’Europe à la Belgique!), De Morgen, 16 mars 2000, p.1.

  • 11. Financieel Ekonomische Tijd, 22 septembre 1999.

  • 12. Suez Lyonnaise des Eaux, Tractebel et la Société Générale, Offre publique d’échange des actions Tractebel, Progresser dans un monde en mouvement, 1999, p.11.

  • 13. Tractebel, Rapport annuel 1997, p.7.

  • 14. L’Echo, 29 août 1998.

  • 15. Les Echos, 30 avril 1997.

  • 16. Financieel Ekonomische Tijd, 22 septembre 1999.

  • 17. ´1 miljard investeren in ecologische innovatie. Opvolger GIMV moet voor Agalev duurzaam indernemen stimulerenª (Investir un milliard dans l’innovation écologique. Selon Agalev, le successeur de GIMV doit stimuler l’entreprise durable), Financieel Ekonomische Tijd, 25 mars 2000.

  • 18. ´Ieder zijn eigen etenª (A chacun sa propre bouffe), Knack, n° 17, 2 mai 2000.

  • 19. European Round Table of Industrialists, The Climate Change Debate, Seven principles for practical policies, Working paper prepared by the ERT Environment watchdog group (Le débat sur le changement climatique, Sept principes pour des lignes de conduite pratiques, Document de travail préparé par le comité de vigilance environnemental de la Table Ronde Européenne), décembre 1994, p 8.

  • 20. Ibidem, p.12.

  • 21. Ibidem, p.8.

  • 22.European Environment Agency, op.cit., p.172.

  • 23. Financieel Ekonomische Tijd, ´Aardopwarming eist onbetaalbare tolª (Le réchauffement de la planète exige un tribut hors de prix), 23 février 2000.

  • 24. World Resources Institute, World Resources 1992-93 (Ressources mondiales), Oxford University Press, New York/Oxford, 1992, pp.149, 320 en 321.

  • 25. European Environment Agency, op.cit., p.7.

  • 26. European Round Table of Industrialists, op.cit., p.22.

  • 27. Bond Beter Leefmilieu, Openbaar onderzoek uitvoeringsplan huishoudelijke afvalstoffen … (Enquête publique sur le plan exécutif en matière de déchets ménagers), 1997, p.4.

  • 28. NRC-Handelsblad, ´Doe me even een asbestverklaring!ª (Fais-moi vite une déclaration d’amiante!), 18 octobre 1999.

  • 29. Le Soir, ´La mafia tue l’environnement. L’Ecomafia italienne, un business de 540 milliardsª, 27 mars 2000.

  • 30. Académie des Sciences de l’U.R.S.S., Institut d’Economie, Manuel d’économie politique (tome 1), Edition Solidaire, p.75.

  • 31. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Quadrige, Presses Universitaires de France, 1993, pp.48-49.

  • 32. Ibidem, pp.566-567.

  • 33. Académie des Sciences de l’U.R.S.S., op.cit., p.78-79.

  • 34. Ibidem, p.89-90.

  • 35. Lester Brown, Hoe is de Wereld eraan toe? (Où en est le monde), Worldwatch Institute Europe, Berlaar, 1991, p.213.

  • 36. Académie des Sciences de l’U.R.S.S., op.cit., p.185.

  • 37. Ibidem, p.91.

  • 38. Cité in Lester Brown, op.cit., p.199.

  • 39. Académie des Sciences de l’U.R.S.S., op.cit., p.158.

  • 40. Ibidem, p.170.

  • 41. Ibidem, p.179.

  • 42. Leste Brown, op.cit., p.184.

  • 43. Mao Ning, ´Yankee go homeª, Solidaire, n° 18, 3 mai 2000, p.13.

  • 44. ´Après la guerre, vers une catastrophe écologique en Yougoslavie?ª, The Bulletin, Vol.8, n° 4, août 1999, pp.13-22

  • 45. Sondji, J.-B., La guerre d’agression contre la RDC: ses enjeux, ses commanditaires. Ligue Anti-Impérialiste, Bruxelles, mai 2000.

  • 46. ´Lessen uit de Golf : zonder duurzame economie geen vredeª (Les leçons du Golfe: sans économie durable, pas de paix), Milieudefensie, n°4, 1991, p.8.

  • 47. ´Koehandel met de natuurª (Le maquignonnage de la nature), Knack, n° 18, 5 mai 2000.

  • 48. World Resources Institute, World Resources 1998-99, Oxford University Press, New York/Oxford, 1998, pp.344-345.

  • 49. Radionieuws VRT, 14 août 2000, 13 heures.

  • 50. ´Oost-Europa, slechter milieu door vooruitgangª (Europe de l’Est, une détérioration du milieu due au progrès), Milieudefensie, n° 5, 1999.

  • 51. Geldof D., Niet meer maar beter, Over zelfbeperking in de risicomaatschappij (Pas plus, mais mieux. A propos de l’autolimitation dans la société à risque), Acco, Louvain, 1999.

  • 52. Les verts au Parlement européen, Eviter l’écotaxe… c’est épargner sur l’environnement, 1992, p.10.

 

Le socialisme comme condition de base d’un développement durable

Charly Da Silva

Le point de départ est simple : le monde dans lequel nous vivons n’est pas infini. Lorsque le dernier dodo1 a été abattu, l’espèce a disparu pour de bon. Lorsqu’on aura extrait la dernière goutte de pétrole, il n’y aura plus de pétrole, irrémédiablement. Même s’il y a des réserves pour 200 ans, au bout de ces 200 ans, il n’y aura plus de pétrole. Non seulement cette substance précieuse, susceptible d’applications encore inconnues, aura stupidement disparu en fumée, mais la teneur en CO2 de notre atmosphère aura augmenté de façon dramatique.

Nos forêts et nos terres agricoles finissent par s’épuiser et sont menacées de disparition définitive. Ainsi, chaque année, ce sont 170 000 Km2 de forêts tropicales qui disparaissent, soit plus de cinq fois la superficie de la Belgique. En outre, des statistiques de l’ONU révèlent qu’à l’heure actuelle, un sixième des terres propres à l’agriculture et à la sylviculture ont subi d’importants dommages.2

Bref, nous mettons trop — et trop rapidement — la terre à contribution et nous privons ainsi, jour après jour, les générations futures (nos propres enfants et petits-enfants) de la possibilité de mener une vie décente.

L’exemple suivant, extrait de l’Actieplan Nederland Duurzaam (Plan d’action pour la sauvegarde des Pays-Bas) de l’Association néerlandaise de Défense de l’Environnement, présente les choses clairement : ´Prenez un capital qui rapporte des intérêts. Si vous vivez uniquement des intérêts, le capital demeure intact. En principe, cela peut durer indéfiniment. Si, par contre, en plus des intérêts, vous utilisez une partie du capital, ce sera vite terminé. Avec la diminution du capital, les intérêts diminuent également d’année en année, de sorte que vous devrez puiser de plus en plus dans votre capital.ª3

L’affaire revient donc à ne pas prendre à la terre plus que ce qu’elle peut donner, afin de garantir le développement durable de l’humanité.

L’espace d’utilisation environnementale

Afin d’assurer un développement durable, nous devons évaluer la quantité que l’homme (c’est-à-dire chaque être humain) peut utiliser sans hypothéquer irrémédiablement nos possibilités pour l’avenir. Cette quantité porte un nom: l’espace d’utilisation environnementale. L’espace total d’utilisation environnementale (l’espace terrestre utilisable par l’homme et les autres espèces) divisé par le nombre d’habitants de la terre donne l’espace d’utilisation environnementale par être humain. A supposer, bien entendu, que chaque être humain dispose d’un égal espace d’utilisation environnementale.

L’Association de Défense de l’Environnement a calculé l’espace d’utilisation environnementale pour un certain nombre de matières premières. Prenons quelques-unes de ces données.

1. L’énergie. L’utilisation de combustibles fossiles doit être réduite de manière à ce que l’effet de serre demeure limité à une hausse de température de 0,1 degré Celsius par décennie et ce, durant la phase de transition vers une économie plus propre. Des scientifiques donnent une limite extrême de 2°C pour le réchauffement terrestre dans son ensemble. Des hausses plus fortes de la température auraient des suites désastreuses pour l’homme et la nature.4 Afin de rester en deçà de ces 2°C, l’actuelle concentration en gaz en tous genres rejetés dans l’atmosphère doit être stabilisée et même réduite. Pour ce faire, il convient que nous diminuions nos rejets de CO2 de 50 à 60%.5

2. Les matières premières non renouvelables. Par exemple, la consommation annuelle d’aluminium par être humain doit baisser de 3,3 kg à 2 kg. Pour les Pays-Bas, ceci représente une diminution de l’ordre de 80% de l’utilisation actuelle.

3. Les matières premières agricoles. Si l’on veut passer à une production durable, chaque humain disposera, en 2010, de 0,19 hectare de superficie cultivable, pour disposer d’une alimentation minimale. Il faudra y ajouter 0,06 ha pour les fibres, le textile, les denrées ‘de luxe’ (café, tabac, etc.). Un exemple concret prouve que nous dépassons sans scrupule notre espace d’utilisation environnementale : pour l’instant, il y a assez de pâturages pour assurer à la population mondiale 30 grammes de viande par tête et par jour, alors que le Belge moyen en consomme environ 300 par jour.

Les mêmes calculs ont été réalisés pour le bois, le papier et l’eau. Vers 2010, chaque être humain (pour une population totale de 7 milliards de personnes) aura droit à :

- 1,7 tonne d’émission de CO2 par an ;

- 80 litres d’eau par jour (aux Pays-Bas, la consommation ménagère atteint actuellement 130 litres par personne et par jour) ;

- 0,25 ha de terre cultivable, dont 0,19 pour l’ensemble de l’alimentation de base ;

- 0,31 ha de pâturages ;

- 0,4 m3 de bois par an (y compris le bois réservé à l’utilisation du papier : actuellement, les habitants des riches pays du Nord en consomment en moyenne 1,1 m3).

Ces chiffres sont globaux et des transferts peuvent se faire entre régions ou continents, de même qu’entre cultures. Dans le même temps, il serait injuste d’imputer la totale responsabilité du rejet de CO2 des pays producteurs de pétrole, comme l’Arabie Saoudite, à ces seuls pays, alors qu’ils produisent surtout pour les riches pays occidentaux. Il en va de même pour les cultures dévastatrices des pays de l’Amérique latine et de l’Afrique qui, souvent, sont intégralement destinées à l’exportation vers le Nord.

En raison de divers facteurs, il est extrêmement difficile de respecter cet espace d’utilisation environnementale que, pour des raisons vitales, l’on ne peut dépasser :

- les mesures techniques comme le nettoyage, l’assainissement et le traitement de toutes sortes de substances et produits, la réutilisation d’appareils ou de leurs composantes, des déchets et des matériaux… ;

- les adaptations structurelles de la manière dont nous produisons et consommons (la mise à l’écart d’un certain nombre de produits et de procédés de production…) ;

- les mesures de réduction de volume (produire moins et consommer moins certaines marchandises).

Evidemment, les chiffres cités reflètent un instantané. L’espace d’utilisation environnementale constitue une donnée dynamique. Si l’on continue à polluer fleuves et rivières, le nombre de litres d’eau dont chacun pourra disposer quotidiennement va encore continuer à baisser.

Inversement, au bout d’un certain temps, l’assainissement de l’environnement (des sols et cours d’eau pollués, etc.), la remise en état des biotopes, le reboisement et l’introduction de nouvelles technologies économisant l’énergie et les matières premières (le recyclage généralisé — pas uniquement de ce qui est rentable —, les moteurs économiques, etc.), accroîtront l’espace disponible pour chacun. Si l’on opte de façon réfléchie pour la production de marchandises épargnant l’environnement (par exemple, le remplacement des bombardiers Stealth et des sous-marins nucléaires par des flottes d’avions et de navires destinés à combattre les incendies ; des barrages flottants pour circonscrire les catastrophes pétrolières), on pourra assurer une meilleure conservation de l’espace existant d’utilisation environnementale.

Sous le capitalisme

La plupart des verts et des sociaux-démocrates qui se sentent concernés par l’environnement pensent pouvoir mener à bien les mesures précitées dans le cadre d’un système capitaliste purifié de ses excès. Le libre marché reste pour eux un instrument d’organisation incontournable.

L’intérêt égoïste, la naïveté ou une connaissance théorique et historique insuffisante du phénomène qu’est le capitalisme les empêchent de comprendre que ces fameux ‘excès’ ne sont précisément pas des excès, mais bien les conditions d’existence ou les conséquences inévitables du capitalisme, et qu’un développement durable est donc fondamentalement incompatible avec toute forme de société capitaliste.

L’essence de cette forme de société, basée sur la propriété privée des moyens de production, est la recherche de la plus-value. Celle-ci s’obtient en faisant travailler les travailleurs plus que ne le requiert leur entretien ou leur reproduction, mais aussi en exploitant davantage la terre et la nature, plus qu’elles ne le peuvent le supporter. Bref, l’exploitation de l’homme et de la nature est l’essence même et la condition d’existence du capitalisme.

Par conséquent, les mesures citées plus haut en vue de contenir l’activité humaine au sein de l’espace d’utilisation environnementale sont inacceptables pour le capitalisme. La propriété privée des moyens de production, la chasse au profit et la concurrence effrénée ne peuvent s’imposer la moindre entrave de nature écologique ou sociale.

Du reste, les limites de la légalité sont rapidement franchies lorsque les rendements sont élevés: le trafic et l’utilisation des hormones par les fermiers et les vétérinaires, le commerce des armes par des entreprises cotées en bourse, et ce en dépit des embargos de l’ONU, la vente de poudre de lait en Afrique par la multinationale Nestlé au mépris complet de ce que préconise l’International Milk Code, le trafic et le dumping des déchets… La liste est interminable. Ici, les acteurs ne sont ni des gangsters ni des mafiosi, mais bien les capitalistes ‘normaux’, ‘honnêtes’ qui font la pluie et le beau temps dans notre société.

Marx écrivait déjà : ´Le capital a l’absence de profit en horreur. Avec un bénéfice raisonnable, le capital devient audacieux. Assuré de dix pour-cent, on le trouve entreprenant partout, 20 pour-cent, et il devient exubérant; 50 pour-cent, positivement téméraire, 100 pour-cent, et il foule aux pieds toutes les lois humaines, 300 pour-cent, il ne recule devant aucun crime, même sous la menace du gibet.ª6

Il est plus qu’évident que, dans une société capitaliste, les lois censées réglementer l’utilisation de l’environnement sont ou seront, elles aussi, contournées et enfreintes systématiquement et de toutes les façons possibles: c’est la conséquence incontournable de la quête de profit par la classe capitaliste. Bref, le développement durable et l’organisation capitaliste de la société sont incompatibles.

Les atouts du socialisme

Cette incompatibilité n’existe plus sous le socialisme, système où la soumission et l’exploitation de l’homme sont en principe inexistantes, où le bien-être et la satisfaction des besoins de l’homme constituent une priorité, où ne règne pas la dictature de la logique du profit, et dans la mesure où le socialisme reconnaît la nécessité même du développement durable.

Pour assurer un développement durable, le socialisme dispose de trois atouts importants et indissociables : 1. le rôle central de la planification ; 2. l’absence de la logique du profit pour lui-même ; 3. le collectivisme.

1. La planification

Que les écologistes s’obstinent à jurer que l’application du concept d’espace d’utilisation environnementale ne pose aucun problème dans le cadre d’une économie de libre marché (moyennant quelques corrections), cela nous paraît incompréhensible. Ils devraient au moins être conscients que le partage et le respect de cet espace d’utilisation environnementale (sur les plans international, national et individuel) ne peuvent en aucun cas se réaliser dans ce cadre, et ce en raison de toute une série de laisser-aller.

Les mesures précitées impliquent un volontarisme évident se traduisant par une planification très poussée. Prenons, par exemple, la problématique de l’énergie. Afin d’éviter des catastrophes, il faut que, pour 2010 environ, nous réduisions nos rejets de CO2 d’environ 60%. Un ralentissement dans certains secteurs de la production et de la consommation exigeant de grandes dépenses d’énergie est donc inévitable. Ce ralentissement doit être quantifié: il faut tenir compte soigneusement de la quantité d’énergie requise par la production, l’emballage, l’acheminement, etc., d’un produit afin de sélectionner les produits et processus de production les plus économiques. Le recours à certaines ressources devra cesser ou être réduit de façon draconienne en fonction de leur réelle nécessité pour l’homme. Par exemple, la production maraîchère sous serre nécessite huit fois plus d’énergie qu’une même quantité de ces produits lorsqu’ils sont cultivés en pleine terre.

Puisqu’il est hors de question d’appliquer des mesures linéaires (par exemple, la réduction de 60% du rejet de CO2 dans tous les secteurs et tous les pays), il convient de répartir l’espace disponible non seulement entre régions, pays et continents, mais également entre l’industrie, l’agriculture, les familles, etc., sans toutefois dépasser l’espace total d’utilisation environnementale. Il est impossible de le faire par usine, par branche d’industrie ou secteur, indépendamment de ce qui est en cours dans d’autres secteurs. Cela ne peut se faire non plus par région, par province ou par pays sans tenir compte de l’espace déjà occupé ailleurs dans le pays, le continent, le monde.

On ne peut y arriver que par une vision globale et un mécanisme de contrôle extrêmement coordonné. Une planification extrêmement détaillée et fondée scientifiquement, opérant à tous les niveaux, est par conséquent indispensable.7

On peut avoir des doutes quant à la faisabilité et l’efficacité d’une telle planification. Mais qui peut proposer un instrument au moins équivalent pour en arriver à une concrétisation et une répartition équilibrées de l’espace d’utilisation environnementale ? Suite aux problèmes de l’économie planifiée des pays est-européens, de nombreuses personnes de gauche et autres progressistes remettent en question la planification. On peut toutefois douter que la véritable cause des difficultés réside dans l’essence même de la planification. Il conviendrait plutôt d’examiner si la planification s’est correctement déroulée.

La planification n’est pas du tout condamnée à l’échec : c’est ce qui ressort d’un constat de Paul Ekins8 selon lequel, au sein d’une économie de marché, les multinationales se muent en vastes zones de planification bureaucratique. En effet, les transactions mondiales entre les multinationales et leurs filiales prennent de plus en plus de place. Il ne s’agit plus ici d’un véritable commerce, mais du produit d’une planification privée, centralisée à l’échelle du globe.9 Et que voit-on ? En dix ans, les multinationales ont doublé leurs chiffres de ventes. Pas de bilan négatif, pour elles, par conséquent.

Dans le passé, certains penseurs écolos n’ont pas poussé de hauts cris lorsqu’ils ont entendu prononcer le mot ‘planification’. Ainsi, en 1990, l’économiste et ancien parlementaire Agalev, Wilfried De Vlieghere, plaidait-il en faveur d’une forme de planification — limitée, il est vrai : ´Il peut paraître étrange, à première vue, de se demander si les techniques de planification peuvent être utilisées dans une économie verte, et pourtant, cette question n’est pas si absurde. La seule chose qu’on a prouvé, c’est que l’économie planifiée est inutilisable pour une société de consommation. C’est précisément ce type de société que nous voulons abandonner. Il apparaîtra clairement, en même temps, qu’elle n’est pas utilisable pour la production de biens de consommation… Les choses sont quelque peu différentes pour les activités à grande échelle qui se maintiendront, la production de matières premières, les produits semi-finis standardisés et les biens d’investissement, qui (…) peuvent bien faire l’objet d’une planification. Dans une économie verte, mûre et adulte, il sera certainement sensé de se demander si, après tout, la planification de ces activités n’est pas l’approche la plus adéquate.ª10

Sous le socialisme, la planification constitue le principal élément organisateur de l’économie. Che Guevara écrivait qu’il fallait considérer la planification comme la première possibilité qui s’offre à l’homme de dominer les forces économiques. Le plan est l’instrument avec lequel les gens peuvent décider de la réalité et, de la sorte, créer et adapter leur présent et leur avenir.11 Selon Guevara, le plan doit considérer deux éléments et les faire agir l’un sur l’autre. La création de bases pour le développement, les corrections de trajectoires et le contrôle de l’économie dans la nouvelle société, ainsi que la création d’une nouvelle sorte de rapports humains entre les gens et — pouvons-nous ajouter — avec la terre et la nature.

Aussi nous semble-t-il évident que le plan peut et doit viser la pérennité écologique de la société socialiste en partant de l’espace d’utilisation environnementale comme prémisse. De cette manière, le plan devient un instrument de survie qu’il conviendra de transmettre aux générations ultérieures.

2. L’absence de logique du profit

De la sorte, la motivation principale de l’exploitation de l’homme et de la nature disparaît. Constater que, selon les normes capitalistes, un réseau étendu de transport public bon marché, d’une fréquence satisfaisante, n’est pas rentable, est sans fondement au sein d’une société socialiste durable. Il en va de même pour la longévité des produits, destinés à satisfaire les besoins des humains. Le sabotage mis en œuvre afin de limiter la longévité des produits et d’en accélérer la vente (par exemple, les ampoules électriques) n’a absolument aucun sens dans une société socialiste.

3. La collectivisation

Alors que la propriété privée des moyens de production et le système injuste et souvent criminel qui la sous-tend contiennent une impossibilité intrinsèque de ne pas dépasser l’espace d’utilisation environnementale, il n’en va pas de même dans le cadre d’une économie collectivisée. Si la limitation de l’espace d’utilisation environnementale est reconnue et qu’elle devient la prémisse de la planification, la collectivisation constituera la condition sine qua non et l’instrument d’un développement durable.

La gestion des ‘transports publics’ par le privé mène à une réduction drastique du réseau, à des prix scandaleusement élevés et parfois à une régression de la sécurité. Bref, ces transports ne constituent pas une alternative valable à la voiture pour les citoyens qui ont les moyens de s’en procurer une, et ils n’offrent que des possibilités de déplacement insuffisantes aux personnes qui ne peuvent se permettre l’acquisition d’un véhicule. La personne qui utilise une voiture produit 13 fois plus de monoxyde de carbone que l’usager de l’autobus.12 Si chaque humain a droit à une voiture et à son utilisation — c’est ce que nous promet le monde capitaliste —, ce sont des milliards de voitures qui rouleront à l’avenir. C’est naturellement exclu. Seule la collectivisation des transports publics permet de réduire le nombre de voitures dans des proportions importantes.

Dans une économie durable, les produits seront différents des produits actuels, sous de nombreux aspects. Les biens de consommation éphémères (nourriture, produits de nettoyage, etc.) seront fabriqués avec moins d’énergie, ne seront pas nocifs et pollueront un minimum à l’utilisation. Quant aux biens de consommation durables, une utilisation rationnelle de l’énergie, le caractère recyclable du produit et sa durabilité seront fondamentaux.

On produira de façon la plus modulaire possible, à partir de composants standardisés, pouvant être remplacés séparément lorsqu’ils sont usés ou dépassés en raison du développement technologique, de sorte qu’on ne soit pas forcé de jeter l’appareil entier. Ceci favorise les possibilités de réparation et de recyclage et permet le montage à échelle restreinte, locale, en partant de composants de base, éventuellement produits à grande échelle.13

Pour des raisons évidentes, les entreprises privées ne procéderont pas spontanément ou de gaieté de cœur à cette conversion. De même, il est tout à fait utopique de s’imaginer que le monde politique les y contraindrait. C’est pourquoi la collectivisation des moyens de production est indispensable.

Le développement durable et la société socialiste

Le développement durable détermine la forme, l’organisation et le caractère d’urgence de la société socialiste démocratique.

1. La forme et l’organisation

Le développement durable n’est pas concevable sans une forme très poussée de planification. D’abord, il convient d’en définir les possibilités (l’espace disponible d’utilisation environnementale). Ensuite, il faut inventorier les besoins de façon très claire. Enfin, il s’agit de déterminer comment on peut satisfaire ces besoins tout en restant dans les limites de l’espace d’utilisation environnementale.

Si nous faisons le tour des besoins du tiers (et du quart) monde, il est clair qu’une croissance énorme sera indispensable. Non pas cette fameuse croissance que nous connaissons bien en tant que moyen de maximalisation du profit, mais une croissance qui permettra de satisfaire les besoins humains essentiels (routes, chemins de fer, hôpitaux — éventuellement hôpitaux de campagne —, écoles, logement, etc.). Afin de maintenir cette croissance dans les limites de l’espace d’utilisation environnementale, il faudra libérer de l’espace ailleurs. Il s’agira avant tout de mettre fin au gaspillage et à la pollution absurde que génère le capitalisme (voyez les centaines de modèles différents de voitures, l’attirail de guerre, la publicité omniprésente…) Ensuite, il faudra créer un nouvel espace par le biais de mesures de redressement, de nouvelles technologies, etc.

La satisfaction des besoins essentiels de l’homme dans les limites de l’espace d’utilisation environnementale nécessite une planification comportant un degré élevé de savoir-faire scientifique. Il n’est donc pas vrai qu’une société durable et écologique va nous renvoyer au Moyen Age. C’est précisément l’économie capitaliste qui ne tient nullement compte des signaux d