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Staline : Les problèmes économiques du socialisme en URSS |
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« La société toute entière a cela de commun avec l'intérieur d'un atelier, qu'elle aussi a sa division du travail. Si l'on prenait pour modèle la division du travail dans un atelier moderne, pour en faire l'application à une société entière, la société la mieux organisée pour la production des richesses serait incontestablement celle qui n'aurait qu'un seul entrepreneur en chef, distribuant la besogne selon une règle arrêtée d'avance aux divers membres de la communauté. Mais il n'en est point ainsi. Tandis que dans l'intérieur de l'atelier moderne la division du travail est minutieusement réglée par l'autorité de l'entrepreneur, la société moderne n'a d'autre règle, d'autre autorité, pour distribuer le travail, que la libre concurrence. (...) Ce qui distingue le communisme de tous les mouvements connus jusqu'ici, c'est qu'il bouleverse les fondements de tous les rapports de production et de commerce traditionnels et que, pour la première fois, il traite de manière consciente toutes les données naturelles préalables comme des créations des générations passées, en les dépouillant de leur caractère primitif et en les soumettant à la puissance des individus associés. C'est pourquoi son institution est essentiellement économique ; elle est l'établissement matériel des conditions de cette association. » (Karl Marx : Misère de la philosophie, 1847 et L'Idéologie allemande, 1845.) — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — Sommaire : Staline : Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952) Remarques relatives aux questions économiques soulevées à la discussion de novembre 1951 Réponse au camarade Notkine Alexandre Ilitch Des erreurs du camarade L. Iarochenko Réponse aux camarades Sanina A. V. et Venger V. G. Staline et la question du "socialisme de marché" Le socialisme : une lutte incessante pour l'abolition de classes Transformation fondamentale de la politique économique après la mort de Staline La lutte pour une conception marxiste de la loi de la valeur Staline et la Création de l'Économie Politique du Socialisme Le PCUS (B), le Gosplan et la Question de la Transition à la Société Communiste en URSS (1939-1953) LE DÉVELOPPEMENT DES RAPPORTS DE PRODUCTION SOCIALISTES DANS L'AGRICULTURE ALBANAISE — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — Télécharger : B. Bland — Le processus de restauration du capitalisme en URSS Staline — Cinq conversations avec les économistes soviétiques |
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Photos : Centrale hydroélectrique sur le Dniepr. L'une des plus grandes réalisation du premier plan quinquennal, elle fût achevée en 1932, c'était alors la plus grande centrale hydroélectrique au monde. — L'industrialisation socialiste a permis à l'URSS, pays autrefois arriéré, de produire le matériel de guerre qui a assuré la victoire contre le nazisme. |
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Staline : Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952)
Aux participants à la discussion économique.
Remarques relatives aux questions économiques soulevées à la discussion de novembre 1951
J'ai reçu tous les documents relatifs à la discussion économique qui s'est déroulée autour de l'appréciation du projet de manuel d'économie politique. J'ai reçu notamment les "Propositions pour améliorer le projet de manuel d'économie politique", les "Propositions pour éliminer les erreurs et les imprécisions" du projet, ainsi qu'un "Relevé des questions controversées". Pour tous ces matériaux, de même que pour le projet de manuel, je tiens à faire les remarques suivantes.
1. A propos du caractère des lois économiques sous le socialisme
Certains camarades nient le caractère objectif des lois de la science, notamment celui des lois de l'économie politique sous le socialisme. Ils nient que les lois de l'économie politique reflètent la régularité des processus qui se produisent indépendamment de la volonté humaine. Ils estiment que, étant donné le rôle particulier que l'histoire réserve à l'Etat soviétique, celui-ci, ses dirigeants, peuvent abolir les lois existantes de l'économie politique, peuvent "former", "créer" des lois nouvelles. Ces camarades se trompent gravement. Ils confondent visiblement les lois de la science reflétant les processus objectifs dans la nature ou dans la société, qui s'opèrent indépendamment de la volonté humaine, avec les lois édictées par les gouvernements, créées par la volonté des hommes et n'ayant qu'une force juridique. Mais il n'est point permis de les confondre.
Le marxisme conçoit les lois de la science, -- qu'il s'agisse des lois de la nature ou des lois de l'économie politique, -- comme le reflet des processus objectifs qui s'opèrent indépendamment de la volonté humaine. Ces lois, on peut les découvrir, les connaître, les étudier, en tenir compte dans ses actes, les exploiter dans l'intérêt de la société, mais on ne peut les modifier ou les abolir. A plus forte raison ne peut-on former ou créer de
nouvelles lois de la science.
Est-ce à dire, par exemple, que les résultats de l'action des lois de la nature, des forces de la nature sont, en général, inéluctables ; que l'action destructive des forces de la nature se produit toujours et partout avec une spontanéité inexorable, qui ne se prête pas à l'action des hommes ? Evidemment non. Si l'on fait abstraction des processus astronomiques, géologiques et quelques autres analogues, où les hommes, même s'ils connaissent les lois de leur développement, sont véritablement impuissants à agir sur eux ; ils sont en maintes occasions loin d'être impuissants quant à la possibilité d'agir sur les processus de la nature. Dans toutes ces circonstances, les hommes, en apprenant à connaître les lois de la nature, en en tenant compte et en s'appuyant sur elles, en les appliquant avec habileté et en les exploitant, peuvent limiter la sphère de leur action, imprimer aux forces destructives de la nature une autre direction, les faire servir à la société.
Prenons un exemple parmi tant d'autres. Aux temps anciens, on considérait les débordements des grands fleuves, les inondations, la destruction des habitats et des superficies cultivées, comme un fléau contre lequel les hommes étaient impuissants. Mais avec le temps, avec le progrès des connaissances humaines, les hommes ayant appris à construire des barrages et des stations hydrauliques, on a trouvé moyen de détourner de la société les inondations qui paraissaient autrefois inéluctables. Bien plus : on a appris à museler les forces destructives de la nature, à les dompter pour ainsi dire, à faire servir la puissance des eaux à la société et à l'exploiter pour irriguer les champs, pour obtenir l'énergie électrique.
Est-ce à dire que l'on ait par là même aboli les lois de la nature, les lois de la science, que l'on ait créé de nouvelles lois de la nature, de nouvelles lois de la science ? Evidemment non. La vérité est que toute cette opération tendant à prévenir l'action des forces destructives de l'eau et à l'exploiter dans l'intérêt de la société, s'effectue sans que les lois de la science soient le moins du monde violées, changées ou abolies, sans que de nouvelles lois de la science soient créées. Au contraire, toute cette opération se fait sur la base exacte des lois de la nature, des lois de la science, car une violation quelconque des lois de la nature, la moindre atteinte à ces lois amènerait la désorganisation, l'échec de cette opération.
Il faut en dire autant des lois du développement économique, des lois de l'économie politique, -- qu'il s'agisse de la période du capitalisme ou de la période du socialisme. Là aussi, comme dans les sciences de la nature, les lois du développement économique sont des lois objectives reflétant les processus du développement économique qui se produisent indépendamment de la volonté des hommes. On peut découvrir ces lois, les connaître et, s'appuyant sur elles, les exploiter dans l'intérêt de la société, imprimer une autre direction à l'action destructive de certaines lois, limiter la sphère de leur action, laisser le champ libre aux autres lois qui se fraient un chemin, mais on ne peut les détruire ou créer de nouvelles lois économiques.
Un des traits particuliers de l'économie politique est que ses lois, à la différence des lois de la nature, ne sont pas durables ; qu'elles agissent, du moins la plupart d'entre elles, au cours d'une certaine période historique, après quoi elles cèdent la place à d'autres lois. Elles ne sont pas détruites, mais elles perdent leur force par suite de nouvelles conditions économiques et quittent la scène pour céder la place à de nouvelles lois qui ne sont pas créées par la volonté des hommes, mais surgissent sur la base de nouvelles conditions économiques.
On se réfère à l'Anti-Dühring d'Engels, à sa formule selon laquelle l'abolition du capitalisme et la socialisation des moyens de production permettront aux hommes d'exercer leur pouvoir sur les moyens de production, de se libérer du joug des rapports économiques et sociaux, de devenir les "maîtres" de leur vie sociale. Engels appelle cette liberté la "nécessité comprise". Et que peut vouloir dire la "nécessité comprise" ? Cela veut dire que les hommes, après avoir compris les lois objectives (la "nécessité"), les appliqueront en toute conscience, dans l'intérêt de la société. C'est pourquoi Engels y dit que :
Les lois de leur propre pratique sociale, qui, jusqu'ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause et par là dominées. (Anti-Dühring, p. 322, Editions Sociales, Paris, 1950).
Comme on voit, la formule d'Engels ne parle nullement en faveur de ceux qui pensent que l'on peut abolir, sous le socialisme, les lois économiques existantes et en créer de nouvelles. Au contraire, elle ne demande pas leur abolition, mais la connaissance des lois économiques et leur application judicieuse.
On dit que les lois économiques revêtent un caractère spontané ; que l'action de ces lois est inéluctable ; que la société est impuissante devant elles. C'est faux. C'est fétichiser les lois, se faire l'esclave de ces lois. Il est prouvé que la société n'est pas impuissante devant les lois ; qu'elle peut, en connaissant les lois économiques et en s'appuyant sur elles, limiter la sphère de leur action, les exploiter dans l'intérêt de la société et les "dompter", comme cela se passe à l'égard des forces de la nature et de leurs lois, comme le montre l'exemple cité plus haut sur le débordement des grands fleuves.
On se réfère au rôle particulier que le pouvoir des Soviets joue dans la construction du socialisme, et qui lui permettrait de détruire les lois existantes du développement économique et d'en "former" de nouvelles. Cela est également faux. Le rôle particulier du pouvoir des Soviets s'explique par deux faits ; en premier lieu, le pouvoir des Soviets ne devait pas remplacer une forme de l'exploitation par une autre, comme ce fut le cas dans les vieilles révolutions, mais liquider toute exploitation ; en second lieu, vu l'absence dans le pays de germes tout prêts de l'économie socialiste, il devait créer, pour ainsi dire, sur un "terrain vague", des formes nouvelles, socialistes, de l'économie.
Tâche assurément difficile et complexe, et qui n'a pas de précédent. Néanmoins, le pouvoir des Soviets a rempli ce devoir avec honneur. Non point parce qu'il a aboli soi-disant les lois économiques existantes et en a "formé" de nouvelles, mais uniquement parce qu'il s'appuyait sur la loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives. Les forces productives de notre pays, notamment dans l'industrie, portaient un caractère social ; la forme de propriété était privée, capitaliste. Fort de la loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives, le pouvoir des Soviets a socialisé les moyens de production, en a fait la propriété du peuple entier, a aboli par là le système d'exploitation et créé des formes d'économie socialistes. Sans cette loi et sans s'appuyer sur elle, le pouvoir des Soviets n'aurait pas pu s'acquitter de sa tâche.
La loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives se fraie depuis longtemps la voie dans les pays capitalistes. Si elle ne l'a pas encore fait pour se donner libre cours, c'est qu'elle rencontre la résistance la plus énergique des forces déclinantes de la société. Ici nous nous heurtons à une autre particularité des lois économiques. Alors que dans le domaine de la nature, la découverte et l'application d'une nouvelle loi se poursuivent plus ou moins sans entrave, dans le domaine économique la découverte et l'application d'une nouvelle loi qui porte atteinte aux intérêts des forces déclinantes de la société, rencontrent la résistance la plus énergique de ces forces. Il faut donc une force, une force sociale capable de vaincre cette résistance. Cette force s'est trouvée dans notre pays sous la forme de l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie constituant l'immense majorité de la société. Cette force ne s'est pas encore trouvée dans les autres pays, dans les pays capitalistes. C'est ce qui explique pourquoi le pouvoir des Soviets a pu briser les forces anciennes de la société, et pourquoi la loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives a été appliquée avec une telle ampleur.
On dit que la nécessité d'un développement harmonieux (proportionnel) de notre économie nationale permet au pouvoir des Soviets d'abolir les lois économiques existantes et d'en créer de nouvelles. Cela est absolument faux. Il ne faut pas confondre nos plans annuels et nos plans quinquennaux avec la loi économique objective du développement harmonieux, proportionnel de l'économie nationale. La loi du développement harmonieux de l'économie nationale a surgi en contrepoids à la loi de concurrence et d'anarchie de la production sous le capitalisme. Elle a surgi sur la base de la socialisation des moyens de production, après que la loi de concurrence et d'anarchie de la production a perdu sa force. Elle est entrée en vigueur parce que l'économie socialiste d'un pays ne peut être réalisée que sur la base de la loi du développement harmonieux de l'économie nationale. C'est dire que la loi du développement harmonieux de l'économie nationale offre à nos organismes de planification la possibilité de planifier correctement la production sociale. Mais on ne doit pas confondre la possibilité avec la réalité. Ce sont deux choses différentes. Pour transformer cette possibilité en réalité, il faut étudier cette loi économique, s'en rendre maître, il faut apprendre à l'appliquer en pleine connaissance de cause ; il faut dresser des plans qui reflètent pleinement les dispositions de cette loi. On ne saurait dire que nos plans annuels et nos plans quinquennaux reflètent pleinement les dispositions de cette loi économique.
On dit que certaines lois économiques, y compris la loi de la valeur, qui fonctionnent chez nous, sous le socialisme, sont des lois "transformées" ou même "foncièrement transformées" sur la base de l'économie planifiée. Cela est également faux. On ne peut "transformer" des lois ; et encore moins "foncièrement". Si on peut les transformer, on peut aussi les abolir, en y substituant des lois nouvelles. La thèse de la "transformation" des lois est une survivance de la fausse formule sur l'"abolition" et la "formation" des lois. Bien que la formule de la transformation des lois économiques soit depuis longtemps chose courante chez nous, force nous sera d'y renoncer, pour être plus exact. On peut limiter la sphère d'action de telles ou telles lois économiques, on peut prévenir leur action destructive, si tant est qu'elle s'exerce, mais on ne saurait les "transformer" ou les "abolir".
Par conséquent, quand on parle de "conquérir" les forces de la nature ou les forces économiques, de les "dominer", etc., on ne veut nullement dire par là qu'on peut "abolir" les lois de la science ou les "former". Au contraire, on veut seulement dire par là que l'on peut découvrir des lois, les connaître, les assimiler, apprendre à les appliquer en pleine connaissance de cause, à les exploiter dans l'intérêt de la société et les conquérir par ce moyen, les soumettre à sa domination.
Ainsi, les lois de l'économie politique sous le socialisme sont des lois objectives qui reflètent la régularité des processus intervenant dans la vie économique indépendamment de notre volonté. Nier cette thèse, c'est au fond nier la science ; or nier la science, c'est nier la possibilité de toute prévision, -- c'est donc nier la possibilité de diriger la vie économique.
On pourrait dire que ce qui vient d'être avancé est juste, universellement connu, mais qu'il n'y a là rien de nouveau et que, par suite, on perdrait son temps à répéter des vérités universellement connues. Sans doute, il n'y a là vraiment rien de nouveau, mais on aurait tort de croire qu'on perdrait son temps à répéter certaines vérités connues de nous. C'est que, chaque année, des milliers de nouveaux jeunes cadres viennent à nous, qui sommes le noyau dirigeant ; ils brûlent de nous aider, de se faire valoir, mais ils n'ont pas une éducation marxiste suffisante, ils ignorent beaucoup de vérités bien connues de nous, et sont obligés d'errer dans les ténèbres. Ils sont frappés par les prodigieuses réalisations du pouvoir des Soviets, les succès peu communs du régime soviétique leur tournent la tête, et les voilà qui s'imaginent que le pouvoir soviétique "peut tout", que "rien ne l'embarrasse", qu'il peut abolir les lois de la science, former des lois nouvelles. Comment faire avec ces camarades ? Comment les éduquer dans l'esprit du marxisme-léninisme ? Je pense que la répétition systématique des vérités dites "universellement connues", que leur explication patiente est un des meilleurs moyens pour éduquer ces camarades dans le marxisme.
2. De la production marchande sous le socialisme
Certains camarades soutiennent que le Parti a conservé à tort la production marchande après avoir pris le pouvoir et nationalisé les moyens de production dans notre pays. Ils estiment que le Parti aurait dû à ce moment éliminer la production marchande.
Ce faisant, ils se réfèrent à Engels, qui dit :
"Par la prise de possession sociale des moyens de production, la production des marchandises cesse et par là même la domination du produit sur le programme". (F. Engels : Anti-Dühring, p. 322, Editions Sociales, Paris, 1950).
Ces camarades se trompent gravement.
Analysons la formule d'Engels. On ne peut la considérer comme parfaitement claire et précise, puisqu'elle n'indique pas s'il s'agit de la prise de possession, par la société, de tous les moyens de production ou d'une partie seulement, c'est-à-dire si tous les moyens de production ont été remis en possession du peuple ou seulement une partie. Donc, la formule d'Engels peut être comprise de deux manières.
Dans un autre passage de son Anti-Dühring, Engels parle de la prise de possession de "tous les moyens de production", "de la totalité des moyens de production". Engels entend donc dans sa formule la nationalisation non pas d'une partie, mais de la totalité des moyens de production, c'est-à-dire la remise en possession du peuple des moyens de production non seulement dans l'industrie, mais aussi dans l'agriculture.
Par conséquent, Engels a en vue les pays où le capitalisme et la concentration de la production sont suffisamment développés non seulement dans l'industrie, mais aussi dans l'agriculture, pour rendre possible l'expropriation de tous les moyens de production du pays, et en faire la propriété du peuple. Engels estime donc que dans ces pays, il conviendrait, parallèlement à la socialisation de tous les moyens de production, d'éliminer la production marchande. Cela est, bien entendu, très juste.
A la fin du siècle dernier, à l'époque de la publication de l'Anti-Dühring, seule l'Angleterre était ce pays, où le développement du capitalisme et la concentration de la production, tant dans l'industrie que dans l'agriculture, avaient atteint un degré tel que la possibilité s'offrait, en cas de prise du pouvoir par le prolétariat, de remettre tous les moyens de production du pays en possession du peuple et d'éliminer la production marchande.
Je fais abstraction ici de l'importance qu'a pour l'Angleterre le commerce extérieur avec sa part énorme dans l'économie nationale britannique. Je pense que c'est seulement après avoir étudié la question qu'on pourrait définitivement décider du sort de la production marchande en Grande-Bretagne au lendemain de la prise du pouvoir par le prolétariat et de la nationalisation de tous les moyens de production.
Du reste, non seulement à la fin du siècle dernier, mais aujourd'hui encore, aucun pays n'a atteint le degré de développement du capitalisme et de concentration de la production agricole, que nous observons en Angleterre. Pour les autres pays, malgré le développement du capitalisme à la campagne, il y a là encore une classe assez nombreuse de petits et moyens propriétaires-producteurs, dont il importerait de déterminer le sort au cas où le prolétariat accéderait au pouvoir.
Mais la question se pose : que doivent faire le prolétariat et son parti si dans tel ou tel pays, y compris le notre, les conditions sont favorables à la prise du pouvoir par le prolétariat et au renversement du capitalisme ; où le capitalisme dans l'industrie a concentré les moyens de production au point qu'on peut les exproprier et les remettre en possession de la société, mais où l'agriculture, malgré le progrès du capitalisme, est émiettée entre les nombreux petits et moyens propriétaires-producteurs au point que la possibilité ne se présente pas d'envisager l'expropriation de ces producteurs ? A cette question la formule d'Engels ne répond pas. Du reste, elle ne doit pas y répondre, puisqu'elle a surgi sur la base d'une autre question, celle de savoir quel doit être le sort de la production marchande après que tous les moyens de production auront été socialisés.
Ainsi, comment faire si tous les moyens de production n'ont pas été socialisés, mais seulement une partie, et ni les conditions favorables à la prise du pouvoir par le prolétariat sont réunies, -- faut-il que le prolétariat prenne le pouvoir et faut-il aussitôt après détruire la production marchande ?
On ne peut certes pas qualifier de réponse l'opinion de certains pseudo-marxistes qui considèrent que, dans ces conditions, il conviendrait de renoncer à la prise du pouvoir et d'attendre que le capitalisme ait pris le temps de ruiner les millions de petits et moyens producteurs, de les transformer en salariés agricoles et de concentrer les moyens de production dans l'agriculture ; qu'après cela seulement on pourrait poser la question de la prise du pouvoir par le prolétariat et de la socialisation de tous les moyens de production. On comprend que les marxistes ne peuvent accepter pareille "solution" sans risquer de se déshonorer à fond.
On ne peut pas non plus considérer comme une réponse l'opinion d'autres pseudo-marxistes qui pensent qu'il conviendrait peut-être de prendre le pouvoir, de procéder à l'expropriation des petits et moyens producteurs à la campagne et de socialiser leurs moyens de production. Les marxistes ne peuvent pas non plus s'engager dans cette voie insensée et criminelle qui enlèverait à la révolution prolétarienne toute possibilité de victoire et rejetterait pour longtemps la paysannerie dans le camp des ennemis du prolétariat.
Lénine a répondu à cette question dans ses ouvrages sur "l'impôt en nature" et dans son fameux "plan coopératif".
La réponse de Lénine se ramène brièvement à ceci :
a) ne pas laisser échapper les conditions favorables à la prise du pouvoir ; le prolétariat prendra le pouvoir sans attendre le moment où le capitalisme sera en mesure de ruiner les millions de petits et moyens producteurs individuels ;
b) exproprier les moyens de production dans l'industrie et les remettre en possession du peuple ;
c) pour les petits et moyens producteurs individuels, on les groupera progressivement en des coopératives de production, c'est-à-dire en de grosses entreprises agricoles, les kolkhozes ;
d) développer par tous les moyens l'industrie et assigner aux kolkhozes une basetechnique moderne, celle de la grande production ; ne pas les exproprier mais, au contraire, les fournir abondamment de tracteurs et autres machines de premier ordre ;
e) pour assurer l'alliance économique de la ville et des campagnes, de l'industrie et de l'agriculture, on maintiendra pour un temps la production marchande (échange par achat et vente), comme la forme la seule acceptable -- pour les paysans -- des relations économiques avec la ville, et on développera à fond le commerce soviétique, le commerce d'Etat et le commerce coopératif et kolkhozien, en éliminant du commerce tous les capitalistes.
L'histoire de notre édification socialiste montre que cette voie de développement, tracée par Lénine, s'est entièrement vérifiée.
Il ne peut faire de doute que pour tous les pays capitalistes qui possèdent une classe plus on moins nombreuse de petits et moyens producteurs, cette voie de développement est la seule possible et rationnelle pour la victoire du socialisme. On dit que la production marchande doit néanmoins, en toutes circonstances, aboutir et aboutira absolument au capitalisme. Cela est faux. Pas toujours ni en toutes circonstances ! On ne peut identifier la production marchande à la production capitaliste. Ce sont deux choses différentes. La production capitaliste est la forme supérieure de la production marchande. La production marchande ne conduit au capitalisme que si la propriété privée des moyens de production existe ; que si la force de travail apparaît sur le marché comme une marchandise que le capitaliste peut acheter et exploiter pour la production ; que si, par conséquent, il existe au pays un système d'exploitation des ouvriers salariés par les capitalistes. La production capitaliste commence là où les moyens de production sont détenus par des particuliers, tandis que les ouvriers, dépourvus des moyens de production, sont obligés de vendre leur force de travail comme une marchandise. Sans cela, il n'y a pas de production capitaliste.
Et bien, si ces conditions ne sont pas réunies, qui transforment la production marchande en production capitaliste, si les moyens de production ne sont plus une propriété privée, mais la propriété socialiste, si le salariat n'existe pas et la force de travail n'est plus une marchandise, si le système d'exploitation a été depuis longtemps aboli, comment faire alors : peut-on considérer que la production marchande aboutira quand même au capitalisme ? Evidemment non. Or, notre société est précisément une société où la propriété privée des moyens de production, le salariat et l'exploitation n'existent plus depuis longtemps.
On ne peut pas considérer la production marchande comme une chose se suffisant à elle-même, indépendante de l'ambiance économique. La production marchande est plus vieille que la production capitaliste. Elle existait sous le régime d'esclavage et le servait, mais n'a pas abouti au capitalisme. Elle existait sous le féodalisme et le servait, sans toutefois aboutir au capitalisme, bien qu'elle ait préparé certaines conditions pour la production capitaliste. La question se pose : pourquoi la production marchande ne peut-elle pas de même, pour un temps, servir notre société socialiste sans aboutir au capitalisme, si l'on tient compte que la production marchande n'a pas chez nous une diffusion aussi illimitée et universelle que dans les conditions capitalistes ; qu'elle est placée chez nous dans un cadre rigoureux grâce à des conditions économiques décisives comme la propriété sociale des moyens de production, la liquidation du salariat et du système d'exploitation ?
On dit qu'après que la propriété sociale des moyens de production s'est installée dans notre pays et que le salariat et l'exploitation ont été liquidés, la production marchande n'a plus de sens, qu'il faudrait pas conséquent l'éliminer.
Cela est également faux. A l'heure actuelle, il existe chez nous deux formes essentielles de production socialiste : celle de l'Etat, c'est-à-dire du peuple entier, et la forme kolkhozienne, que l'on ne peut pas appeler commune au peuple entier. Dans les entreprises d'Etat, les moyens de production et les objets fabriqués constituent la propriété du peuple entier. Dans les entreprises kolkhoziennes, bien que les moyens de production (la terre, les machines) appartiennent à l'Etat, les produits obtenus sont la propriété des différents kolkhozes qui fournissent le travail de même que les semences ; les kolkhozes disposent pratiquement de la terre qui leur a été remise à perpétuité comme de leur bien propre, quoiqu'ils ne puissent pas la vendre, l'acheter, la donner à bail ou la mettre en gage.
L'Etat ne peut donc disposer que de la production des entreprises d'Etat, les kolkhozes bénéficiant de leur production comme de leur bien propre. Mais les kolkhozes ne veulent pas aliéner leurs produits autrement que sous la forme de marchandises, en échange de celles dont ils ont besoin. Les kolkhozes n'acceptent pas aujourd'hui d'autres relations économiques avec la ville que celles intervenant dans les échanges par achat et vente de marchandises. Aussi la production marchande et les échanges sont-ils chez nous, à l'heure actuelle, une nécessité pareille à celle d'il y a trente ans, par exemple, époque à laquelle Lénine proclamait la nécessité de développer par tous les moyens les échanges.
Certes, lorsqu'au lieu de deux principaux secteurs de production, Etat et kolkhozes, il se formera un seul secteur universel investi du droit de disposer de tous les produits de consommation du pays, la circulation des marchandises avec son "économie monétaire" aura disparu comme un élément inutile de l'économie nationale. D'ici là, aussi longtemps que les deux principaux secteurs de production existeront, la production marchande et la circulation des marchandises resteront en vigueur comme un élément nécessaire et très utile dans le système de notre économie nationale. Comment sera-t-il procédé à la formation d'un seul secteur universel ? Par simple absorption du secteur kolkhozien dans le secteur d'Etat, ce qui est peu probable (ceci pouvant être considéré comme une expropriation des kolkhozes), ou par la constitution d'un seul organisme économique national (avec des représentants de l'industrie d'Etat et des kolkhozes), ayant le droit d'abord de recenser tous les produits de consommation du pays et, avec le temps, de répartir la production, par exemple, sous forme d'échange des produits ? C'est là une autre question qui demande un examen à part.
Par conséquent, notre production marchande n'est pas une production marchande ordinaire, elle est d'un genre spécial, une production marchande sans capitalistes, qui se préoccupe pour l'essentiel des marchandises appartenant à des producteurs socialistes associés (Etat, kolkhozes, coopératives), et dont la sphère d'action est limitée à des articles de consommation personnelle, qui ne peut évidemment pas se développer pour devenir une production capitaliste et doit aider, avec son "économie monétaire", au développement et à l'affermissement de la production socialiste.
Aussi ont-ils absolument tort, ceux qui déclarent que, du moment que la société socialiste maintient les formes marchandes de la production, il y a lieu, soi-disant, de rétablir chez nous toutes les catégories économiques propres au capitalisme : la force de travail comme marchandise, la plus-value, le capital, le profit du capital, le taux moyen du profit, etc. Ces camarades confondent la production marchande avec la production capitaliste et estiment que, du moment qu'il y a production marchande, il doit y avoir aussi production capitaliste. Ils ne comprennent pas que notre production marchande se distingue foncièrement de la production marchande sous le capitalisme.
Bien plus, je pense qu'il faut renoncer à certaines autres notions empruntées au Capital, où Marx se livrait à l'analyse du capitalisme, -- et artificiellement accolées à nos rapports socialistes. Je veux parler entre autres de notions telles que le travail "nécessaire" et le "surtravail", le produit "nécessaire" et le "surproduit", le temps "nécessaire" et le "temps extra". Marx a analysé le capitalisme afin d'établir l'origine de l'exploitation de la classe ouvrière, la plus-value, et de fournir à la classe ouvrière privée des moyens de production une arme spirituelle pour renverser le capitalisme. On comprend que Marx se sert ici de notions (catégories) qui répondent parfaitement aux rapports capitalistes. Mais il serait plus qu'étrange de se servir actuellement de ces notions, alors que la classe ouvrière, loin d'être privée du pouvoir et des moyens de production, détient au contraire le pouvoir et possède les moyens de production. Les propos sur la force de travail comme marchandise et sur le "salariat" des ouvriers sonnent d'une façon assez absurde sous notre régime : comme si la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salariait elle-même et se vendait à elle-même sa force de travail. Il n'est pas moins étrange de parler aujourd'hui de travail "nécessaire" et de "surtravail" : comme si dans nos conditions, le travail des ouvriers donné à la société en vue d'élargir la production, de développer l'instruction, la santé publique, d'organiser la défense nationale, etc., n'était pas aussi nécessaire à la classe ouvrière, aujourd'hui au pouvoir, que le travail dépensé pour subvenir aux besoins personnels de l'ouvrier et de sa famille.
Il est à noter que Marx dans sa Critique du programme de Gotha, où il analyse non plus le capitalisme, mais entre autres la première phase de la société communiste, reconnaît que le travail consacré à la société pour élargir la production, pour l'instruction, la santé publique, les frais d'administration, la constitution de réserves, etc., est aussi nécessaire que le travail dépensé pour subvenir aux besoins de consommation de la classe ouvrière.
Je pense que nos économistes doivent en finir avec ce défaut de concordance entre les vieilles notions et le nouvel état de choses dans notre pays socialiste, en substituant aux notions anciennes des notions appropriées à la nouvelle situation. Nous avons pu tolérer ce défaut de concordance un certain temps. Mais l'heure est venue où nous devons enfin remédier à ce défaut.
3. La loi de la valeur sous le socialisme
On demande parfois si la loi de la valeur existe et fonctionne chez nous, sous notre régime socialiste.
Oui, elle existe et fonctionne. Là où il y a marchandises et production marchande, la loi de la valeur existe nécessairement.
La sphère d'action de la loi de la valeur s'étend chez nous tout d'abord à la circulation des marchandises, à l'échange des marchandises par achat et vente, à l'échange surtout des marchandises d'usage personnel. Dans ce domaine, la loi de la valeur conserve, bien entendu, dans certaines limites, un rôle régulateur. L'action de la loi de la valeur ne se borne pas cependant à la sphère de la circulation des marchandises. Elle s'étend de même à la production. Il est vrai que la loi de la valeur ne joue pas un rôle régulateur dans notre production socialiste. Mais elle agit néanmoins sur la production, et il faut nécessairement en faire état en dirigeant la production. Le fait est que les produits de consommation, nécessaires pour compenser les pertes en force de travail dans le processus de la production, sont fabriqués chez nous et sont réalisés en tant que marchandises soumises à l'action de la loi de la valeur. Là précisément, la loi de la valeur exerce son action sur la production. Ceci étant, l'autonomie financière et la rentabilité, le prix de revient, les prix, etc. ont aujourd'hui une importance d'actualité dans nos entreprises.
C'est pourquoi nos entreprises ne peuvent ni ne doivent se passer de la loi de la valeur.
Est-ce bien ? Ce n'est pas mal. Dans les conditions où nous sommes aujourd'hui, cela n'est vraiment pas mal, ceci ayant pour effet de former nos dirigeants de l'industrie dans la conduite rationnelle de la production, et de les discipliner. Ce n'est pas mal, puisque nos dirigeants de l'industrie apprennent ainsi à évaluer le potentiel de production, à l'évaluer avec exactitude et à tenir compte aussi exactement des réalités de la production, au lieu de perdre leur temps à bavarder sur des "chiffres estimatifs" pris au hasard. Ce n'est pas mal, puisque nos dirigeants de l'industrie apprennent ainsi à chercher, à trouver et à exploiter les réserves latentes, tapies dans les profondeurs de la production, au lieu de les fouler aux pieds. Ce n'est pas mal, puisque nos dirigeants de l'industrie apprennent ainsi à améliorer systématiquement les méthodes de fabrication, à réduire le prix de revient, à pratiquer l'autonomie financière et à réaliser la rentabilité des entreprises. C'est là une bonne école pratique, qui hâtera la montée de nos cadres de l'industrie pour en faire de vrais dirigeants de la production socialiste à l'étape actuelle du développement.
Le malheur n'est pas que la loi de la valeur agisse chez nous sur la production. Le malheur est que les dirigeants de notre industrie et nos spécialistes de la planification, à peu d'exceptions près, connaissent mal l'action de la loi de la valeur, ne l'étudient pas et ne savent pas en tenir compte dans leurs calculs. C'est ce qui explique la confusion qui règne encore chez nous dans la politique des prix. Voici un exemple entre tant d'autres.
Il y a quelque temps on avait décidé de régler, dans l'intérêt de la culture cotonnière, le rapport des prix du coton et des céréales, de préciser le prix des céréales vendues aux cultivateurs de coton et de relever les prix du coton livré à l'Etat. Dès lors, nos dirigeants de l'industrie et nos spécialistes de la planification apportèrent une proposition qui ne pouvait que surprendre les membres du Comité central, puisque cette proposition fixait le prix d'une tonne de céréales à peu près au même niveau que celui d'une tonne de coton ; au surplus, le prix d'une tonne de céréales était le même que celui d'une tonne de pain cuit. Les membres du Comité central ayant fait remarquer que le prix d'une tonne de pain cuit devait être supérieur à celui d'une tonne de céréales, en raison des frais supplémentaires nécessités par la mouture et la cuisson ; que le coton en général coûtait bien plus cher que les céréales, témoin les prix mondiaux du coton et des céréales, -- les auteurs de la proposition ne purent rien dire d'explicite. Force fut au Comité central de prendre la chose en mains propres, de diminuer les prix des céréales et de relever ceux du coton. Que serait-il advenu si la proposition de ces camarades avait reçu force légale ? Nous aurions ruiné les cultivateurs et serions restés sans coton.
Est-ce à dire que la loi de la valeur s'exerce chez nous avec la même ampleur que sous le capitalisme ; qu'elle est chez nous régulatrice de la production ? Evidemment
non. En réalité, la loi de la valeur, sous notre régime économique, exerce son action dans un cadre strictement limité. On a déjà dit que la production marchande, sous notre régime, exerce son action dans un cadre limité. On peut en dire autant de l'action exercée par la loi de la valeur. Il est certain que l'absence de propriété privée des moyens de production et leur socialisation à la ville comme à la campagne ne peuvent que limiter la sphère d'action de la loi de la valeur et le degré de sa réaction sur la production.
C'est dans le même sens qu'intervient dans l'économie nationale la loi du développement harmonieux (proportionnel), qui a remplacé la loi de concurrence et d'anarchie de la production.
C'est dans le même sens qu'interviennent nos plans annuels et quinquennaux et, en général, toute notre politique économique qui s'appuie sur les dispositions de la loi du développement harmonieux de l'économie nationale.
Tous ces faits pris ensemble font que la sphère d'action de la loi de la valeur est strictement limitée chez nous, et que la loi de la valeur ne peut, sous notre régime, jouer un rôle régulateur dans la production.
C'est ce qui explique d'ailleurs ce fait "stupéfiant" que, malgré la montée incessante et impétueuse de notre production socialiste, la loi de la valeur n'aboutit pas chez nous aux crises de surproduction, alors que la même loi de la valeur, qui a une large sphère d'action sous le capitalisme, malgré les faibles rythmes de croissance de la production dans les pays capitalistes, aboutit à des crises périodiques de surproduction.
On dit que la loi de la valeur est une loi constante, obligatoire pour toutes les périodes d'évolution historique ; que si la loi de la valeur perd sa force comme régulatrice des rapports d'échange dans la seconde phase de la société communiste, elle maintiendra dans cette phase de développement sa force comme régulatrice des rapports entre les diverses branches de la production, comme régulatrice de la répartition du travail entre les branches de la production.
Cela est tout à fait faux. La valeur, ainsi que la loi de la valeur, est une catégorie historique liée à l'existence de la production marchande. Avec la disparition de cette dernière, disparaîtront aussi la valeur avec ses formes et la loi de la valeur. Dans la seconde phase de la société communiste, la quantité de travail dépensé pour fabriquer les produits, ne se mesurera plus par des voies détournées, au moyen de la valeur et de ses formes, comme c'est le cas pour la production marchande, mais directement et immédiatement par la quantité de temps, la quantité d'heures dépensées pour fabriquer les produits. En ce qui concerne la répartition du travail, celle-ci ne se réglera pas entre les branches de production par la loi de la valeur qui aura perdu sa force vers ce temps, mais par l'accroissement des besoins de la société en produits. Ce sera une société où la production se réglera par les besoins de la société, et le recensement des besoins de la société acquerra une importance de premier ordre pour les organismes de planification.
Il est de même absolument faux d'affirmer que, dans notre régime économique actuel, à la première phase du développement de la société communiste, la loi de la valeur règle soi-disant les "proportions" de la répartition du travail entre les diverses branches de production.
Si cela était juste, pourquoi ne développerait-on pas à fond nos industries légères comme étant les plus rentables, de préférence à l'industrie lourde qui est souvent moins rentable et qui parfois ne l'est pas du tout ?
Si cela était juste, pourquoi ne fermerait-on pas chez nous les entreprises pour l'instant non rentables de l'industrie lourde, où le travail des ouvriers ne produit pas "l'effet voulu", et pourquoi n'ouvrirait-on pas de nouvelles entreprises de l'industrie légère assurément rentable, où le travail des ouvriers pourrait produire un "plus grand effet" ?
Si cela était juste, pourquoi ne transférerait-on pas chez nous les ouvriers des entreprises peu rentables, bien que très nécessaires à l'économie nationale, vers les entreprises plus rentables, selon la loi de la valeur qui règle soi-disant les "proportions" de la répartition de travail entre les branches de production ?
Sans doute qu'en suivant à la trace ces camarades, il nous faudrait renoncer au primat de la production des moyens de production sur la production des moyens de consommation. Et que signifie renoncer au primat de la production des moyens de production ? C'est rendre impossible la croissance incessante de notre économie nationale, car on ne saurait réaliser la croissance incessante de l'économie nationale, sans réaliser en même temps le primat de la production des moyens de production.
Ces camarades oublient que la loi de la valeur ne peut être la régulatrice de la production que sous le capitalisme, alors qu'existent la propriété privée des moyens de production, la concurrence, l'anarchie de la production, les crises de surproduction. Ils oublient que la sphère d'action de la loi de la valeur est limitée chez nous par la propriété sociale des moyens de production, par l'action de la loi du développement harmonieux de l'économie nationale, -- elle est donc limitée aussi par nos plans annuels et quinquennaux qui sont le reflet approximatif des dispositions de cette loi.
Certains camarades tirent de là cette conclusion que la loi du développement harmonieux de l'économie nationale et la planification de celle-ci suppriment le principe de la rentabilité. Cela est absolument faux. Il en va tout autrement. Si l'on considère la rentabilité, non pas du point de vue des différentes entreprises ou branches de production ni au cours d'une seule année, mais du point de vue de l'ensemble de l'économie nationale et au cours de dix à quinze ans par exemple, -- ce qui serait le seul moyen d'aborder la question correctement, -- la rentabilité momentanée et précaire des différentes entreprises ou branches de production ne peut soutenir aucune comparaison avec la forme supérieure d'une rentabilité solide et constante ; celle que nous donnent l'action de la loi du développement harmonieux de l'économie nationale et la planification de cette dernière, en nous débarrassant des crises économiques périodiques, destructrices de l'économie nationale qui apportent à la société un immense dommage matériel, et en nous assurant le progrès continu de l'économie nationale avec ses rythmes élevés.
Bref, il n'est pas douteux que dans nos conditions socialistes actuelles de la production, la loi de la valeur ne peut être "régulatrice des proportions" dans la répartition du travail entre les diverses branches de production.
4. De la suppression de l'opposition entre la ville et la campagne, entre le travail intellectuel et le travail manuel, et de la liquidation des différences entre eux
Ce titre a trait à plusieurs problèmes qui se distinguent essentiellement les uns des autres ; je les réunis cependant dans un seul chapitre, non pas pour les mêler, mais exclusivement en vue d'abréger mon exposé.
La suppression de l'opposition entre la ville et la campagne, entre l'industrie et l'agriculture constitue un problème connu, depuis longtemps soulevé par Marx et Engels. La base économique de cette opposition est l'exploitation de la campagne par la ville, l'expropriation de la paysannerie et la ruine de la majeure partie de la population rurale, dues au développement de l'industrie, du commerce, du système de crédits en régime capitaliste. Aussi faut-il considérer l'opposition entre la ville et la campagne sous le capitalisme comme une opposition d'intérêts. C'est sur ce terrain qu'a surgi cette attitude d'hostilité de la campagne à l'égard de la ville et en général à l'égard des "citadins".
Il est certain qu'avec l'abolition du capitalisme et du système d'exploitation, avec le renforcement du régime socialiste dans notre pays, devait disparaître l'opposition des intérêts entre la ville et la campagne, entre l'industrie et l'agriculture. C'est ce qui advint. L'aide efficace apportée à notre paysannerie par la ville socialiste, par notre classe ouvrière, pour liquider les grands propriétaires fonciers et les koulaks, a consolidé le terrain en vue de l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie ; d'autre part, l'approvisionnement systématique de la paysannerie et de ses kolkhozes en tracteurs et machines de premier ordre a fait que l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie s'est transformée en amitié entre elles. Sans doute, les ouvriers et la paysannerie kolkhozienne forment cependant deux classes qui se distinguent l'une de l'autre par leur situation respective. Mais cette distinction n'affaiblit en aucune manière leur amitié. Au contraire, leurs intérêts se situent sur le même plan, celui de la consolidation du régime socialiste et de la victoire du communisme. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne reste plus trace de la méfiance d'autrefois et, à plus forte raison, de la haine de la campagne pour la ville.
Tout cela signifie que le terrain propice à l'opposition entre la ville et la campagne, entre l'industrie et l'agriculture est d'ores et déjà liquidé par notre régime socialiste actuel.
Cela ne veut point dire, bien entendu, que la suppression de l'opposition entre la ville et la campagne doive amener la mort des grandes villes (voir Engels : Anti-Dühring). Non seulement les grandes villes ne périront pas, mais il en surgira encore de nouvelles, qui seront des centres de grande culture intellectuelle, centres non seulement de la grande industrie, mais aussi de la transformation des produits agricoles et d'un puissant développement de toutes les branches de l'industrie alimentaire. C'est ce qui contribuera à l'épanouissement culturel du pays et conduira au nivellement des conditions d'existence dans les villes et les campagnes.
Il en va de même de la suppression de l'opposition entre le travail intellectuel et manuel. C'est là aussi un problème connu, depuis longtemps posé par Marx et Engels. La base économique de l'opposition entre le travail intellectuel et manuel, c'est l'exploitation des travailleurs manuels par les représentants du travail intellectuel. Tout le monde connaît l'écart qui existait sous le capitalisme entre les travailleurs manuels dans les entreprises et le personnel dirigeant. On sait que cet écart a donné lieu à une attitude hostile des ouvriers envers le directeur, le contremaître, l'ingénieur et autres représentants du personnel technique, qu'ils considéraient comme leurs ennemis. On comprend qu'avec l'abolition du capitalisme et du système d'exploitation devait disparaître l'opposition des intérêts entre le travail manuel et le travail intellectuel. Elle a effectivement disparu sous notre régime socialiste. Maintenant, travailleurs manuels et personnel dirigeant ne sont pas des ennemis, mais des camarades et des amis, membres d'une seule collectivité de producteurs, vivement intéressés au progrès et à l'amélioration de la production. De l'ancienne animosité, il ne reste plus trace.
Le problème de la disparition des différences entre la ville (l'industrie) et la campagne (l'agriculture), entre le travail intellectuel et le travail manuel, revêt un tout autre caractère. Ce problème n'a pas été posé par les classiques du marxisme. C'est un problème nouveau, posé par la pratique de notre édification socialiste.
Ce problème n'a-t-il pas été imaginé de toutes pièces ? a-t-il pour nous une importance pratique ou théorique ? Non, on ne peut pas dire que ce problème ait été imaginé de toutes pièces. Au contraire, il est pour nous un problème sérieux au plus haut point.
Si l'on considère, par exemple, la différence entre l'agriculture et l'industrie, elle consiste chez nous non seulement en ce que les conditions de travail dans l'agriculture diffèrent des conditions de travail dans l'industrie, mais avant tout et principalement en ce que dans notre industrie les moyens de production et les objets produits appartiennent au peuple, tandis que dans l'agriculture la propriété n'est pas celle du peuple entier mais celle d'un groupe, du kolkhoze. Ce fait, on l'a déjà dit, aboutit au maintien de la circulation des marchandises, et ce n'est qu'avec la disparition de cette différence entre l'industrie et l'agriculture que peut disparaître la production marchande avec toutes les conséquences qui en découlent. Par conséquent, on ne peut nier que la disparition de cette différence essentielle entre l'agriculture et l'industrie doive avoir pour nous une importance de premier plan.
Il faut en dire autant de la suppression de la différence essentielle entre le travail intellectuel et le travail manuel. Ce problème a également pour nous une importance primordiale. Avant que l'émulation socialiste de masse ait pris de l'ampleur, notre industrie montait en grinçant, et nombre de camarades préconisaient même des rythmes ralentis du développement industriel. Cela s'explique surtout par le fait que le niveau culturel et technique des ouvriers était trop bas et retardait de beaucoup sur le niveau du personnel technique. Les choses ont pourtant changé radicalement depuis que l'émulation socialiste a pris chez nous un caractère de masse. Dès lors, l'industrie a fait des progrès rapides. Pourquoi l'émulation socialiste a-t-elle pris un caractère de masse ?
Parce qu'il s'est trouvé parmi les ouvriers des groupes de camarades qui, non seulement s'étaient assimilé un minimum de connaissances techniques, mais sont allés au delà et ont atteint le niveau du personnel technique ; ils ont commencé à corriger les techniciens et les ingénieurs, à renverser les normes existantes comme périmées, à introduire des normes nouvelles, plus modernes, etc. Que serait-il advenu si, au lieu de groupes d'ouvriers, la majorité des ouvriers avaient élevé leur niveau culturel et technique jusqu'au niveau des ingénieurs et des techniciens ? Notre industrie aurait été portée à une hauteur inaccessible pour l'industrie des autres pays. On ne doit donc pas nier que la suppression de la différence essentielle entre le travail intellectuel et le travail manuel, en élevant le niveau culturel et technique des ouvriers au niveau du personnel technique, ne peut pas ne pas avoir pour nous une importance de premier plan.
Certains camarades soutiennent qu'avec le temps disparaîtra non seulement la différence essentielle entre l'industrie et l'agriculture, entre le travail manuel et le travail intellectuel, mais aussi toutes les différences entre eux. Cela est faux. La suppression de la différence essentielle entre l'industrie et l'agriculture ne peut pas aboutir à la suppression de toutes les différences entre elles. Une certaine différence, fût-elle insignifiante, demeurera assurément par suite des conditions différentes de travail dans l'industrie et dans l'agriculture. Même dans l'industrie, si l'on tient compte de ses diverses branches, les conditions de travail ne sont pas partout les mêmes : les conditions de travail des mineurs, par exemple, diffèrent de celles des ouvriers d'une fabrique mécanisée de chaussures ; les conditions de travail des mineurs de minerais diffèrent de celles des ouvriers occupés dans l'industrie mécanique. Si cela est juste, une certaine différence subsistera surtout entre l'industrie et l'agriculture.
Il faut en dire autant de la différence entre le travail intellectuel et le travail manuel. La différence essentielle entre eux, quant au niveau culturel et technique, disparaîtra assurément. Mais une certaine différence, fût-elle insignifiante, demeurera pourtant, ne serait-ce que parce que les conditions de travail du personnel dirigeant des entreprises ne sont pas identiques aux conditions de travail des ouvriers. Ceux de mes camarades qui affirment le contraire s'appuient sans doute sur une formulation de certaines de mes interventions où il est question de la suppression de la différence entre l'industrie et l'agriculture, entre le travail intellectuel et le travail manuel, sans qu'il soit spécifié qu'il est question de supprimer la différence essentielle, et non pas toutes les différences. C'est bien ainsi que les camarades ont compris ma formulation, en supposant qu'elle signifie la suppression de toutes les différences. C'est que la formulation était inexacte, insuffisante. Il faut la rejeter, la remplacer par une autre, affirmant la suppression des différences essentielles et le maintien des distinctions non essentielles entre l'industrie et l'agriculture, entre le travail intellectuel et le travail manuel.
5. De la désagrégation du marché mondial unique et de l'aggravation de la crise du système capitaliste mondial
Le résultat économique le plus important de la deuxième guerre mondiale et de ses conséquences pour l'économie a été la désagrégation du marché mondial unique, universel. Ce qui a déterminé l'aggravation ultérieure de la crise générale du système capitaliste mondial.
La deuxième guerre mondiale a été elle-même engendrée par cette crise. Chacune des deux coalitions capitalistes engagées dans le conflit, espérait pouvoir battre l'adversaire et asseoir sa domination sur le monde. C'est en cela qu'elles cherchaient une issue à la crise. Les Etats-Unis d'Amérique comptaient mettre hors de combat leurs concurrents les plus dangereux, l'Allemagne et le Japon, s'emparer des marchés étrangers, des ressources mondiales de matières premières et asseoir leur domination sur le monde.
La guerre cependant n'a pas donné raison à leurs espoirs. Il est vrai que l'Allemagne et le Japon ont été mis hors de combat eu tant que concurrents des trois principaux pays capitalistes : U.S.A., Grande-Bretagne, France. Mais on a vu d'autre part se détacher du système capitaliste la Chine et les pays de démocratie populaire en Europe, pour former avec l'Union soviétique un seul et vaste camp socialiste, opposé au camp du capitalisme. Le résultat économique de l'existence des deux camps opposés fut que le marché unique, universel s'est désagrégé, ce qui fait que nous avons maintenant deux marchés mondiaux parallèles qui eux aussi s'opposent l'un à l'autre.
Notons que les U.S.A. et la Grande-Bretagne avec la France ont contribué eux-mêmes, bien entendu, indépendamment de leur volonté, à former et à consolider un nouveau marché mondial parallèle. Ils ont soumis au blocus économique l'U.R.S.S., la Chine et les pays de démocratie populaire en Europe, qui ne faisaient pas partie du "plan Marshall", croyant ainsi pouvoir les étrangler. En réalité, loin d'être étranglé, le marché mondial nouveau a été consolidé.
L'essentiel pourtant ne consiste pas ici dans le blocus économique, mais en ce que, dans l'après-guerre, ces pays se sont associés économiquement et ont organisé la collaboration et l'entraide économiques. L'expérience de cette coopération montre qu'aucun pays capitaliste n'aurait pu prêter aux pays de démocratie populaire une aide aussi efficace et techniquement qualifiée que celle qu'ils reçoivent de l'Union soviétique.
Il ne s'agit pas seulement du fait que cette aide est très peu dispendieuse et de premier ordre au point de vue technique. Il s'agit avant tout qu'à la base de cette collaboration se trouve le désir sincère de s'entraider et de réaliser un essor économique général.
Résultat : nous enregistrons des rythmes de développement élevés dans ces pays. On peut dire avec assurance qu'avec de tels rythmes de développement de l'industrie, ces pays n'auront bientôt plus besoin d'importer des marchandises provenant des pays capitalistes, mais éprouveront eux-mêmes la nécessité de vendre à l'étranger les excédents de leur production.
Mais il s'ensuit que la sphère d'application des forces des principaux pays capitalistes (U.S.A., Grande-Bretagne, France) aux ressources mondiales, ne s'étendra pas mais diminuera ; que les conditions, quant aux débouchés mondiaux, s'aggraveront pour ces pays, et que la sous-production des entreprises y augmentera. C'est en cela que consiste proprement l'aggravation de la crise générale du système capitaliste universel, à la suite de la désagrégation du marché mondial.
C'est ce que les capitalistes comprennent fort bien, car il est difficile de ne pas ressentir la perte de marchés tels que l'U.R.S.S., la Chine. Ils s'attachent à remédier à ces difficultés par le "plan Marshall", par la guerre en Corée, par la course aux armements, par la militarisation de l'industrie. Mais cela ressemble fort au noyé qui s'accroche à un brin de paille.
Devant cette situation deux problèmes se posent aux économistes :
a) Peut-on affirmer que la thèse bien connue de Staline sur la stabilité relative des marchés en période de crise générale du capitalisme, thèse formulée avant la deuxième guerre mondiale, -- reste toujours en vigueur ?
b) Peut-on affirmer que la thèse bien connue, formulée par Lénine au printemps de 1916, selon laquelle, malgré sa putréfaction "dans l'ensemble le capitalisme se développe infiniment plus vite que naguère", -- reste toujours en vigueur ?
Je pense qu'on ne saurait l'affirmer. Etant donné les nouvelles conditions dues à la deuxième guerre mondiale, il faut considérer ces deux thèses comme périmées.
6. De l'inévitabilité des guerres entre pays capitalistes
Certains camarades affirment qu'étant donné les nouvelles conditions internationales, après la deuxième guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables. Ils estiment que les contradictions entre le camp du socialisme et celui du capitalisme sont plus fortes que les contradictions entre pays capitalistes ; que les Etats-Unis d'Amérique se sont suffisamment soumis les autres pays capitalistes pour les empêcher de se faire la guerre et de s'affaiblir mutuellement ; que les hommes avancés du capitalisme sont assez instruits par l'expérience des deux guerres mondiales, qui ont porté un sérieux préjudice à l'ensemble du monde capitaliste, pour se permettre d'entraîner à nouveau les pays capitalistes dans une guerre entre eux ; que, de ce fait, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.
Ces camarades se trompent. Ils voient les phénomènes extérieurs affleurant à la surface, mais ils n'aperçoivent pas les forces profondes qui, bien qu'agissant momentanément de façon invisible, n'en détermineront pas moins le cours des événements.
En apparence, la "sérénité" règne partout : les Etats-Unis d'Amérique ont réduit à la portion congrue l'Europe occidentale, le Japon et les autres pays capitalistes ; l'Allemagne (de l'Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, le Japon, tombés dans les griffes des U.S.A., exécutent docilement leurs injonctions. Mais on aurait tort de croire que cette "sérénité" puisse se maintenir "pour l'éternité" ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des Etats-Unis d'Amérique ; qu'ils n'essaieront pas de s'arracher du joug américain pour s'engager sur le chemin de l'indépendance.
Considérons d'abord l'Angleterre et la France. Il est certain que ce sont des pays impérialistes. Il est certain que les matières premières à bon marché et les débouchés assurés ont pour eux une importance de premier plan. Peut-on imaginer qu'ils supporteront sans fin la situation actuelle, quand les Américains, à la faveur d'une "aide" prêtée au titre du "plan Marshall", s'installent dans le système économique de la Grande-Bretagne et de la France, système dont ils veulent faire un appendice de l'économie américaine ; quand le capital américain s'empare des matières premières et des débouchés dans les colonies anglo-françaises, préparant ainsi la catastrophe pour les profits exorbitants des capitalistes anglo-français ? N'est-il pas plus exact de dire que l'Angleterre capitaliste et, à sa suite, la France capitaliste seront finalement obligées de s'arracher à l'étreinte des U.S.A. et d'entrer en conflit avec eux pour s'assurer une situation indépendante et, bien entendu, des profits exorbitants ?
Passons aux principaux pays vaincus, à l'Allemagne (occidentale), au Japon. Ces pays mènent aujourd'hui une existence lamentable sous la botte de l'impérialisme américain. Leur industrie et leur agriculture, leur commerce, leur politique extérieure et intérieure, toute leur existence sont enchaînés par le "régime" d'occupation américain. Dire qu'hier encore c'étaient de grandes puissances impérialistes qui ébranlaient les assises de la domination de la Grande-Bretagne, des U.S.A., de la France en Europe et en Asie. Penser que ces pays n'essaieront pas de se relever, de briser le "régime" des U.S.A. et de s'engager sur le chemin de l'indépendance, c'est croire au miracle. On dit que les contradictions entre capitalisme et socialisme sont plus fortes que celles existant entre les pays capitalistes. Théoriquement, c'est juste, bien sûr. Ce n'est pas seulement juste aujourd'hui, cela l'était aussi avant la deuxième guerre mondiale.
C'est ce que comprenaient plus ou moins les dirigeants des pays capitalistes. Et cependant, la deuxième guerre mondiale n'a pas commencé par la guerre contre l'U.R.S.S., mais par une guerre entre paya capitalistes. Pourquoi ? Parce que, d'abord, la guerre contre l'U.R.S.S., pays du socialisme, est plus dangereuse pour le capitalisme que la guerre entre pays capitalistes. Car si la guerre entre pays capitalistes pose seulement le problème de la domination de tels pays capitalistes sur tels autres, la guerre contre l'U.R.S.S. doit nécessairement poser la question de l'existence même du capitalisme. Parce que, en second lieu, les capitalistes, bien qu'ils proclament, aux fins de "propagande", l'agressivité de l'Union soviétique, n'y croient pas eux-mêmes, puisqu'ils tiennent compte de la politique de paix de l'Union soviétique et savent que l'U.R.S.S. n'attaquera pas d'elle-même les pays capitalistes.
Au lendemain de la première guerre mondiale, on considérait aussi que l'Allemagne avait été définitivement mise hors de combat, de même que le sont aujourd'hui, selon certains camarades, le Japon et l'Allemagne. A ce moment, on disait aussi et on proclamait dans la presse que les Etats-Unis d'Amérique avaient réduit l'Europe à la portion congrue ; que l'Allemagne ne pourrait plus se relever ; qu'il ne devait plus y avoir de guerre entre pays capitalistes. Mais, malgré cela, l'Allemagne s'est remise debout comme une grande puissance quinze à vingt ans après sa défaite ; elle s'est évadée de sa captivité et engagée sur le chemin de l'indépendance. Chose caractéristique, c'est que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d'Amérique ont aidé eux-mêmes l'Allemagne à se relever économiquement et à rétablir son potentiel économique et militaire. Sans doute qu'en aidant l'Allemagne à se relever économiquement, les U.S.A. et la Grande-Bretagne entendaient diriger l'Allemagne, une fois relevée, contre l'Union soviétique, l'utiliser contre le pays du socialisme. L'Allemagne cependant a dirigé ses forces, en premier lieu, contre le bloc anglo-franco-américain. Et lorsque l'Allemagne hitlérienne eut déclaré la guerre à l'Union soviétique, le bloc anglo-franco-américain, loin de se rallier à l'Allemagne hitlérienne, fut obligée, au contraire, de se coaliser avec l'U.R.S.S. contre l'Allemagne hitlérienne.
Par conséquent, la lutte des pays capitalistes pour la possession des marchés et le désir de noyer leurs concurrents se sont pratiquement révélés plus forts que les contradictions entre le camp du capitalisme et celui du socialisme. On se demande : où est la garantie que l'Allemagne et le Japon ne se relèveront pas et ne tenteront pas de s'évader de la captivité américaine pour commencer une vie propre, indépendante ? Je pense que cette garantie n'existe pas. Il s'ensuit donc que l'inévitabilité des guerres entre pays capitalistes reste entière. On dit qu'il faut considérer comme périmée la thèse de Lénine selon laquelle l'impérialisme engendre inévitablement les guerres, puisque de puissantes forces populaires ont surgi maintenant, qui défendent la paix contre une nouvelle guerre mondiale. Cela est faux.
Le mouvement actuel pour la paix se propose d'entraîner les masses populaires dans la lutte pour le maintien de la paix, pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. Par conséquent, il ne vise pas à renverser le capitalisme et à instaurer le socialisme, -- il se borne à des buts démocratiques de lutte pour le maintien de la paix. A cet égard, le mouvement actuel pour le maintien de la paix se distingue de celui qui existait lors de la première guerre mondiale, et qui, visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, allait plus loin et poursuivait des buts socialistes.
Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.
Le plus probable, c'est que le mouvement actuel en faveur de la paix, en tant que mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l'ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix. Cela est bien, naturellement. C'est même très bien. Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer l'inévitabilité des guerres, en général, entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l'impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l'inévitabilité des guerres reste également entière.
Pour supprimer l'inévitabilité des guerres, il faut détruire l'impérialisme.
7. Des lois économiques fondamentales du capitalisme actuel et du socialisme
On sait que la question des lois économiques fondamentales du capitalisme et du socialisme a été plusieurs fois soulevée au cours des discussions. Différentes opinions ont été émises à ce sujet, allant même jusqu'aux plus fantaisistes. Il est vrai que la plupart des participants à la discussion ont réagi mollement, et qu'aucune décision n'a été prise sur ce point. Toutefois, aucun des participants à la discussion n'a nié l'existence de ces lois.
Une loi économique fondamentale du capitalisme existe-t-elle ? Oui, elle existe. Qu'est-ce que cette loi, quels sont ses traits caractéristiques ? La loi économique fondamentale du capitalisme est celle qui définit, non pas un aspect particulier ou des processus particuliers du développement de la production capitaliste, mais tous les principaux aspects et tous les principaux processus de ce développement ; elle définit donc l'essence de la production capitaliste, sa nature.
La loi de la valeur n'est-elle pas la loi économique fondamentale du capitalisme ?
Non. Elle est avant tout celle de la production marchande. Elle existait avant le capitalisme et continue d'exister, ainsi que la production marchande, après le renversement du capitalisme, par exemple, dans notre pays, avec, il est vrai, une sphère d'action limitée. Certes, la loi de la valeur, qui comporte une large sphère d'action dans le cadre du capitalisme, joue un grand rôle dans le développement de la production capitaliste ; mais elle ne définit pas l'essence de la production capitaliste et les bases du profit capitaliste ; bien plus : elle ne pose même pas ces problèmes. Elle ne peut donc pas être la loi économique fondamentale du capitalisme actuel.
Pour les mêmes raisons, la loi de la concurrence et de l'anarchie de la production, ou la loi du développement inégal du capitalisme dans les différents pays ne peut être la loi économique fondamentale du capitalisme.
On soutient que la loi du taux moyen du profit est la loi économique fondamentale du capitalisme actuel. Cela est faux. Le capitalisme actuel, le capitalisme de monopole, ne peut se contenter du taux moyen qui, au surplus, a tendance à diminuer par suite du relèvement de la composition organique du capital. L'actuel capitalisme de monopole ne demande pas le profit moyen, mais le maximum de profit, nécessaire pour réaliser plus ou moins régulièrement la reproduction élargie.
La loi qui convient le mieux à la notion de loi économique fondamentale du capitalisme, est celle de la plus-value, celle de la naissance et de l'accroissement du profit capitaliste. En effet, elle détermine les traits essentiels de la production capitaliste.
Mais la loi de la plus-value est une loi d'ordre trop général, qui ne touche pas aux problèmes du taux maximum du profit, dont la garantie est la condition du développement du capitalisme monopoliste. Pour combler cette lacune, il faut concrétiser la loi de la plus-value et la développer, en accord avec les conditions du capitalisme de monopole, en tenant compte que ce dernier ne réclame pas n'importe quel profit, mais le maximum de profit. C'est cela la loi économique fondamentale du capitalisme actuel. Les traits principaux et les dispositions de la loi économique fondamentale du capitalisme actuel pourraient être formulés à peu près ainsi : assurer le maximum de profit capitaliste en exploitant, en ruinant, en appauvrissant la majeure partie de la population d'un pays donné ; en asservissant et en dépouillant de façon systématique les peuples des autres pays, notamment ceux des pays arriérés ; enfin, en déclenchant des guerres et en militarisant l'économie nationale en vue d'assurer le maximum de profits.