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Œuvres et thèmes de réflexion |
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Karl Marx : Peuchet - Du suicide H. Zinn - Une histoire populaire des USA de 1492 à nos jours Le marxisme et la "société de l'information" Remarques sur la question paysanne en URSS Quelques réflexions sur la 'laïcité'.
Annexes :
IV - Le marxisme vu comme une religion : Keynes et Russell parlent du bolchévisme
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« Plus la forme de commerce normale de la société et, avec elle, les conditions de la classe dominante développent leur résistance contre les forces productives avancées, donc plus le schisme au sein de la classe dominante elle-même et avec la classe dominée grandit, plus la conscience qui correspondait primitivement à cette forme de commerce perd naturellement de sa véracité ; autrement dit, elle cesse d'être la conscience correspondante à ce commerce, et plus les représentations anciennes, traditionnelles, qu'on se fait de ces relations sociales où les intérêts personnels réels, etc., étaient proclamés intérêt général, se dégradent et deviennent des phrases creuses et idéalisantes, illusion consciente, hypocrisie délibérée. Or, plus elles sont démenties par la vie, et moins elles valent pour la conscience elle-même, plus elles sont invoquées énergiquement et plus le langage de cette société normale se fait hypocrite, moral et sacré. Et plus cette société devient hypocrite, plus il est facile à un homme crédule, […] de déceler partout l'image du sacré, de l'idéal. De l'hypocrisie générale de la société, lui, le crédule, peut extraire la foi générale dans le sacré, le règne du sacré, et même considérer ce sacré comme le piédestal de cette société. Il est la dupe de cette hypocrisie, dont il aurait dû déduire la thèse directement opposée. (Karl Marx ; L'Idéologie allemande) |
Quelques leçons sur la lutte contre le danger de restauration du capitalisme sous le socialisme
Le socialisme, comme le disait déjà Marx, est une société de transition. Cette société transitoire en construction, issue des flancs de la société bourgeoise en décomposition, n'est plus la société bourgeoise basée sur l'extorsion du profit par une minorité d'exploiteurs, mais n'est pas encore la société communiste sans classes et sans Etat. La société socialiste est d'abord le produit de la lutte révolutionnaire des masses exploitées venant de s'affranchir de l'esclavage salarié. Construire le socialisme, c'est donc d'abord construire une société où l'économie fonctionne dans le but de satisfaire les besoins matériels et culturels des travailleurs.
Le caractère socialiste d'un pays et de son régime politique est subordonné à l'existence d'une base matérielle économique socialiste, où les membres de la société vivent sans exploiter le travail des autres. Le socialisme, société débarrassée de toute forme d'exploitation de l'homme par l'homme exige qu'aucune classe exploiteuse ne détienne le pouvoir économique, directement ou indirectement.
Une fois le pouvoir politique et économique des classes exploiteuses anéanti (comme ce fut le cas dans la grande industrie en URSS dès 1917, puis dans tout le reste de l'économie citadine et rurale dès la fin du premier plan quinquennal), il s'agit donc de tuer dans l'oeuf toute tentative de reconstitution d'une nouvelle classe exploiteuse, que celle-ci soit constituée à partir de débris des anciennes classes exploiteuses déchues, ou à partir des éléments dégénérés qui apparaissent au sein de l'appareil d'Etat et de l'économie. En effet, ces appareils, comme l'ont souligné Marx, puis Lénine engendrent des comportements bureaucratiques. Dans le courant des années 1920, Staline insistait sur le fait que même les ouvriers n'étaient pas à l'abri de ce danger, une fois qu'ils intégraient ces appareils.
Cependant, dans les conditions d'alors, ce danger réel, s'il nécessitait certes une vigilance permanente n'était pas pour autant une menace immédiate. En effet, suivant les recommandations de Marx et Lénine, Staline insista (autant que les circonstances historiques internationales le permirent dans les années précédant l'agression nazie) sur le renforcement du contrôle populaire sur l'ensemble de ces appareils. Ainsi, en 1937, il appelait les électeurs à ne pas oublier, et à ne pas hésiter d'utiliser leur droit de rappeler avant le terme de leur mandat les élus qui déviaient du droit chemin.
Le danger de constitution des éléments bureaucrates en une nouvelle classe exploiteuse affranchie de ce contrôle populaire ne devint une menace immédiate qu'après la saignée provoquée dans les rangs des communistes soviétiques par l'agression nazie. Là, ces éléments profitèrent de l'affaiblissement quantitatif et qualitatif des appareils pour liquider la dictature du prolétariat de l'intérieur en s'emparant des rennes du PCUS (b), le convertissant (ainsi que l'Etat) en un instrument aux mains d'une nouvelle classe exploiteuse (une néo-bourgeoisie monopoliste d'Etat) constituée à partir des éléments bureaucrates et carriéristes émancipés des appareils.
"Enfin, aucune possibilité n'existe pour la reconstitution de classes antagonistes, puisque les moyens de production sont devenus propriété collective. L'évolution historique qui a conduit à la société sans classes est une évolution irréversible, elle crée donc les fondements stables et durables pour un progrès continu de la civilisation. Il ne peut pas non plus exister de caste privilégiée fermée, puisque tout l'effort du gouvernement tend à encourager le passage des couches sociales les moins évoluées vers les situations supérieures." (Connaissance de l'URSS - 1917-1947 - Un bilan de 30 ans (1947), édition numérique, p. 112)
"Il serait très inexact de penser que cette transformation est achevée. Les habitudes, les comportements traditionnels subsistent longtemps. Il ne faut jamais oublier que l'édification de la société socialiste est d'abord entreprise par des hommes issus de l'ancien monde dont la plupart gardent longtemps les stigmates. Involontairement, ils transmettent encore aux générations suivantes une partie de leurs habitudes et de leur façon de penser." (Connaissance de l'URSS - 1917-1947 - Un bilan de 30 ans (1947), édition numérique, p. 114)
Des questions importantes ont été évoquées le 28/07 sur les leçons à tirer de la prise de pouvoir des révisionnistes dans les ex-pays socialistes. Il est évident pour nous tous que le révisionnisme et le bureaucratisme ont une base économique et sociale. D’abord l’existence de l’impérialisme et des débris des classes exploiteuses infiltrés. Ensuite, l’appareil de l’Etat et du Parti concentrant tout le pouvoir économique et politique, ils sont la cible privilégiée des éléments hostiles. Ces éléments hostiles, comme il a été souligné par CMC se sont appuyés dans les pays socialistes sur une grande masse d’éléments dégénérés, arrivistes et carriéristes qui ont formé une couche leur assurant un soutien social. Ces éléments, comme l’a souligné B. ont massivement jeté leur carte du PC au moment de la liquidation du socialisme, en Albanie par exemple.
La question est donc, comment réduire dans de grandes proportions la masse des éléments arrivistes et carriéristes avant que ne risque de se constituer une masse critique pouvant être relativement facilement instrumentalisées par les éléments franchement hostiles ?
Dans la lutte contre les opportunistes, Lénine avait insisté sur l’importance des statuts pour éviter au PC d’être submergé par les éléments petits-bourgeois craignant l’organisation et la discipline.
La clef ne se trouve-t-elle pas là ? Ne faut-il pas prendre des mesures concrètes préventives limitant l’afflux d’éléments arrivistes et carriéristes ? La question des revenus et des avantages de fonction est ici centrale.
Nous héritons d’une machine d’Etat, engendrant le bureaucratisme, et un appareil du Parti ultra-centralisé nous est nécessaire pour transformer en directives l’expérience avancée.
Evidemment la paie des cadres du Parti et de l’appareil d’Etat et de l’économie ne doit pas être une ou des dizaines de fois plus élevée que celle d’un ouvrier. Evidemment tous ces cadres doivent être révocables par la base. C’est un des enseignements déjà tirés par Marx et Lénine, qui s’est traduit par des appels à la base, les « purges ». Evidemment, il doit aussi être mené une lutte contre la cooptation des petits copains et le détournement de fonds et de services sociaux, ou de fonction à des fins privées. Des mesures comme la rotation des cadres et la réduction croissante des différences entre les plus hauts et les plus bas salaires doivent également être adjointes.
Toutes ces mesures expérimentées en URSS et en Albanie sont nécessaires, mais pourtant elles ne sont pas préventives dans le sens où elle ne permettent pas de garantir que l’on évitera l’afflux massif d’éléments dégénérés, arrivistes et carriéristes dans les structures dirigeantes. Elles ne font que dégrossir de temps à autre les rangs des appareils de la fraction la plus dégénérée de ces éléments, à la condition que leur masse n’ait pas atteint un seuil critique où ces tendances ont déjà triomphé. (car il est parfois déjà trop tard quand ces éléments se manifestent ouvertement…) Comment donc éviter ces délicats « seuils critiques ».
Théodore Dreiser (écrivain américain), de retour d'une visite en URSS dans les années 1930 avait écrit qu'il avait été le plus impressionné par deux choses : « … l'enthousiasme jamais vu du peuple soviétique, et le salaire de Staline – 225 roubles, alors que celui d'un mineur était de 250 roubles. »
Si l’on est d’accord sur le fait qu’un militant du Parti ou qu’un cadre de l’appareil d’Etat doit être un défenseur acharné des intérêts des masses travailleuses, doté d’un haut niveau de conscience politique plaçant les intérêts communs avant ses intérêts propres, la constatation précédente nous donne peut être la clef d’un mode de tri préventif consistant à :
- Dissocier la question des revenus des masses travailleuses de celle des cadres dirigeants (communistes ou sans-parti).
- Maintenir pour les masses travailleuses un système de hausse progressive des revenus tel qu’il a été mis en place en URSS et en Albanie, encourageant les travailleurs à hausser leur niveau technique afin d’assurer qu’on aboutisse pas à freiner l’essor des forces productives, sans pour autant créer un fossé entre le mode de vie de ceux qui sont les moins payés comparés à ceux qui le sont le plus.
- Introduire un système de rémunération distinct pour les cadres de l’appareil du Parti et de l’Etat (comparativement à ceux de l'économie) basé sur une baisse progressive des revenus (non pas seulement relative, mais absolue) : plus on monte dans un appareil, plus les revenus diminuent par rapport au salaire de référence. Ex : 95 % du salaire d’un ouvrier pour un simple militant du PC ; 90 % pour un secrétaire de cellule ; etc. Ceci ne pourrait-il pas réduire fortement l’afflux en masse des éléments arrivistes et de carriéristes dans les structures dirigeantes, espérant se remplir les poches au passage, et ainsi réduire la base sociale sur laquelle peuvent s’appuyer les éléments infiltrés hostiles et de rendre ainsi plus efficient le contrôle des masses sur l’ensemble des appareils ?
Je pose la question. C’est sans doute une piste à étudier sérieusement, pour la suite...
Karl Marx : Peuchet - Du suicide
« Faute de mieux, on le voit, le suicide est le recours suprême contre les maux de la vie privée. (...) Ceux qui nous disent qu'une grande révolution est désormais impossible sont de bonnes gens, mais fort ignorants. C'est sur l'autorité des sots que les pouvoirs s'endorment, c'est sous la main des furieux qu'ils se réveillent. » Jacques Peuchet
Chaque année, en France, ce sont 160 000 tentatives de suicides qui sont recensées et 12 000 morts. (Source www.infosuicide.org)
Le suicide tue plus que les accidents de la route, mais ne fait guère l'objet du même battage médiatique... En effet, le suicide dérange : reflet du mal de vivre engendré par le fonctionnement anarchique des sociétés capitalistes, c'est donc un sujet tabou par excellence.
PEUCHET : DU SUICIDE
[Gesellschaftsspiegel, II, 1846.]
["Gesellschaftsspiegel" signifie "Miroir de la société" ; ce journal auquel Marx donna quelques articles fut crée par Moss Hess et Friedrich Engels. ]
La critique française de la société possède, en partie du moins, le grand avantage d'avoir révélé les aspects contradictoires et dénaturés de la vie moderne non pas seulement dans les conditions de classes particulières, mais dans toutes les sphères et manifestations du commerce humain d'aujourd'hui. Ses descriptions sont directes, elles ont la chaleur de la vie; elles sont riches d'intuition, d'une finesse qui montre qu'on sait son monde, et d'une audacieuse originalité d'esprit, qualité qu'on chercherait en vain chez toute autre nation. Que l'on compare, par exemple, les descriptions critiques d'Owen et de Fourier, pour autant qu'elles visent le commerce de la vie, et l'on se fera une idée de cette supériorité des Français. Ce n'est nullement chez les auteurs proprement « socialistes » de France qu'il faut chercher la présentation critique des conditions sociales ; ce sont des écrivains de n'importe quel genre littéraire, surtout des auteurs de romans ou de mémoires. Grâce à quelques passages sur le « suicide » glanés dans les « Mémoires tirés des archives de la police, etc., par Jacques Peuchet », je donnerai un exemple de cette critique française, qui montrera en même temps ce que vaut l'illusion des bourgeois philanthropes : qu'il suffit d'offrir aux prolétaires un peu de pain et un peu d'éducation, comme si c'était uniquement l'ouvrier qui dépérissait dans l'état présent de la société, le monde existant étant, pour le reste, le meilleur des mondes.
Comme chez beaucoup de ces hommes de sens pratique, aujourd'hui presque entièrement disparus, qui ont connu les nombreux bouleversements depuis 1789, toutes les illusions et tous les enthousiasmes, toutes les constitutions et tous les gouvernants, toutes les défaites et toutes les victoires, la critique des rapports de propriété, de famille et d'autres rapports privés, en un mot la critique de la vie privée, apparaît chez Jacques Peuchet comme le résultat nécessaire de leurs expériences politiques.
Jacques Peuchet (né en 1760) passa des belles-lettres à la médecine, de la médecine à la jurisprudence, de la jurisprudence à l'administration et à la police. À la veille de la Révolution française, il collabora avec l'abbé Morellet à un dictionnaire du commerce, dont toutefois seul le prospectus est paru; il s'intéressa alors, de préférence, à l'économie politique et à l'administration. Partisan, pendant une très brève période, de la Révolution française, Peuchet adhéra bientôt au parti royaliste, assuma quelque temps la direction de la Galette de France et se vit confier plus tard par Mallet-du-Pan le fameux Mercure royaliste. Pourtant, il se faufila adroitement à travers les mailles de la Révolution, tantôt poursuivi, tantôt employé du département de l'administration et de la police. La Géographie commerçante qu'il publia en 1800 (cinq volumes in-folio) attira sur lui l'attention du premier consul Bonaparte, et il fut nommé membre du Conseil du commerce et des arts. Plus tard, il occupa un poste important dans l'administration sous le ministère de François de Neufchâteau. En 1814, la Restauration le fil censeur. Pendant les Cent-Jours, il se retira. Lors du retour des Bourbons, il reçut le poste d'archiviste de la Préfecture de police de Paris, qu'il occupa jusqu'en 1827. Peuchet ne fut pas sans influencer, directement et comme auteur, les orateurs de la Constituante, de la Convention, du Tribunat, ainsi que de la Chambre des députés sous la Restauration. Parmi ses nombreux ouvrages, pour la plupart économiques, outre la Géographie commerçante déjà citée, la Statistique [élémentaire] de la France (1807) est le plus connu.
C'est dans son grand âge que Peuchet a rédigé ses mémoires, dont il a tiré la matière soit des archives de la police de Paris, soit de ses longues expériences pratiques dans la police et l'administration. Il les fit paraître seulement après sa mort, de sorte que l'on ne peut nullement le ranger parmi les socialistes et communistes « prématurés » à qui l'admirable profondeur et les connaissances encyclopédiques de la grande moyenne de nos écrivains, fonctionnaires et bourgeois pratiques font, comme on sait, si totalement défaut.
Écoutons notre archiviste de la Préfecture de police de Paris à propos du suicide !
Le chiffre annuel des suicides, en quelque façon normal et périodique parmi nous, ne peut être considéré que comme le symptôme d'un vice constitutif de la société moderne, car lors des haltes de l'industrie et de ses crises, dans les périodes de disette et dans les hivers rigoureux, ce symptôme est toujours plus manifeste et prend un caractère épidémique. La prostitution et le vol grandissent alors dans la même proportion. En principe, bien que la plus large source du suicide découle de la misère, nous le retrouvons dans toutes les classes, chez les riches désœuvrés comme chez les artistes et les hommes politiques. La diversité des causes qui le motivent se rit, pour ainsi parler, du blâme uniforme et sans charité des moralistes.
Des maladies de consomption, contre lesquelles la science actuelle est inerte et insuffisante, des amitiés méconnues, des amours trompées, une émulation étouffée, le dégoût d'une vie monotone, un enthousiasme refoulé sur lui-même sont, très certainement, des occasions de suicide pour les natures d'une certaine richesse, et l'amour même de la vie, ressort énergique de la personnalité, conduit fort souvent à se débarrasser d'une existence détestable.
Mme de Staël, qui ressassa beaucoup de lieux communs et les réhabilita quelque temps dans le plus beau Style du monde, s'est attachée à démontrer que le suicide est une action contre nature, et que l'on ne saurait le regarder comme un acte de courage; elle a surtout établi qu'il était plus digne de lutter contre le désespoir que d'y succomber. De semblables raisons affectent peu les âmes que le malheur accable. Sont-elles religieuses, elles spéculent sur un meilleur monde ; ne croient-elles en rien, au contraire, elles cherchent le repos du néant. Les tirades philosophiques n'ont aucune valeur à leurs yeux, et sont d'un faible recours dans le chagrin. Il est surtout absurde de prétendre qu'un acte qui se consomme si fréquemment soit contre nature, puisque nous en sommes journellement les témoins. Ce qui est contre nature n'arrive pas. Il est au contraire de la nature de notre société d'enfanter beaucoup de suicides, tandis que [les Berbères et] les Tartares ne se suicident pas. Toutes les sociétés n'ont donc pas les mêmes produits ; voilà ce qu'il faut se dire pour travailler à la réforme de la nôtre, et lui faire gravir un des échelons supérieurs de la destinée du genre humain. Quant au courage, si l'on passe pour en avoir dès que l'on brave la mort en plein jour et sur le champ de bataille, sous l'empire de toutes les excitations réunies, rien ne prouve que l'on en manque nécessairement quand on se donne la mort soi-même et dans les ténèbres. On ne tranche pas une pareille controverse par des insultes contre les morts.
Tout ce que l'on a dit contre le suicide tourne dans le même cercle d'idées. On oppose au suicide les décrets de la Providence, mais l'existence même du suicide est une protestation ouverte contre les décrets indéchiffrables. On nous parle de nos devoirs envers la société sans que nos droits sur la société soient à leur tour nettement définis et établis ; et l'on exalte enfin le mérite, plus grand mille fois, dit-on, de surmonter la douleur plutôt que d'y succomber, ce qui est un aussi triste mérite qu'une triste perspective. Bref, on en fait un acte de lâcheté, un crime contre les lois, la société et l'honneur.
D'où vient que, malgré tant d'anathèmes, l'homme se tue ? C'est que le sang ne coule pas de la même façon, dans les veines des gens désespérés, que le sang des êtres froids qui se donnent le loisir de débiter ces Stériles raisonnements.
L'bomme semble un mystère pour l'homme ; on ne sait que blâmer, et l'on ignore. À voir combien les institutions sous l'empire desquelles vit l'Europe disposent légèrement du sang et de la vie des peuples, comme la justice civilisée s'environne d'un riche matériel de prisons, de châtiments, d'instruments de supplice pour la sanction de ses arrêts incertains, et le nombre inouï de classes laissées de toutes parts dans la misère ; et les parias sociaux qu'on frappe d'un mépris brutal et préventif pour se dispenser peut-être de les arracher à leur fange ; à voir tout cela, on ne conçoit guère en vertu de quel titre on pourrait ordonner à l'individu de respecter sur lui-même une existence dont nos coutumes, nos préjugés, nos lois et nos mœurs font si généralement bon marché.
On a cru pouvoir arrêter les suicides par des peines flétrissantes et par une sorte d'infamie jetée sur la mémoire du coupable. Que dire de l'indignité d'une flétrissure lancée sur des gens qui ne sont plus là pour plaider leur cause ? Les malheureux s'en soucient peu, du reste; et si le suicide accuse quelqu'un vis-à-vis de Dieu, l'accusation plane surtout sur les gens qui restent, puisque, dans cette foule, pas un n'a mérité que l'on vécût pour lui. Les moyens puérils et atroces qu'on a imaginés ont-ils lutté victorieusement contre les suggestions du désespoir ? Qu'importe à l'être qui veut fuir le monde les injures que le monde promet à son cadavre ! Il ne voit dans l'ignominie de la claie que l'opinion lui prépare qu'une lâcheté de plus de la part des vivants. Qu'est-ce, en effet, qu'une société où l'on trouve la solitude la plus profonde au sein de plusieurs millions d'âmes ; où l'on peut être pris d'un désir implacable de se tuer sans que qui que ce soit nous devine ? Cette société-là n'est pas une société ; c'est, comme le dit Jean-Jacques, un désert peuplé de bêtes féroces. Dans les places que j'ai remplies à l'administration de la police, les suites des suicides étaient en partie dans mes attributions; j'ai voulu connaître si, dans leurs causes déterminantes, il ne s'en trouvait pas dont on pût modérer ou prévenir l'effet. J'avais entrepris sur ce sujet important un travail considérable.
Je trouvais que sans une réforme totale de l'ordre social présent toutes les autres tentatives seraient vaines.
Parmi les causes du désespoir qui font rechercher la mort aux personnes douées d'une grande susceptibilité nerveuse, aux êtres passionnés et mélancoliques, j'ai remarqué, comme fait prédominant, les mauvais traitements, les injustices, les peines secrètes, que des parents durs et prévenus, des supérieurs irrités et menaçants font éprouver aux personnes qui sont dans leur dépendance. La révolution n'a pas fait tomber toutes les tyrannies ; les inconvénients reprochés aux pouvoirs arbitraires subsistent dans les familles ; ils y causent des crises analogues à celles des révolutions.
En somme, les rapports entre les intérêts et les esprits, les véritables relations entre les individus sont à créer de fond en comble parmi nous ; et le suicide n'est qu'un des mille et un symptômes de cette lutte sociale, toujours flagrante, dont tant de combattants se retirent parce qu'ils sont las de compter parmi les victimes, et parce qu'ils se révoltent contre la pensée de prendre un grade au milieu des bourreaux. [...]
Les hommes les plus lâches, les moins énergiques deviennent impitoyables dès qu'ils peuvent faire valoir l'autorité absolue du chef de famille. L'abus de cette autorité est, pour ainsi dire, un succédané vulgaire pour la fréquente soumission et dépendance à laquelle ils doivent se plier bon gré mal gré dans la société bourgeoise. [...]
La malheureuse femme était condamnée à l'esclavage le plus insupportable et cet esclavage, M. de M... l'exerça uniquement en se fondant sur le code civil et sur le droit de propriété, sur un état social qui rend l'amour indépendant des libres sentiments des amants et permet à l'époux jaloux de mettre sous clef sa femme comme à l'avare de cadenasser son coffre-fort, car elle constitue seulement une partie de son inventaire. [...]
Au jaloux, il faut un esclave. Le jaloux peut être aimant, mais l'amour n'est qu'un sentiment de luxe pour la jalousie ; le jaloux est avant tout propriétaire. [...]
L'opinion est trop fractionnée par l'isolement des hommes, trop ignorante, trop corrompue, car chacun est étranger à lui-même et tous sont des étrangers les uns pour les autres. [...]
Beaucoup de gens mettent fin à leurs jours sous l'emprise de cette obsession que la médecine, après les avoir inutilement tourmentés par des présomptions ruineuses, est impuissante à les délivrer de leurs maux.
On ferait un curieux recueil, aussi, des citations d'auteurs célèbres et des pièces de vers écrites par les désespérés qui se piquent d'un certain faste dans les préparatifs de leur mort. Pendant le moment d'étrange sang-froid qui succède à la résolution de mourir, une sorte d'inspiration contagieuse s'exhale de ces âmes et déborde sur le papier, même au sein des classes les plus dépourvues d'éducation. En se recueillant devant le sacrifice dont elles sondent la profondeur, toute leur puissance se résume pour s'épancher dans une expression chaude et caractéristique. [...]
Que peut-on attendre d'autre de ces usuriers qui ne se doutent même pas qu'ils se tuent eux-mêmes, leur nature humaine, chaque jour et chaque heure, morceau par morceau ! Mais que dire des bonnes gens qui font les dévots [, les gens cultivés,] et qui répètent ces grossièretés ? Sans doute, il est d'une haute importance que les pauvres diables supportent la vie, ne fût-ce que dans l'intérêt des classes privilégiées de ce monde que le suicide universel de la canaille ruinerait ; mais n'y aurait-il pas d'autre moyen de faire supporter l'existence à cette canaille que les avanies, les ricanements et les belles paroles ? D'ailleurs, il doit exister quelque noblesse d'âme dans ces sortes de gueux qui, décidés qu'ils sont à la mort, se frappent sans chercher d'autres ressources, et ne prennent pas le chemin du suicide par le détour de l'échafaud. Il est vrai que, dans les époques d'incrédulité, ces suicides généreux de la misère tendent à devenir de plus en plus rares ; l'hostilité se dessine et le misérable court franchement les chances du vol et de l'assassinat. On obtient plus facilement la peine capitale que de l'ouvrage. [...]
La classification des diverses causes du suicide serait la classification même des vices de la société. [...]
Triste ressource sans doute, après une semblable perte ! Mais comment exiger que la famille royale se charge de tous les malheureux lorsque tout compte fait la France, telle qu'elle est, ne pourrait les nourrir. La charité des riches n'y suffirait pas, quand même toute notre nation serait religieuse, ce qui est loin d'être. Le suicide lève le plus fort de la difficulté, l'échafaud, le reste. C'est à la refonte de notre système général d'agriculture et d'industrie qu'il faut demander des revenus et des richesses. On peut facilement proclamer, sur le parchemin, des Constitutions, le droit de chaque citoyen à l'éducation, au travail, et surtout au minimum de subsistances. Mais ce n'est pas tout que d'écrire ces souhaits généreux sur le papier, il reste à féconder ces vues libérales sur notre sol par des institutions matérielles et intelligentes. La discipline païenne a jeté des créations magnifiques sur la terre ; la liberté moderne serait-elle au-dessous de sa rivale ? Qui donc viendra souder ensemble ces deux magnifiques éléments de puissance ? — Voilà pour Peuchet.
Quelques remarques sur la question paysanne en URSS
Si aujourd'hui en France la question paysanne se poserait différemment à un Parti communiste accédant au pouvoir, étant donné le fait que la large base mécanisée de l'agriculture et l'existence de grandes exploitations capitalistes employant des salariés agricoles ont préparé les conditions idéales en vue de la socialisation de l'agriculture et de l'expropriation des exploiteurs, la question paysanne telle qu'elle s'est posée en URSS dans les années 20-30 n'en demeure pas moins la seule voie permettant aux communistes des pays néo-coloniaux d'entraîner les masses paysannes aux côtés du prolétariat à l'époque des révolutions bourgeoise et socialiste, puis d'amener progressivement la paysannerie sur la voie du socialisme. Après la révolution bourgeoise de février 1917, les bolchéviks adoptent une résolution sur la réforme agraire en vue de la nationalisation de la terre et du repartage des terres seigneuriales au profit de la paysannerie pauvre. Après la Révolution d'Octobre, les bolchéviks ont procédé à cette réforme, qui, outre le fait qu'elle permit de faire progresser l'agriculture par la mise en valeur des terres seigneuriales en friches, permit de faire de la paysannerie pauvre la plus sure alliée du prolétariat dans la révolution socialiste.
Cette réforme agraire constituait-elle pour autant à proprement parler du socialisme à la campagne ? Nullement.
« La bourgeoisie démocratique en Russie est représentée par les populistes de toutes nuances, depuis les socialistes-révolutionnaires les plus radicaux jusqu'aux socialistes populaires et les troudoviks. Tous ils emploient volontiers des phrases « socialistes » mais il n'est pas permis à un ouvrier conscient de se tromper sur la signification de ces phrases. En réalité, il n'y a pas une goutte de socialisme dans le « droit à la terre », non plus que dans la « répartition égalitaire » et la « socialisation du sol ». C'est ce que doit comprendre quiconque sait que l'abolition de la propriété privée de la terre et son partage nouveau, fût-il le plus « équitable », loin de compromettre la production marchande, le pouvoir du marché, de l'argent, du capital, les développe au contraire encore plus largement. » (Lénine, Les Partis politiques en Russie, Œuvres choisies en deux tomes, Tome I, Edition numérique, p. 286.)
Lénine savait que le repartage des terres n'était pas une finalité, qu'il permettait seulement de libérer l'agriculture des chaînes du féodalisme, et que la perspective du pouvoir soviétique était de parvenir à amener la paysannerie moyenne et pauvre sur la voie du socialisme à travers la coopération agricole. Lénine, dénonçant les illusions "socialistes" des populistes concluait ainsi que, par le partage égalitaire des terres,
« les populistes et les troudoviks proposent et réalisent, comme remède anticapitaliste, une mesure capitaliste éminemment conséquente et énergique dans la question agraire en Russie. L'« égalitarisme » du nouveau partage des terres est une utopie ; mais la rupture complète, indispensable pour le nouveau partage, avec toutes les vieilles formes de propriété terrienne — seigneuriale, par lots concédés et « de l'Etat », — est, pour un pays comme la Russie, la mesure économique progressive, la plus nécessaire, la plus impérieuse dans le sens démocratique bourgeois. » (Lénine, Deux utopies, Œuvres choisies en deux tomes, Tome I, Edition numérique, p. 293.)
Que fait donc le "socialiste" Hugo Chavez (défenseur des intérêts de la grande bourgeoisie industrielle du Venezuela), sinon combattre les vestiges des rapports féodaux qui entravent le développement industriel ?* Sans nous faire d'illusions quant à la portée "socialiste" d'une telle mesure, nous n'en devons pas moins soutenir une telle réforme, à l'instar de Marx qui soutînt l'abolition de la loi céréales en Angleterre au XIXème siècle.
« Les ouvriers anglais ont très bien compris la signification de la lutte entre les propriétaires fonciers et les capitalistes industriels. Ils savent très bien qu'on voulait rabaisser le prix du pain pour rabaisser le salaire et que le profit industriel augmenterait de ce que la rente aurait diminué. (...) Les ouvriers anglais ont fait sentir aux free-traders qu'ils ne sont pas dupes de leurs illusions et de leurs mensonges, et si, malgré cela, ils se sont associés à eux contre les propriétaires fonciers, c'était pour détruire les derniers restes de la féodalité et pour n'avoir plus à faire qu'à un seul ennemi. » (Karl Marx, Discours sur le libre-échange, 1848, Edition numérique.)
C'est dans ce sens progressiste que les marxistes-léninistes doivent appuyer une telle réforme, car celle-ci hâtera le développement du capitalisme et de la lutte de classe menée par la paysannerie pauvre à la campagne en alliance avec le prolétariat industriel :
« La nationalisation du sol, mesure bourgeoise, implique la plus grande liberté — possible et concevable dans la société capitaliste — la liberté de la lutte de classes et la jouissance du sol, libérée de tous les accessoires non bourgeois. De plus, la nationalisation du sol, en abolissant la propriété privée des terres, porterait pratiquement un coup si puissant à la propriété privée de tous les moyens de production en général, que le parti du prolétariat doit contribuer de toutes les manières à cette réforme. D'autre part, la paysannerie aisée de Russie a depuis longtemps créé les éléments d'une bourgeoisie rurale, éléments que la réforme agraire de Stolypine a sans aucun doute renforcés, multipliés, affermis. A l'autre pôle du village, se sont de même affermis et multipliés les ouvriers salariés de l'agriculture, les prolétaires et la masse de paysans semi-prolétaires qui leur sont proches. Plus la destruction et la suppression de la grande propriété foncière se feront avec résolution et esprit de suite, plus on procédera avec résolution et esprit de suite à la réforme agraire démocratique bourgeoise de la Russie en général, et plus la lutte de classe du prolétariat agricole se développera rapide et énergique contre la paysannerie aisée (bourgeoisie rurale). » (Lénine, Résolution sur la question agraire adoptée par la Conférence d’« Avril », Œuvres choisies en deux tomes, Tome II, Edition numérique, p. 27.)
Dans les pays néo-coloniaux prédomine en général la petite exploitation extensive basée sur une technique arriérée, mais à côté de ces petites exploitations existent des grands domaines latifondiaires davantage mécanisés. La concurrence acharnée découlant de la très grande différence de productivité entre ces deux types d'exploitations amène la paysannerie moyenne à la ruine et la paysannerie pauvre à l'exode rural : c'est ainsi qu'on assiste à la différenciation prononcée de la paysannerie, en koulaks latifondiaires d'une part et en semi-prolétaires d'une part. Pour ces pays, la voie léniniste-stalinienne de résolution de la question agraire reste d'une actualité brûlante. (L'exemple de l'Albanie socialiste a démontré que cette voie était parfaitement applicable dans un petit pays isolé, féodal et très arriéré économiquement.)
V.G.
Février 2005
* La même chose se produit au Brésil avec Lula, arrivé au pouvoir en 2003. Au brésil, 2% des propriétaires terriens possèdent 56% de l'ensemble des terres arables, tandis que les 80% les moins bien lotis ne se partagent que 12% des terres. Dans le même temps, 100 millions d'hectares de terres restent incultes.
Le dialogue ci-après, permettant d'éclaircir certains points de la politique agraire bolchévique, est extrait d'une discussion sur le forum "Unité Communiste" — http://forum.alloforum.com/sujet-3911-0-83090-0-0-1-331663-1.html
|
Etoile-Rouge a écrit : Tu va me dire que l'URSS n'a eu aucun problème avec les paysans ? que les paysans ont adhéré en masse à la dictature du prolétariat ? que la masse paysanne n'a pas pris les armes contre le parti bolchévique, sous l'ordre des socialistes révolutionnaires ? |
Globalement, durant la
guerre civile, la paysannerie moyenne et pauvre a largement soutenu les
bolchéviks, grâce à l'expropriation des grands propriétaires terriens et
la redistribution de leurs terres. (la jeune URSS disposait alors d'une
armée principalement paysanne)
Durant la
collectivisation (1928-1934), la paysannerie pauvre et l'immense
majorité des paysans moyens ont suivi les bolchéviks dans le programme
de collectivisation et de mécanisation de l'agriculture menant à
l'expropriation des koulaks (la bourgeoisie rurale).
Durant la
WW2, les paysans dans les zones libérées de l'occupation nazie fondaient
les "républiques du bois" où l'on vivait selon les lois soviétiques. Ce
qui démontre largement la popularité de l'agriculture collective auprès
des paysans alors que les nazis avaient tout fait pour dissoudre les
kolkhoz.
Tout le
reste n'est qu'un vain bavardage trotskiste visant à assimiler les
koulaks, (ces "vampires" et ces "exploiteurs" selon les termes de
Lénine) à la paysannerie en général... Trotskisme = [entre autre]
incompréhension de la question paysanne...
|
Chinchin a écrit : Pourtant la classe des Koulaks a continué a exister après cette répartition des terres. Et c'est d'ailleurs cela qui a nécessité la collectivisation |
C'est juste.
La politique de
redistribution des terres aux paysans pauvres (révolution de 1917) n'est
pas à proprement parler du socialisme.
Car la
petite production à la campagne "engendre chaque jour le capitalisme"
(Lénine)
La
redistribution des terres par les bolchéviks, c'était le moyen de saper
complètement le pouvoir féodal en Russie et d'élever les rendements : il
fallait plus de blé dans pour les villes et pour mener
l'industrialisation.
La
redistribution des terres aux paysans pauvres, c'était donc une période
de transition permettant aux bolchéviks de construire la base
industrielle (matérielle) du socialisme à la ville et à la campagne.
C'est en ce sens que Lénine disait que de la Russie de la NEP sortirait
la Russie socialiste. (chose que les économistes bourgeois et les
trotskistes ne savent expliquer : pour eux la NEP était un recul vers le
capitalisme, hors que les bolchéviks préparaient les conditions du
socialisme à la campagne !!!).
Les
bolchéviks, en 1920-1927 ont pris des mesures pour limiter les koulaks
(impôts, limitation de la main d'oeuvre pouvant être employée, etc.)
Avec le
premier plan quinquennal (1928-1932) rendu possible par le relèvement
préalable de l'industrie (période de la NEP), l'URSS s'est dotée d'une
industrie lourde capable d'approvisionner la campagne en machines
agricoles. Mais les machines ne sont que de peu d'utilité sur des
petites parcelles individuelles. La collectivisation (1928-1934)
apportait la réponse à ce problème en même temps qu'elle engageait la
paysannerie pauvre et moyenne sur la voie du socialisme et qu'elle
liquidait la classe des koulaks à la campagne.
Dans les
années 30, c'est l'URSS qui disposait de l'agriculture la plus avancée
dans le monde, alors qu'une décennie avant on utilisait encore l'araire
et alors que dans les autres pays, la crise agraire provoquée par la
crise de 1929-1933 sévissait...
|
Guevariste a écrit : Ok, Koba, mais donc, les paysans qui avaient reçus la terre des bolchéviks, et l'exploitaient pour leur compte, n'avaient pas d'avantages personnels à la collectivisation, et aux livraisons obligatoires avec prix imposés, il faut donc considérer que les résistances à la collectivisation dans les campagnes furent fortes, et pas seulement parmi les koulaks, non ? |
Eh non, parce que si les
paysans pauvres avaient en effet reçu de la terre et qu'ils ne vivaient
plus tout à fait aussi misérablement, ils continuaient de travailler la
terre avec leurs vieux outils (araires en bois).
Les paysans qui
rejoignaient les kolkhozes, eux, étaient largement aidés par l'Etat
soviétique qui mettait à leur disposition des tracteurs.
Les
paysans individuels ont vite compris l'avantage de la collectivisation
et ce grand mouvement n'a pas en général été fait contre les intérêts de
la paysannerie moyenne qui elle aussi trouvait intérêt à bazarder
l'araire. (Un paysan moyen possédait en général 1 ou 2 boeufs de traits,
or la collectivisation par artel permettait à un paysan moyen de
conserver quelque menu bétail et de ne pas heurter les intérêts de la
paysannerie moyenne.)
Seuls les
koulaks qui exploitaient la main d'oeuvre salariée sans travailler
eux-mêmes se sont réellement opposés à ce mouvement, car alors lorsqu'un
village se prononçait pour la collectivisation ils devaient mettre la
main à la pâte et perdaient leur situation privilégiée d'exploiteurs.
(Prends
l'exemple d'un petit patron travaillant avec deux ou trois ouvriers et
faisant le même travail qu'eux, il trouvera intérêt à voir allégée sa
charge de travail, prends l'exemple du PDG de Renault qui reste dans son
bureau, il s'opposera de toutes ses forces au socialisme pour ne pas
avoir à quitter son bureau.)
La
collectivisation a affronté une résistance acharnée de ces éléments.
(Moins de 5% de la paysannerie)
Howard Zinn - Une histoire populaire des USA de 1492 à nos jours (Extraits)
Howard Zinn - Une histoire populaire des USA de 1492 à nos jours - Editions Agone - 2003
Howard Zinn a enseigné l'histoire et les sciences politiques à la Boston University, où il est aujourd'hui professeur émérite. Son oeuvre (une douzaine d'ouvrages), est essentiellement consacrée à l'incidence des mouvements populaires sur la société américaine.
Cette histoire des États-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d'histoire parlent habituellement peu. L'auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu'aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l'histoire officielle.
Howard Zinn nous présente donc dans cet ouvrage une histoire de la lutte de classe aux USA que l'on a pas l'habitude d'entendre, et si sa sensibilité anarcho-syndicaliste ne lui évite pas quelques écueils [à vouloir défendre tous les opprimés, il en arrive à plaindre les koulaks ou à rejeter les mouvements populaires lorsque ceux-ci sont parvenus à se constituer en Etat, d'où des positions ambiguës vis à vis de l'URSS], son ouvrage n'en reste cependant pas moins d'une grande valeur.
En 1713, une grave disette incita deux conseillers municipaux de la ville de Boston à prévenir l'assemblée générale de la colonie du Massachusetts que « la pénurie de provisions qui [menaçait] » entraînait une augmentation si « extravagante des prix que les pauvres, à l'approche de l'hiver, [allaient] se retrouver dans une situation très difficile ». Andrew Belcher, un riche marchand, exportait ses céréales aux Caraïbes tant il y faisait des profits considérables. Le 19 mai, deux cents personnes attaquèrent ses navires et pénétrèrent dans ses entrepôts à la recherche de maïs, tuant le lieutenant-général qui tentait d'intervenir.
Huit ans après cette émeute du pain, un pamphlet courait encore, dénonçant ceux qui s'enrichissaient « en affamant les pauvres », en étudiant le moyen d'« opprimer, duper et surpasser leurs voisins ». Il dénonçait aussi « le Riche, le Grand et le Puissant [dont] la brutale avidité écrase tout sur son passage ».
À Boston encore, dans les années 1730, des individus qui protestaient contre les prix excessifs pratiqués par les marchands détruisirent la halle publique de Dock Square et, selon un auteur conservateur, « murmuraient contre le gouvernement et les riches ». Personne ne fut arrêté car les manifestants avaient prévenu qu'en ce cas « cinq cents hommes réunis en procession solennelle » détruiraient d'autres marchés sur lesquels travaillaient les principaux négociants.
À peu près à la même époque, à New York, un tract électoral appelait les électeurs new-yorkais à soutenir Navette le tisserand, Rabot le menuisier, Conduite le charretier, Mortier le maçon, Mathurin le matelot, Échantillon le tailleur, Loyer-Modéré le propriétaire compréhensif et John Poor le fermier, contre Étrangleur le marchand, Extorqueur le commerçant et Chicane l'avocat. On conseillait en outre aux électeurs de défaire de leurs fonctions électives « ceux qui occupent une position élevée » et méprisent « ceux qu'ils appellent le vulgaire, la populace, le troupeau ».
Toujours à la même époque (dans les années 1730), un comité de la municipalité de Boston prit la parole au nom des Bostoniens endettés qui désiraient que l'on produise du papier-monnaie afin de faciliter le remboursement des dettes à l'élite des marchands. Ils n'acceptent pas, déclaraient les membres de ce comité, de « voir [leur] pain et [leur] boisson rationnés par ceux-là mêmes qui se vautrent dans le luxe et les plaisirs au prix de [leur] sueur et de [leur] travail ».
Les Bostoniens se soulevèrent également contre l'enrôlement forcé des hommes dans la marine de la colonie. Ils assiégèrent la maison du gouverneur, rouèrent de coups le shérif, emprisonnèrent un de ses adjoints et prirent d'assaut l'hôtel de ville où siégeait la cour générale. Lorsqu'on fit appel à elle, la milice ne bougea pas et le gouverneur dut s'enfuir. La foule fut qualifiée par un comité de marchands de « ramassis de marins cosmopolites, de serviteurs, de nègres et de bien d'autres individus de vile et indigne condition ». [p.65]
À mesure que la tension augmentait, tant au Nord qu'au Sud, les Noirs se firent de plus en plus actifs. Frederick Douglass déclarait en 1857 : « Laissez-moi vous dire un mot sur la philosophie des réformes. L'histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu'à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte. [...] Sans lutte, pas de progrès. Ceux qui prétendent militer pour la liberté tout en condamnant l'activisme veulent semer sans d'abord labourer la terre. Ils veulent la pluie sans les éclairs et le tonnerre. Ils veulent l'océan sans le terrible grondement des flots. La lutte peut être d'ordre moral, elle peut aussi être d'ordre physique ou les deux en même temps, mais elle doit rester la lutte. Le pouvoir ne cède rien sans qu'on le lui impose. Il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais. » [p.213]
Si Lincoln n'aimait guère l'esclavage, il n'allait pas jusqu'à considérer les Noirs comme ses égaux. L'un des thèmes constants de son approche du problème était de renvoyer en Afrique les esclaves affranchis. Lors de sa campagne de 1858 pour le poste de sénateur de l'Illinois contre Stephen Douglas, Lincoln changea d'opinions au gré de ses différents auditoires (et à mesure que l'on approchait de l'élection). À Chicago, dans le nord de l'Illinois, il déclara en juillet 1858 qu'il fallait cesser « toutes ces chamailleries à propos de cet homme-ci et de cet homme-là, de cette race-ci et de cette race-là, et de cette autre race encore, prétendue inférieure et qui devait donc être maintenue dans une condition inférieure. Cessons tout cela et formons un seul peuple à travers tout le pays pour nous dresser à nouveau et affirmer que tous les hommes ont été créés égaux ».
Deux mois plus tard à Charleston, dans le sud de l'État, il déclarait : « Je dirai, donc, que je ne suis pas - et n'ai jamais été - pour l'instauration sur quelque mode que ce soit d'une égalité sociale et politique des races blanche et noire (applaudissements). Je ne suis pas non plus - et n'ai jamais été - pour que l'on accorde aux Noirs le droit de vote ou celui d'être juré ; pas plus que pour autoriser leur accession aux postes administratifs ou les mariages interraciaux. [...] Aussi, comme tout cela leur est interdit et qu'ils doivent rester entre eux, il en découle qu'il doit nécessairement y avoir des supérieurs et des inférieurs. En ce qui me concerne, comme tout le monde, je suis favorable à ce que les Blancs jouissent de ce statut de supériorité. »
En arrière-plan de la sécession des États du Sud, après l'élection du candidat républicain Lincoln à la présidence, à l'automne 1860, figurait une longue série de conflits politiques entre le Sud et le Nord. Ces conflits n'avaient rien à voir avec l'esclavage en tant qu'institution morale — après tout, la plupart des Nordistes ne se souciaient pas assez de l'esclavage pour accepter de faire des sacrifices en vue d'obtenir son abolition et, en tout cas, pas le sacrifice d'une guerre. Il ne s'agissait pas non plus d'un conflit opposant deux peuples : la plupart des Nordistes blancs n'étaient pas très aisés ni très influents politiquement et la plupart des Sudistes blancs étaient de pauvres fermiers sans aucun pouvoir de décision. C'était un conflit opposant deux élites. L'élite nordiste, d'un côté, désirait l'expansion économique - des terres libres, de la main d'œuvre-libre et un marché libre —, des protections tarifaires suffisamment élevées pour satisfaire les manufacturiers et la création d'une Banque des États-Unis. Les intérêts esclavagistes s'opposaient à tout cela, et l'élite des planteurs considérait Lincoln et les républicains comme une menace pesant sur leur confortable et prospère mode de vie.
Lorsque Lincoln fut élu, sept États du Sud firent sécession. Lincoln engagea les hostilités en tentant de reprendre possession de la garnison fédérale de Fort Summer (Caroline du Sud). Quatre autres États quittèrent à leur tour l'Union. La Confédération venait de naître et la guerre de Sécession éclata.
Le premier discours inaugural de Lincoln, en mars 1861, était assez conciliant à l'égard du Sud et des États sécessionnistes : « Je n'ai pas l'intention, directement ou indirectement, d'interférer dans la question de l'esclavage dans les États où il existe. Je sais que je n'ai pas le droit légal de le faire et d'ailleurs je n'en ai pas non plus le goût. » Plus tard, quand, après quatre mois de guerre, le général nordiste John C. Frémont, du Missouri, décréta la loi martiale et déclara que les esclaves des propriétaires combattant les États-Unis seraient affranchis, Lincoln s'empressa de le démentir. Il était en effet soucieux de maintenir dans l'Union les États esclavagistes du Maryland, du Kentucky, du Missouri et du Delaware.
Ce n'est que lorsque la guerre se fit plus dure, les pertes plus nombreuses, les chances de la gagner plus minces et les activistes abolitionnistes plus pressants vis-à-vis de la coalition bigarrée qui soutenait Lincoln, que ce dernier commença à condamner clairement l'esclavage. Hofstadter estime que Lincoln réagissait « comme un baromètre sensible. Il enregistrait le sens des différentes pressions et, comme la pression des radicaux se faisait plus forte, il se tourna vers sa gauche ». Wendell Phillips affirmait que si Lincoln avait si bien poussé, « c'est parce que nous l'avons bien arrosé ».
Le racisme était aussi bien ancré au Nord que l'esclavage au Sud : il faudra la guerre pour les ébranler tous les deux. Les Noirs de New York ne pouvaient pas voter à moins de posséder 250 dollars de biens (condition que les Blancs n'avaient pas à remplir). Mise au vote en 1860, une proposition pour abolir ce système fut rejetée par les deux tiers de l'assemblée (bien que Lincoln l'eût emporté à New York de cinquante mille votes). Frederick Douglass affirme à cette occasion que « ce bébé noir qu'est le suffrage nègre a été jugé trop affreux pour être présenté en une si grande occasion. Le nègre a été mis à l'écart, comme certaines gens cachent leur enfant difforme lorsqu'ils reçoivent de la bonne compagnie ».
Wendell Phillips, malgré toutes les critiques qu'il exprimait à l'encontre de Lincoln, reconnaissait les possibilités ouvertes par son élection. Il déclarait au Tremont Temple de Boston, le lendemain de l'élection de Lincoln : « Si le télégraphe dit vrai, pour la première fois de notre histoire, les esclaves ont choisi un président des États-Unis. [...] Certes pas un abolitionniste, â peine un anti-esclavagiste. M. Lincoln consent du moins à représenter l'idée antiesclavagiste. Tel un pion sur l'échiquier de la politique, sa force réside dans sa position. Encore quelques efforts et nous pourrons bientôt le changer en cavalier, en fou ou en reine et, finalement, balayer l'échiquier. (Applaudissements) »
Les conservateurs des classes les plus aisées de Boston souhaitaient une réconciliation avec le Sud. Peu après l'élection de Lincoln, ils prirent d'assaut un autre de ces rassemblements abolitionnistes au Tremont Temple et exigèrent que des concessions soient faites en faveur du Sud « dans l'intérêt du commerce, de l'artisanat et de l'agriculture ».
L'état d'esprit du Congrès, même après le début de la guerre, se reflète dans les termes d'une résolution qu'il vota massivement à l'été 1861 : « Nous ne nous sommes pas engagés dans cette guerre [...] dans l'intention de supprimer ou de nous opposer aux droits des différentes institutions de ces États, mais [...] afin de préserver l'Union. »
Les abolitionnistes accentuèrent alors leur pression. Des pétitions exigeant l'émancipation affluèrent au Congrès en 1861 et 1862. En mai 1862, Wendell Phillips s'emportait : « Abraham Lincoln peut ne pas la souhaiter ; mais il ne pourra pas l'empêcher. La nation n'en veut peut-être pas; mais la nation ne peut l'empêcher. Je me fiche de savoir ce que les hommes veulent ou souhaitent. Les Noirs sont le grain de sable dans les rouages et la machine ne pourra redémarrer que lorsqu'on l'en aura retiré. »
En juillet 1862, le Congrès vota un décret de confiscation qui autorisait l'affranchissement des esclaves appartenant aux maîtres qui se battaient contre l'Union. Ce décret ne fut pas appliqué par les généraux nordistes et Lincoln ne l'imposa pas. Garrison qualifiait la politique de Lincoln de « balbutiante, boiteuse, équivoque, irrésolue, faible et imbécile », et Phillips disait de lui que, « comme homme de second ordre, il [était] de tout premier ordre ».
En août 1862, un échange de correspondances entre Lincoln et Horace Greeley, rédacteur en chef de la Tribune de New York, offrit à Lincoln l'opportunité d'expliciter ses positions. Greeley écrivait : « Cher monsieur. Je ne vous surprendrai pas — car vous devez déjà le savoir — en vous disant qu'une grande partie de ceux qui ont triomphé par votre élection [...] sont amèrement déçus et profondément peines par la politique que vous semblez poursuivre au sujet des esclaves des propriétaires rebelles. [...] Nous vous demandons, en tant que premier serviteur de la République, spécifiquement chargé de cette mission, de faire appliquer les lois. [...] Nous pensons que vous êtes étrangement et désastreusement négligent [...] en ce qui concerne les articles sur l'émancipation du nouveau décret sur la Confiscation. Nous pensons que vous vous laissez trop influencer par les conseils [...] que vous donnent certains politiciens agités vivant à la frontière des États esclavagistes. »
Greeley en appelait aux moyens pratiques de gagner la guerre. « Il nous faut des éclaireurs, des guides, des espions, des cuisiniers, des transporteurs, des terrassiers et des bûcherons noirs, qu'ils soient ou non autorisés à combattre pour nous. [...] Je vous conjure d'obéir de bon cœur et sans équivoque aux lois de la nation. »
Lincoln avait déjà montré sa position par son incapacité à contrer les ordres de l'un de ses officiers, le général Henry Halleck, qui interdisait aux Noirs évadés d'entrer dans son armée. À présent, il répondait à Greeley en ces termes : « Cher monsieur. [...] Je ne voudrais pas laisser qui que ce soit dans le doute. [...] Mon objectif ultime dans ce combat est de sauver l'Union et pas de maintenir ou de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans libérer aucun esclave, je le ferais. Et si je pouvais la sauver en libérant tous les esclaves, je le ferais; si je pouvais également le faire en libérant certains esclaves et pas d'autres, je le ferais pareillement. Ce que je fais concernant l'esclavage et les gens de couleur, je le fais parce que cela permet de sauver notre Union. Ce que je m'abstiens de faire, je m'en abstiens parce que je ne pense pas que cela aiderait à sauver l'Union. [...] Je viens d'expliquer mes intentions qui correspondent aux objectifs dictés par ma mission officielle et je n'en modifie pas pour autant mon opinion personnelle - maintes fois exprimée — que tous les hommes, partout, devraient être libres. Bien à vous, Lincoln. » [p.218-222]
Quelques années avant son élection à la présidence des États-Unis, William McKinley déclarait qu'il fallait « un marché extérieur pour écouler la surproduction » américaine. Le sénateur de l'Indiana, Albert Beveridge, affirmait également, début 1897 : « Les usines américaines produisent plus que ne peut consommer le peuple américain. Le sol américain produit également à l'excès. Le destin dicte notre conduite. Nous devons dominer le commerce mondial et nous le dominerons. » Le département d'Etat annonçait pour sa part en 1898 : « Il semble à peu près certain que tous les ans nous aurons à faire face à une surproduction croissante de biens qui devront être placés sur les marchés étrangers si nous voulons que les travailleurs américains travaillent toute l'année. L'augmentation de la consommation étrangère des biens produits dans nos manufactures et nos ateliers est, d'ores et déjà, devenue une question cruciale pour les autorités de ce pays comme pour le commerce en général. »
Ces militaires et politiciens expansionnistes entretenaient bien entendu des relations. L'un des biographes de Théodore Roosevelt nous apprend qu'« en 1890 Lodge, Roosevelt et Mahan procédaient à des échanges de vues », et qu'ils envisageaient de dégager Mahan de ses responsabilités dans la marine « afin qu'il puisse poursuivre son travail de propagande expansionniste à temps plein ». Un jour, Roosevelt adressa à Lodge la copie d'un poème de Rudyard Kipling en déclarant qu'il s'agissait d'une « poésie assez pauvre, certes, mais efficace d'un point de vue expansionniste ».
Lorsque les Etats-Unis renoncèrent à annexer Hawaii, après que quelques Américains (représentant la combinaison des intérêts missionnaire et agricole de la famille Dole) eurent installé sur place leur propre gouvernement, Roosevelt parla de « crime contre la civilisation blanche ». Lors d'une conférence donnée au Naval War Collège, il affirma que « toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. [...] Aucun triomphe obtenu par la paix n'est aussi glorieux qu'un triomphe obtenu par la guerre ».
Roosevelt méprisait souverainement les races et les peuples qu'il jugeait inférieurs. Lorsqu'une foule lyncha à La Nouvelle-Orléans des immigrants italiens, Roosevelt jugea que les États-Unis devaient offrir une compensation au gouvernement italien. Au même moment, il écrivait à sa sœur que ce lynchage était « plutôt une bonne chose », ajoutant qu'il en avait dit autant lors d'un dîner réunissant « une brochette de diplomates métèques [...] scandalisés par le lynchage ».
Le philosophe William James, qui fut l'une des personnalités anti-impérialistes les plus marquantes de son temps, écrit au sujet de Roosevelt qu'il « ne tarit pas d'éloges sur la guerre, qu'il considère comme un état idéal pour la société humaine par l'énergie virile qu'elle implique alors qu'il regarde la paix comme une ignominie graisseuse et boursouflée juste assez bonne pour les impotents pleurnichards qui évoluent dans une lumière blafarde en ignorant tout d'un état de vie supérieur ».
L'opinion de Roosevelt sur l'expansionnisme ne reposait pas uniquement sur la glorification de la virilité et de l'héroïsme. Il était également soucieux de « nos relations commerciales avec la Chine ». Lodge était pour sa part très réceptif à la séduction exercée par les marchés asiatiques sur l'industrie textile du Massachusetts. L'historienne Marilyn Young a souligné le travail effectué par l'American China Development Company pour étendre l'influence américaine en Chine dans un objectif essentiellement commercial, ainsi que les instructions données par le département d'État à l'émissaire américain en Chine afin qu'il « use des moyens les plus propres à l'extension des intérêts américains en Chine ». Elle affirme dans The Rhetoric of Empire que les discours sur l'importance des marchés chinois ne reflétaient pas les investissements effectifs de l'époque mais étaient néanmoins fort utiles dans la mesure où ils indiquaient la politique suivie par les États-Unis vis-à-vis de Hawaii, des Philippines et du reste de l'Asie.
Si 90 % des produits américains étaient vendus, en 1898, sur le marché intérieur, les 10 % restants rapportaient tout de même un milliard de dollars. Walter Lafeber écrit dans The New Empire qu'« en 1893 le commerce américain surpassait celui de n'importe quel autre pays au monde, excepté celui de la Grande-Bretagne. [...] Les produits agricoles dépendaient depuis longtemps des marchés extérieurs, en particulier dans les secteurs clefs du tabac, du coton et du blé ». Pendant les années 1875-1895, les capitaux américains investis à l'étranger atteignirent un milliard de dollars. En 1885, l'Age Steel, magazine de l'industrie sidérurgique, affirmait que le marché intérieur ne suffisait plus et que le problème de la surproduction industrielle « devrait être résolu et prévenu à l'avenir par la croissance du commerce extérieur ». [p.344-345]
En février 1899 se tint à Boston un banquet pour célébrer la ratification par le Sénat du traité de paix avec l'Espagne. Le président McKinley fut invité par le riche industriel du textile W. B. Plunkett à y prendre la parole. Il s'agissait du plus important banquet de l'histoire des États-Unis : deux mille invités, quatre cents serveurs. McKinley déclara que « nul dessein impérialiste ne couvait dans l'esprit des Américains ». Lors de ce même banquet, devant les mêmes invités, son ministre des Postes, Charles Emory Smith, affirma : « Tout ce que nous voulons c'est un marché pour nos excédents. »
William James adressa au Transcript de Boston un courrier dans lequel il faisait référence aux « propos hypocrites et gluants de McKinley lors du banquet de Boston » et déclarait que l'opération philippine « puait l'infernale habileté du grand magasin passé maître dans l'art d'assassiner silencieusement, et sans entraîner de vociférations publiques ou de crises nerveuses, les petits commerces du voisinage ».
James était membre d'un mouvement réunissant les hommes d'affaires, les politiciens et les intellectuels éminents qui avaient fondé la Ligue anti-impérialiste en 1898 et mené une longue campagne pour sensibiliser les Américains aux horreurs de la guerre des Philippines et aux méfaits de l'impérialisme. Il s'agissait d'un mouvement étrange (Andrew Carnegie en faisait partie), qui rassemblait des aristocrates ennemis du mouvement ouvrier et des intellectuels, unis dans une condamnation morale de ce que l'on faisait subir aux Philippins au nom de la liberté. Quelles que fussent leurs divergences sur d'autres questions, ils tombaient tous d'accord avec James lorsqu'il s'emportait : « Dieu maudisse les États-Unis pour leur misérable conduite aux Philippines. »
La Ligue anti-impérialiste publia des lettres de soldats faisant leur service aux Philippines. Un capitaine originaire du Kansas écrivait : « La ville de Caloocan était censée abriter dix-sept mille habitants. Le 20e du Kansas est passé par là et maintenant il n'y a plus âme qui vive à Caloocan. » Un simple soldat du même régiment affirma : « J'ai mis moi-même le feu à plus de cinquante maisons de Philippins après la victoire de Caloocan. Des femmes et des enfants ont été victimes de nos incendies. »
Un volontaire de l'État de Washington écrivit pour sa part que « notre esprit combatif était au plus haut et nous voulions tous tuer du "nègre". [...] On les a tirés comme des lapins ».
C'était une époque de racisme intense aux États-Unis. Entre 1889 et 1903, deux Noirs, en moyenne, étaient assassinés chaque semaine (pendus, brûlés vifs ou mutilés). Les Philippins avaient la peau sombre, présentaient des caractéristiques physiques spécifiques, parlaient un drôle de langage et semblaient étranges aux yeux des Américains. A la brutalité aveugle habituelle de la guerre venait donc s'ajouter le facteur de l'hostilité raciale.
En novembre 1901, le correspondant du Ledger de Philadelphie à Manille rapportait : « La guerre actuelle n'est pas une guerre d'opérette menée en gants blancs. Nos hommes ont été impitoyables. Ils ont tué pour exterminer hommes, femmes, enfants, prisonniers et otages, rebelles avérés et individus suspects de plus de dix ans. L'idée qui a prévalu est qu'un Philippin en tant que tel n'a pas plus de valeur qu'un chien. [...] Nos soldats ont fait ingurgiter de l'eau salée à des individus pour les faire parler. Ils ont également fait prisonniers des individus qui se rendaient pacifiquement, les mains en l'air, et une heure plus tard, sans un atome de preuve qu'il s'agissait bien là d'insurgés, les ont emmenés sur un pont et les ont abattus les uns après les autres. Pour finir, ils les ont jetés dans la rivière, les laissant aller au fil du courant afin qu'ils servent d'exemple à ceux qui découvriraient leurs corps criblés de plomb. »
Un général américain en poste dans le sud de Luson déclarait, de retour aux États-Unis au début de 1901 : « Un sixième des indigènes de Luson ont été tués ou sont morts de la fièvre au cours de ces dernières années. Les décès par exécution ont été très nombreux mais je pense que toutes ces morts ont été nécessaires à la poursuite de nos objectifs de guerre. Il était nécessaire d'adopter ce que dans d'autres pays on aurait pu qualifier de mesures cruelles. »
Le secrétaire à la Guerre, Elihu Root, dut se défendre contre des accusations de barbarie : « La guerre aux Philippines a été menée par les armées américaines selon les règles les plus scrupuleuses de la guerre civilisée, [...] en faisant preuve de pondération et d'une humanité jamais égalée. » [p.360-361]
Certains écrivains de ce début du XXe siècle prônaient le socialisme ou critiquaient sévèrement le système capitaliste. Il ne s'agissait pas d'obscurs pamphlétaires mais de quelques-unes des plus fameuses figures de la littérature américaine, dont les livres étaient appréciés par des millions de lecteurs : Upton Sinclair, Jack London, Théodore Dreiser, Frank Norris.
En 1906, le roman d'Upton Sinclair La Jungle, qui décrivait les conditions de travail dans les abattoirs de Chicago, provoqua la réaction indignée de tout le pays et entraîna un mouvement en faveur d'une réglementation de l'industrie alimentaire. À travers l'histoire d'un travailleur immigré nommé Jurgis Rudkus, Sinclair évoquait également le socialisme et la possibilité d'une vie meilleure qui nécessitait que le peuple puisse travailler, posséder et partager les richesses de la terre. D'abord publié dans le journal socialiste Appeal to Reason, La Jungle fut plus tard traduit en dix-sept langues et lu par des millions de lecteurs.
Le livre de Jack London Le Peuple d'en bas témoigne de l'influence de la pensée d'Upton Sinclair. London était membre du parti socialiste. Fils d'une mère célibataire, originaire d'un des quartiers pauvres de San Francisco, il fut tour à tour crieur de journaux, ouvrier dans une conserverie, pêcheur, marin, ouvrier dans une manufacture de jute et dans une blanchisserie, passager clandestin sur les trains qui menaient vers la côte Est, matraqué par un policier dans les rues de New York et arrêté pour vagabondage à Niagara Falls. Après avoir vu des hommes battus et torturés dans les prisons, pillé les parcs à huîtres de la baie de San Francisco, lu Flaubert, Tolstoï, Melville et le Manifeste du parti communiste, prêché le socialisme chez les chercheurs d'or de l'Alaska durant l'hiver 1896 et navigué dans le détroit de Bering, il était devenu un auteur de livres d'aventures, célèbre dans le monde entier. En 1906, il écrivit Le Talon de fer, dans lequel il mettait en garde contre les dangers d'une Amérique fasciste et exposait son idéal de fraternité socialiste unissant tous les hommes. À travers les personnages de ce roman, London accusait le cœur même du système : « Confronté au fait que l'homme moderne vit plus misérablement que l'homme des cavernes alors que sa capacité de production est mille fois plus grande, on est obligé de conclure que la classe capitaliste a mal gouverné. [...] Égoïstement et criminellement mal gouverné. »
Puis il nous fait part de sa vision : « Gardons-nous de détruire ces merveilleuses machines qui produisent mieux et moins cher.
Maîtrisons-les. Tirons profit de leur efficacité et de leur rentabilité. Faisons-les fonctionner nous-mêmes. Cela, messieurs, c'est le socialisme. »
C'était également une période au cours de laquelle un écrivain comme Henry James, exilé volontaire en Europe et peu enclin aux déclarations politiques, pouvait, au cours d'une tournée de conférences organisée aux Etats-Unis en 1904, qualifier ce pays de « gigantesque paradis de la rapine, envahi par toutes les variétés de plantes vénéneuses qu'engendre la passion de l'argent ».
Les muckrakers (Ou « fouille-merde », surnom donné par Théodore Roosevelt à ceux (écrivains, journalistes, ecclésiastiques ou autres) qui travaillaient à révéler les scandales et les abus de la société américaine.) qui remuaient la boue et dénonçaient les scandales contribuaient également à cette atmosphère critique en racontant simplement ce qu'ils voyaient. Ironiquement, c'est par pure recherche de profits que certains magazines de la nouvelle presse à grand tirage publiaient leurs articles : en témoignent par exemple les révélations d'Ida Tarbell sur la Standard Oil Company ou celles de Lincoln Steffens sur la corruption dans les plus grandes villes américaines.
Vers 1900, ni le patriotisme guerrier ni l'absorption des énergies dans le système électoral ne pouvaient dissimuler les dysfonctionnements du système. Le processus de concentration des entreprises s'était poursuivi et le contrôle exercé par les banquiers devenait de plus en plus évident. À mesure que la technologie progressait et que les entreprises devenaient plus importantes, elles exigeaient de plus en plus de ces capitaux que seuls les banquiers détenaient. Dès 1904, plus d'un millier de lignes de chemin de fer avaient été regroupées en six grands réseaux, tous liés à la sphère Rockefeller ou Morgan. Selon Cochran et Miller : « Le véritable empereur de la nouvelle oligarchie était la firme J. P. Morgan, efficacement soutenue dans cette entreprise par la First National Bank of New York (dirigée par George F. Baker) et par la National City Bank of New York (présidée par James Stillman, représentant les intérêts de Rockefeller). À eux seuls, ces trois hommes et leurs associés financiers occupaient trois cent quarante et un postes de direction dans cent douze grandes entreprises. En 1912, l'ensemble des revenus de ces entreprises s'élevaient à 22,25 milliards de dollars, somme supérieure à la valeur totale estimée des propriétés dans les vingt-deux États et territoires situés à l'ouest du Mississippi. » [p.368-369]
À San Diego, on demanda à Jack White — un Wobbly arrêté en 1912 au cours d'une rixe pour défendre la liberté d'expression et condamné à passer six mois dans la prison du comté au pain et à l'eau — s'il avait quelque chose à déclarer au tribunal. Un sténographe enregistra sa réponse : « Dans son réquisitoire adressé au jury, l'avocat général m'a accusé d'être monté à la tribune lors d'un rassemblement public pour y déclarer : "Au diable les tribunaux, nous savons bien ce que vaut la justice." En mentant, il a pourtant dit une grande vérité, car s'il avait cherché au plus profond de mon âme, il aurait découvert cette pensée, que je n'avais jamais exprimée jusqu'à maintenant, mais que j'exprime aujourd'hui : "Au diable les tribunaux, je sais bien ce que vaut la justice", maintenant que, assis dans ce tribunal, j'ai pu voir jour après jour défiler mes camarades de classe devant cette soi-disant cour de justice. Je vous ai vu, juge Sloane, vous et d'autres de votre espèce, les envoyer en prison parce qu'ils osaient s'en prendre au sacro-saint principe de la propriété. Vous êtes devenus aveugles et sourds aux droits des hommes à la vie et à la recherche du bonheur et vous avez bafoué ces droits afin de préserver le sacro-saint principe de propriété. Après cela, vous me dites de respecter la loi. Pas question. En effet, j'ai violé la loi comme je continuerai à violer chacune de vos lois et à me présenter devant vous en déclarant "Au diable les tribunaux." L'avocat général a menti mais je prends ce mensonge pour une vérité et je continuerai de dire, afin que vous, juge Sloane, vous ne vous trompiez pas sur mon attitude : "Au diable les tribunaux, je sais bien ce que vaut la justice." » [p.380]
Joe Hill, un autre responsable de l'IWW, écrivit des douzaines de chansons — à la fois ironiques, drôles et inspirées — qui parurent dans les revues de l'IWW et dans son Little RedSongBook. Il devint une véritable légende. Sa chanson Le Prédicateur et l'esclave s'en prenait à une des cibles favorites de l'IWW : l'Église.
Des prêcheurs chevelus viennent tous les soirs
Pour vous expliquer où est le bien, où est le mal
Mais quand on leur demande que 'qu chose à manger
Ils vous répondent avec leurs voix douces :
Tu mangeras autant comme autant
Quand tu seras dans le Ciel glorieux
Travaille et prie, dors sur la paille
T'auras d'la tourte au Ciel quand tu seras mort. [p.381]
« Nous, les gouvernements de Grande-Bretagne et des États-Unis, au nom de l'Inde, de la Birmanie, de la Malaisie, de l'Australie, de l'Afrique anglophone, de la Guinée britannique, de Hongkong, du Siam, de Singapour, de l'Egypte, de la Palestine, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, de l'Irlande du Nord, de l'Ecosse, du Pays de Galles, mais également de Porto Rico, de Guam, des Philippines, d'Hawaii, de l'Alaska et des îles Vierges, déclarons ici solennellement que ceci n'est pas une guerre impérialiste. » Tel était le texte d'un pamphlet satirique publié aux États-Unis, en 1939, par le parti communiste. [p.461]
L'attitude de défenseurs des nations en détresse qu'adoptèrent les États-Unis correspondait bien à l'image de l'Amérique que l'on trouvait dans les manuels scolaires, mais pas à ses antécédents avérés en politique internationale. Au début du XIXe siècle, les États-Unis s'étaient opposés à la révolution que les Haïtiens avaient déclenchée contre la France pour obtenir leur indépendance. Ils avaient également provoqué une guerre avec le Mexique à l'issue de laquelle ils s'étaient emparés de la moitié du territoire mexicain. Sous prétexte d'aider Cuba à se débarrasser de la tutelle espagnole, les États-Unis s'y étaient installés en imposant une base militaire, leurs investissements financiers et un droit d'intervention dans les affaires intérieures du pays. Ils s'étaient également approprié Hawaii, Porto Rico et Guam, et avaient mené une guerre sans merci aux Philippins. Ils avaient « ouvert » le Japon au commerce américain à grand renfort de menaces et de navires de guerre. Ils avaient instauré la politique de la « porte ouverte » en Chine, de manière à s'assurer de bénéficier des mêmes opportunités que les autres puissances impérialistes dans l'exploitation des ressources chinoises. Pour finir, ils avaient envoyé des troupes à Pékin pour affirmer avec d'autres nations la suprématie occidentale sur la Chine. Ces troupes étaient sur place depuis bientôt trente ans.
Tandis que les États-Unis exigeaient - avec la doctrine Monroe et par la force des armes - que le marché chinois soit totalement ouvert au commerce, ils insistaient en revanche pour que l'Amérique latine reste un marché fermé - fermé à tous sauf aux les États-Unis, évidemment. Ils avaient suscité une révolution en Colombie et inventé l'État « indépendant » du Panama afin de permettre la construction — puis de s'assurer le contrôle — du canal du même nom. En 1926, les États-Unis envoyaient cinq mille soldats au Nicaragua pour contrer une révolution. Ils y laissèrent des troupes pendant sept ans. En 1916, ils intervenaient pour la quatrième fois en République dominicaine et y laissèrent également leurs soldats pendant huit ans. En 1915, ils avaient fait de même en Haïti, où les troupes restèrent durant dix-neuf ans. Entre 1900 et 1933, les États-Unis étaient intervenus quatre fois à Cuba, deux fois au Nicaragua, six fois au Panama, une fois au Guatemala et pas moins de sept fois au Honduras. En 1924, les économies de la moitié des vingt États latino-américains étaient plus ou moins aux mains des Américains. En 1935, plus de la moitié de l'acier et du coton américain avait l'Amérique latine pour débouché.
Juste avant la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, dans le cadre d'une intervention des Alliés en Russie, une force armée de sept mille hommes s'installait à Vladivostok. Elle y resta jusqu'en 1920. Cinq mille hommes supplémentaires furent cantonnés pendant près d'une année à Archangel, un autre port russe, toujours dans le cadre d'une opération militaire alliée. Le département d'État informa le Congrès que « toutes ces opérations [tendaient] à contrebalancer les conséquences de la révolution bolchevique en Russie ».
En bref, si la motivation officielle de l'entrée en guerre des États-Unis était le souci de défendre le principe de non-intervention dans les affaires d'autrui (c'est ce que pensaient alors les citoyens américains, étant donné la progression des troupes nazies), l'histoire du pays permettait de douter de leur compétence en ce domaine.
Ce qui apparaissait surtout à cette époque était la différence entre les États-Unis, démocratie dotée de libertés, et l'Allemagne nazie, dictature qui persécutait sa minorité juive, emprisonnait ses dissidents et proclamait la supériorité de la « race » aryenne. Néanmoins, à considérer l'antisémitisme en Allemagne, les Noirs ne pensaient sans doute pas que leur situation aux Etats-Unis en était si éloignée. D'ailleurs, les États-Unis s'étaient faiblement opposés aux politiques de persécution menées par Hitler. Tout au long des années 1930, ils s'étaient joints à l'Angleterre et à la France dans leur tentative d'amadouer Hitler. [p.461-463]
L'aide économique dont les pays pourraient avoir besoin après la guerre était déjà conçue en termes de stratégie politique : Averell Harriman, ambassadeur américain en URSS, déclarait au début de 1944 que « l'assistance économique [était] l'une de nos armes les plus efficaces pour faire tourner les événements politiques européens à notre avantage ».
La création des Nations unies pendant la guerre fut présentée au monde comme une coopération internationale visant à prévenir les guerres futures. Mais l'ONU était dominée par les puissances impérialistes occidentales - les États-Unis, l'Angleterre et la France — ainsi que par une nouvelle puissance impérialiste possédant des bases militaires et une influence importante dans les pays de l'Est européen : l'Union soviétique. Arthur Vandenburg, un sénateur républicain conservateur de stature nationale, écrivit dans son journal, à propos de la charte des Nations unies : « Ce qui frappe dans cette charte, c'est qu'elle est très conservatrice du point de vue nationaliste. Elle se fonde sur l'alliance de quatre grandes puissances. [...] C'est tout sauf le rêve internationaliste d'un État mondial. [...] Je suis profondément impressionné (et heureusement surpris) de voir Hull défendre pied à pied notre droit de veto dans cet organisme. »
Le destin des Juifs dans l'Europe occupée par les Allemands - que beaucoup pensaient être au cœur de cette guerre contre les forces de l'Axe - n'était pas ce qui préoccupait le plus Roosevelt. L'enquête de Henry Feingold, The Politics of Rescue, montre que Roosevelt, au moment même où les Juifs étaient enfermés dans les camps et que commençait le processus qui allait aboutir à l'abominable extermination de millions de Juifs et non-Juifs, ne prit pas les mesures qui auraient permis de sauver des milliers de vies humaines. Il ne considérait pas qu'il s'agissait là d'une priorité. Il confia la question au département d'État, dont la froide bureaucratie et l'antisémitisme firent obstacle à l'action.
Faisait-on réellement la guerre pour démontrer que Hitler se trompait quant à la supériorité de la « race » aryenne sur les races inférieures ? Dans les forces armées américaines, les Blancs et les Noirs restaient séparés. Lorsque, au début de 1945, les troupes furent embarquées sur le Queen Mary pour aller combattre sur le sol européen, les soldats noirs prirent place dans les profondeurs du navire à côté de la salle des machines, aussi loin que possible de l'air frais du pont, dans une sorte d'étrange remake des transports d'esclaves d'autrefois.
La Croix-Rouge, avec l'accord du gouvernement, ne mélangeait pas le sang des Noirs avec le sang des Blancs. Ironie de l'histoire, c'est à Charles Drew, un médecin noir, que l'on devait le développement du système du prélèvement sanguin. Il avait été chargé pendant la guerre de l'organisation des dons de sang ; il fut remercié après avoir essayé de faire cesser la ségrégation dans ce domaine. En dépit du besoin pressant de main-d'œuvre, les Noirs continuaient de subir la discrimination à l'emploi. Le porte-parole d'un fabricant d'avions de la côte Ouest déclarait à cette époque : « Les Noirs ne peuvent être employés que comme gardiens ou toute autre activité de ce type. [...] Quel que soit leur degré de qualification dans l'industrie aéronautique, nous ne les embaucherons pas. » Roosevelt ne fit jamais rien pour que l'on applique les injonctions émanant de la Fair Employment Practices Commission qu'il avait lui-même mise en place.
Les régimes fascistes rappelaient sans cesse que la place de la femme était à la maison. Pourtant, la lutte contre le fascisme, tout en utilisant abondamment le travail des femmes dans l'industrie de guerre, où elles étaient absolument nécessaires, ne bouleversa pas considérablement le statut des femmes américaines. La « commission de la main-d'œuvre en temps de guerre » les tenait à l'écart de ses instances de décision. Un rapport du département féminin du secrétariat au Travail, rédigé par sa directrice Mary Anderson, faisait état des « doutes et réticences » de la commission concernant « ce qui passait alors pour l'émergence d'un militantisme ou d'un esprit de croisade chez certaines responsables ».
Un des aspects de la politique américaine semblait directement s'inspirer du fascisme. Il s'agit du sort réservé aux Américains d'origine japonaise de la côte Ouest. Après l'attaque de Pearl Harbor, une hystérie anti-japonaise éclata au sein du gouvernement. Un membre du Congrès déclara même : « Je suis pour que l'on se saisisse de tous les Japonais en Amérique, de l'Alaska à Hawaii, et qu'on les mette dans des camps de concentration. [...] Qu'ils aillent au diable ! Qu'on s'en débarrasse ! »
Franklin D. Roosevelt ne partageait pas cette hystérie, mais il signa tranquillement le décret exécutif 9066, en février 1942, donnant à l'armée le pouvoir d'arrêter sans mandat, convocation, ou même investigation, tous les Américains d'origine japonaise de la côte Ouest — cent dix mille hommes, femmes et enfants —, de les expulser de chez eux, de les regrouper dans des camps au plus profond des États-Unis et de les garder là dans des conditions de captivité. Les trois quarts d'entre eux étaient des nisei, c'est-à-dire que, nés sur le sol américain de parents japonais, ils étaient en conséquence citoyens américains. [p.470-471]
Malgré la tonitruante ferveur patriotique et malgré l'agression fasciste, nombreux étaient ceux qui pensaient que la guerre était injustifiable. Sur les dix millions de soldats incorporés dans les forces armées américaines, seuls quarante-trois mille refusèrent de se battre. Mais cela représentait tout de même trois fois le nombre des objecteurs de conscience de la Première Guerre mondiale. Sur ces quarante-trois mille personnes, quelque six mille furent emprisonnées — quatre fois plus, proportionnellement, que pendant la Grande Guerre. Dans les prisons fédérales, un détenu sur six était objecteur de conscience.
Ils furent bien plus de quarante-trois mille à ne pas se présenter du tout à l'incorporation. Le gouvernement chiffrait à trois cent cinquante mille cas le nombre de refus d'incorporation, qu'il s'agisse des hommes qui n'apparaissaient pas sur les listes d'incorporation ou de ceux qui désertèrent effectivement. En fait, il est difficile de fournir une estimation fiable en ce domaine, mais il est probable qu'en ajoutant les objecteurs de conscience aux « déserteurs » on arrive à plusieurs centaines de milliers d'individus - ce qui n'est pas rien dans le cadre d'une communauté américaine presque unanimement favorable à la guerre.
Parmi les soldats qui semblaient accepter de combattre, combien y en avait-il qui détestaient les autorités et n'étaient pas enthousiastes à l'idée de se battre pour des objectifs peu clairs et dans les rangs d'une armée rien moins que démocratique? Personne n'a recueilli l'amertume des soldats devant les privilèges spécifiques accordés aux officiers. Pour ne donner qu'un exemple : les équipages des appareils de combat de la US Air Force en Europe trouvaient dans les salles de cinéma des bases militaires deux files d'attente séparées - une pour les officiers (courte) et une pour les appelés (très longue). Les réfectoires étaient également distincts : la nourriture des simples soldats était différente — c'est-à-dire pire — que celle des officiers.
Les romans qui parurent après la Seconde Guerre mondiale, tels From Here to Eternity de James Jones, Catch 22 de Joseph Heller et Les Nus et les morts de Norman Mailer, témoignent de cette amertume des simples soldats envers les « gros bonnets » de l'armée. Dans le roman de Mailer, des soldats discutent au cours d'une bataille :
« La seule chose qui ne va pas dans cette armée, c'est qu'elle ne perd jamais une guerre. » Toglio fut scandalisé. « Tu penses qu'on devrait perdre celle-là ? » Red s'emporta : « Qu'est-ce que j'ai contre ces damnés japs ? Tu penses peut-être que ça me fait quelque chose s'ils gardent cette foutue jungle ? Qu'est-ce que ça me rapporte que Cummings se colle une étoile de plus ? » « Le général Cummings est un bon type », dit Martinez. « II n'y a pas un seul bon officier au monde », affirma Red.
En dépit des efforts de mobilisation de la presse et des leaders noirs, il semble qu'il y ait eu une indifférence générale, sinon une hostilité marquée, de la part de la communauté noire vis-à-vis de la guerre. Lawrence Wittner {Rebels Against War) cite un journaliste noir : « Le Noir [...] est en colère, plein de rancoeur et montre une mauvaise volonté évidente à l'égard de la guerre. "Se battre pour quoi ? demande-t-il. Cette guerre ne signifie rien pour moi. Si nous gagnons, je perds. Et après ?" » Un officier noir en permission raconta à des amis de Harlem qu'il avait participé à des centaines de réunions avec des soldats noirs et qu'il n'avait constaté aucun enthousiasme particulier pour cette guerre.
Dans un collège noir, un étudiant déclara à son professeur : « L'armée est raciste envers nous. Dans la marine, on ne peut servir que dans les réfectoires. La Croix-Rouge ne veut pas de notre sang. Les patrons et les syndicats nous mettent dehors. Les lynchages continuent. On nous traite comme des esclaves. On est raciste avec nous et on nous crache au visage. Qu'est-ce que Hitler pourrait nous faire de plus ? » Un responsable de la NAACP, Walter White, rapportait ces propos à un public composé de plusieurs milliers de Noirs dans le Midwest, pensant que cela les scandaliserait. Au lieu de cela, raconta-t-il plus tard, « à [sa] grande surprise et stupéfaction, le public a éclaté en applaudissements et il a bien fallu trente à quarante seconde avant que le calme ne revienne ».
En janvier 1943, cette Prière du simple soldat fut publiée dans un journal noir :
Mon Dieu, aujourd'hui Je pars à la guerre : Pour combattre et pour mourir. Dites-moi pourquoi.
Mon Dieu, je me battrai. Je n'ai pas peur Des Allemands ou des japs. C'est ici que j'ai peur, En Amérique. [p.474-475]
Si les Américains n'avaient pas exigé une reddition inconditionnelle — s'ils avaient accepté ne serait-ce qu'une des conditions japonaises à la reddition (que l'empereur, figure sacrée du Japon, reste en place) —, les Japonais se seraient empressés d'arrêter la guerre.
Pour quelle raison les États-Unis n'ont-ils pas saisi cette simple occasion de sauver aussi bien des vies japonaises que des vies américaines ? Parce que trop d'argent avait été investi dans la bombe atomique pour qu'on se refuse le luxe de s'en servir ? Le général Leslie Graves, directeur du projet Manhattan, déclara que Truman était comme sur un toboggan et que la dynamique était trop forte pour être arrêtée. Ne serait-ce pas plutôt, comme le suggérait le chercheur britannique P. M. S. Blackett dans Fear, War and the Bomb, que les États-Unis étaient impatients de lancer cette bombe atomique avant que l'URSS n'entre à son tour en guerre contre le Japon ?
Les Soviétiques s'étaient entendus avec les Américains pour entrer en guerre dans la région exactement quatre-vingt-dix jours après la fin du conflit en Europe. Cet événement ayant eu lieu le 8 mai 1945, la date prévue pour l'entrée en guerre des Russes contre le Japon était donc le 8 août. Mais à cette date, la bombe avait été lâchée et, le jour suivant, la seconde tomberait sur Nagasaki. Les Japonais allaient se rendre aux Américains et non aux Soviétiques. Ainsi l'Amérique serait-elle la seule force d'occupation au Japon après la guerre. En d'autres termes, conclut Blackett, le largage de la bombe atomique peut être considéré comme « le premier acte diplomatique d'importance de la guerre froide à l'encontre des Russes ». L'interprétation de Blackett est confirmée par l'historien américain Gar Alperovitz (Atomic Diplomacy) qui remarque que, à la date du 28 juillet, le secrétaire à la Marine James Forrestal décrit dans son journal le secrétaire d'État James F. Byrnes comme « extrêmement soucieux d'en finir avec les Japonais avant que les Russes ne s'en mêlent ».
Truman avait déclaré : « Le monde notera que la première bombe atomique a été lâchée sur Hiroshima, une base militaire. Parce que nous souhaitions lors de cette première attaque éviter autant que possible de faire des victimes civiles. » Déclaration absurde. Les cent mille morts d'Hiroshima étaient presque tous des civils. Le US Stratégie Bombing Survey déclara quant à lui dans son rapport que « Hiroshima et Nagasaki avaient été choisies pour cibles en raison de leur forte concentration d'activités et de population ».
Le largage de la seconde bombe sur Nagasaki semble avoir été planifié à l'avance. Personne ne paraît être en mesure d'expliquer pourquoi ce bombardement eut finalement lieu. Était-ce parce qu'il s'agissait d'une bombe à plutonium alors que celle de Hiroshima était à l'uranium ? Les morts et les irradiés de Nagasaki auraient-ils servi de cobayes à une expérience scientifique ? Martin Sherwin affirme que parmi les victimes de Nagasaki se trouvaient certainement des prisonniers de guerre américains. Il fait état de ce message, daté du 31 juillet, que le quartier général du US Army Stratégie Air Forces, installé à Guam, adressa au département à la Guerre : « Certaines sources concernant les prisonniers de guerre et non encore confirmées par des vues photographiques nous informent de la présence de prisonniers de guerre alliés dans un camp situé à quelques kilomètres au nord de Nagasaki. Cela doit-il avoir une quelconque influence sur le choix de la cible dans l'opération Centerboard initialement prévue ? Réponse immédiate demandée. » La réponse fut la suivante : « Les cibles initialement prévues pour l'opération Centerboard demeurent inchangées. »
À la vérité, la guerre prit fin rapidement. L'Italie avait été vaincue un an auparavant. L'Allemagne venait de se rendre, défaite avant tout par les armées soviétiques sur le front de l'Est, avec l'aide des armées alliées à l'Ouest. Après la reddition du Japon, les puissances fascistes étaient battues.
Mais qu'en était-il du fascisme en tant qu'idée, et en tant que réalité ? Ses principes fondamentaux comme le militarisme, le racisme et l'impérialisme avaient-ils été définitivement éradiqués ? Ou bien imprégnaient-ils désormais les corps déjà contaminés des vainqueurs ? Le révolutionnaire pacifiste A. J. Muste avait prédit en 1941 : « Après une guerre, le problème c'est le vainqueur. Il estime qu'il vient de prouver que la guerre et la violence paient. Qui, désormais, pourrait lui donner une leçon ? » [p.480]
Car la guerre ne plaça pas seulement les États-Unis en position de domination sur la majeure partie du globe, elle créa également des conditions efficaces de contrôle social à l'intérieur des frontières. Le chômage, la détresse économique et les troubles qu'ils avaient induits pendant les années 1930 avaient été d'abord partiellement allégés par le New Deal, puis neutralisés et dépassés par une agitation plus considérable encore : la guerre. Celle-ci entraîna la hausse des prix agricoles et des salaires puis offrit finalement une prospérité suffisante à suffisamment de gens pour éviter de trop grands troubles. Comme l'affirme Lawrence Wittner : « La guerre avait rajeuni le capitalisme américain. » Les principales bénéficiaires de la guerre étaient les grandes entreprises, dont les bénéfices passèrent de 6,4 milliards de dollars en 1940 à 10,8 milliards en 1944. Mais les ouvriers et les agriculteurs en profitèrent également assez pour se satisfaire du système.
Illustration d'une vieille leçon apprise par les gouvernements : la guerre règle les problèmes de maintien de l'ordre. Charles Wilson, président de la General Electric Corporation, fut si satisfait de la situation en temps de guerre qu'il proposait de perpétuer l'alliance du militaire et de l'économique afin de pratiquer une « économie de guerre permanente ».
Et c'est ce qui eut lieu. Lorsque, immédiatement après la guerre, l'opinion publique américaine, lassée par les combats, sembla favorable à la démobilisation et au désarmement, l'administration Truman (Roosevelt était mort en avril 1945) travailla à créer une atmosphère de crise et de guerre froide. Certes, la rivalité avec l'Union soviétique était bien réelle — ce pays, sorti du conflit avec une économie effondrée et vingt millions de morts, était en train de faire un incroyable retour en reconstruisant son industrie et en confortant sa puissance militaire. Pourtant, l'administration Truman préférait présenter l'Union soviétique non comme un simple rival mais comme une menace immédiate.
Par une série d'actions, elle instaura un climat de peur — et une véritable hystérie vis-à-vis du communisme — qui entraîna l'escalade progressive du budget de l'armée et la stimulation de l'économie nationale par le biais des commandes militaires. Cette combinaison permettait d'engager des actions plus agressives à l'étranger et plus répressives à l'intérieur du pays.
Les mouvements révolutionnaires en Europe et en Asie étaient présentés à l'opinion américaine comme autant de preuves de « l'expansionnisme soviétique », réveillant ainsi l'indignation provoquée par les agressions hitlériennes.
En Grèce — monarchie et dictature de droite avant la guerre —, une coalition de forces de gauche, le Front national de libération, fut renversée dès 1944-1945 par une intervention militaire anglaise. Une dictature de droite fut restaurée. Lorsque les opposants au régime furent emprisonnés et les responsables syndicaux remplacés, une guérilla de gauche se développa qui put bientôt compter sur dix-sept mille combattants, cinquante mille militants actifs et quelque deux cent cinquante mille partisans sur une population totale de sept millions d'habitants. La Grande-Bretagne déclara qu elle ne pouvait maîtriser la rébellion et demanda aux États-Unis d'intervenir. Un responsable du département d'État déclara plus tard que, « en moins d'une heure, les Anglais venaient de confier la tâche de gérer les affaires du monde [...] aux États-Unis ».
La réponse des États-Unis fut la « doctrine Truman », nom donné au discours que Truman adressa au Congrès au printemps 1947, dans lequel il demandait le vote de 400 millions de dollars d'aides militaire et économique à la Grèce et à la Turquie. Truman déclara également que les États-Unis devaient venir en aide aux « peuples libres qui [résistaient] aux tentatives de prise de pouvoir par des minorités armées ou qui subiraient des pressions extérieures ».
(…) Truman affirmait que « le monde devait choisir entre deux modes de vie ». L'un se fondait sur la « volonté de la majorité [...] et se distinguait par la liberté de ses institutions », l'autre sur « la volonté d'une minorité f...], la terreur et l'oppression [...], ainsi que la suppression des libertés individuelles ».
Le conseiller de Truman, Clark Clifford, avait suggéré que Truman établisse dans son discours un lien entre l'intervention en Grèce et quelque chose de moins rhétorique, de plus pratique, « les gigantesques ressources naturelles du Moyen-Orient » (Clifford pensait bien sûr au pétrole). Truman n'en fit rien.
Les États-Unis intervinrent en Grèce sans envoyer de soldats mais en fournissant des armes et des conseillers militaires. Dans les cinq derniers mois de 1947, 74000 tonnes de matériel militaire furent expédiées par les Américains au gouvernement de droite à Athènes – de l’artillerie, des avions et des stocks de napalm. [p.482-483]
Les intellectuels libéraux formaient l'avant-garde du mouvement anticommuniste. La revue Commentary's dénonçait les Rosenberg et leurs défenseurs. Un collaborateur de Commentary's, Irving Kristol, déclara en 1952 : « Devons-nous défendre nos droits en protégeant les communistes ? Non. »
Le département à la Justice de Truman poursuivit les responsables du parti communiste au nom de la loi Smith, en les accusant de conspirer et d'inciter au renversement du gouvernement par la force et la violence. Cette accusation reposait en grande partie sur le fait que les communistes distribuaient des écrits d'inspiration marxiste-léniniste, activité que l'accusation qualifiait d'appel à la révolution. On ne put jamais apporter la preuve d'un danger immédiat ou d'un projet de révolution par la violence de la part du parti communiste. La décision de la Cour suprême fut rendue publique par le président Vinson, nommé par Truman. Il invoqua la vieille doctrine du « danger immédiat » et déclara qu'il y avait à l'évidence une conspiration en cours dans le but de fomenter une révolution au moment jugé propice. C'est ainsi que les plus hauts responsables du parti communiste furent arrêtés et jetés en prison. Assez rapidement, la plupart des cadres du parti passèrent dans la clandestinité.
Indubitablement, on réussit à rendre l'opinion publique méfiante à l'égard des communistes et favorable aux mesures drastiques prises à leur encontre - emprisonnement à l'intérieur et opérations militaires à l'extérieur. La culture tout entière était imprégnée d'anticommunisme. Les plus grandes revues publiaient des articles intitulés « Comment on devient communiste » ou « Les communistes s'en prennent à vos enfants ». En 1956, le New York Times publia un éditorial dans lequel on pouvait lire : « Nous refuserions d'employer un communiste dans notre rédaction [...] parce que nous n'aurions pas confiance dans sa capacité à informer objectivement ou à commenter les nouvelles avec toute l'honnêteté qui s'impose. » Le récit des exploits d'un informateur du FBI qui avait été communiste avant de devenir agent du FBI — « J'ai mené trois vies » — fut publié dans cinq cents journaux et adapté à la télévision. Des films produits par Hollywood portaient des titres tels que « J'ai épousé une communiste » ou « J'ai été communiste pour le FBI ». Entre 1948 et 1954, on tourna à Hollywood plus de quarante films anticommunistes.
Même l'American Civil Liberties Union (ACLU), créée spécifiquement pour défendre les droits des communistes et d'autres groupes politiques, se laissa prendre à l'atmosphère de la guerre froide. En 1940, déjà, cette organisation avait exclu l'une de ses fondatrices, Elizabeth Gurley Flynn, parce qu'elle était membre du parti communiste. Dans les années 1950, l'ACLU hésita à défendre Owen Latimore et Corliss Lamont (pourtant membre de son bureau directeur) quand ils furent tous deux victimes de l'anticommunisme. Elle renâcla également à défendre publiquement les dirigeants communistes lors du premier procès inspiré par la loi Smith et se tint complètement à l'écart du procès Rosenberg, prétextant qu'aucune liberté civique n'y était mise en cause.
On apprenait à toutes les générations que l'anticommunisme était héroïque. En 1951, on vendit près de trois millions d'exemplaires du livre de Mickey Spillane, One Lonely Night, dans lequel le héros, Mike Hammer, déclarait : « J'ai tué plus de gens ce soir que je n'ai de doigts. Je les ai tués de sang-froid et j'en ai apprécié chaque instant. [...] C'étaient des cocos. Des fils de putes de rouges qui auraient dû crever depuis longtemps. » De son côté, Captain America, un héros de bande dessinée, claironnait : « Attention, cocos, espions, traîtres et agents de l'Étranger, Captain America, avec l'aide de tous les hommes libres et loyaux, vous traque. » Tous les écoliers du pays participaient à des exercices de sécurité dans lesquels les attaques soviétiques sur l'Amérique étaient signalées par des sirènes : les enfants devaient rester sous leurs bureaux jusqu'à que « tout s'arrange ».
Dans cette atmosphère, le gouvernement n'avait aucun mal à s'assurer le soutien de l'opinion publique pour sa politique de réarmement. Le système, qui avait été si secoué dans les années 1930, avait appris que l'économie de guerre pouvait offrir une certaine stabilité et rapporter d'énormes bénéfices. L'anticommunisme de Truman était en ce sens rassurant. Steel, une revue liée au monde des affaires, avait reconnu en novembre 1946 (avant même la doctrine Truman) que la politique de Truman apportait « la ferme assurance que le maintien à niveau et l'anticipation de la production militaire [seraient] la grande affaire des États-Unis pendant une période relativement importante ».
Cette prédiction s'est révélée parfaitement juste. Au début 1950, le budget global des États-Unis tournait autour des 40 milliards de dollars et la part militaire de ce budget s'élevait à quelque 12 milliards. En 1955, la part militaire à elle seule était de 40 milliards de dollars sur un budget global de 62 milliards. [p.494-495]
En 1960, le budget militaire était de 45,8 milliards de dollars (49,7 % du budget global). Cette année-là, John F. Kennedy, fraîchement élu à la présidence des États-Unis, augmenta immédiatement les dépenses militaires. Selon Edgar Bottome (The Balance of Terror), l'administration Kennedy augmenta le budget de la Défense de 9 milliards de dollars en quatorze mois.
En 1962, prétextant de craintes parfaitement injustifiées sur les progrès militaires de l'Union soviétique - de prétendus « fossés » en termes d'armements stratégiques —, les États-Unis s'assurèrent une suprématie nucléaire écrasante. Ils possédaient alors l'équivalent de mille cinq cents bombes du type Hiroshima, bien plus qu'il n'en fallait pour détruire toutes les grandes villes de la planète. Pour expédier ces bombes, l'Amérique possédait un peu plus de cinquante missiles balistiques intercontinentaux, quatre-vingts missiles sur les sous-marins atomiques et quatre-vingt-dix missiles sur des bases outre-mer, mille sept cents bombardiers capables d'atteindre l'Union soviétique, trois cents bombardiers de combat sur des porte-avions et mille porteurs supersoniques.
L'Union soviétique était manifestement à la traîne avec cinquante à cent missiles intercontinentaux et moins de deux cents bombardiers à grande autonomie. Mais le budget militaire des États-Unis continua de grimper, ainsi que l'hystérie et les profits des entreprises qui profitaient de la multiplication des contrats d'armement. L'emploi et les salaires grimpèrent également suffisamment pour maintenir un nombre non négligeable d'Américains dans la dépendance de l'industrie de guerre.
En 1970, le budget militaire américain atteignait les 80 milliards de dollars et les entreprises impliquées dans la production militaire faisaient des bénéfices colossaux. Deux tiers des 40 milliards dépensés pour les systèmes d'armement allaient directement dans les caisses de douze ou quinze géants industriels dont la seule raison d'être était de remplir les contrats militaires passés avec le gouvernement. Le sénateur Paul Douglas, économiste et président du Joint Economie Committee du Sénat, remarquait que les « six septièmes de ces contrats ne font l'objet d'aucun appel d'offres. [...] Prétextant la nécessité de garder le secret, le gouvernement choisit une entreprise et dresse avec elle un contrat au cours de négociations plus ou moins secrètes ».
C. Wright Mills, dans son livre sur les années 1950, The Power Elite, range les militaires parmi l'élite, aux côtés des politiciens et des entrepreneurs. Ces éléments étaient de plus en plus intriqués. Un rapport sénatorial démontra que les cent plus importantes entreprises américaines travaillant pour l'industrie de l'armement et détenant 64,7 % des contrats en ce domaine employaient plus de deux mille anciens officiers de haut rang de l'armée américaine.
Dans le même temps, les États-Unis tissaient, au moyen de l'aide économique accordée à certains pays, un réseau de domination économique à travers le globe et renforçaient ainsi leur influence politique. Le plan Marshall de 1948, qui accordait 16 milliards de dollars d'aide économique sur quatre ans aux pays de l'Europe de l'Ouest, avait pour objectif de reconstruire des marchés pour les produits américains. George Marshall (d'abord général puis secrétaire d'État) déclara : « II est absurde de penser qu'une Europe laissée à elle-même [...] demeurerait aussi ouverte au commerce américain qu'elle a pu l'être par le passé. »
Mais le plan Marshall possédait également un objectif politique. Les partis communistes italien et français étaient relativement puissants. Les États-Unis décidèrent d'user du pouvoir de l'argent et de faire pression pour faire en sorte qu'ils ne participent pas aux gouvernements nationaux. Lorsque le plan se mit en œuvre, le secrétaire d'État de Truman, Dean Acheson, déclara : « Ces mesures de soutien à la reconstruction ne sont qu'en partie motivées par des sentiments humanitaires. Votre Congrès a autorisé et votre gouvernement applique aujourd'hui ces mesures de soutien à la reconstruction principalement pour des raisons d'intérêt national. »
À partir de 1952, l'aide fournie aux pays étrangers devint de plus en plus clairement destinée à instaurer des pouvoirs militaires dans les pays non communistes. Au cours des dix années qui suivirent, sur les 50 milliards de dollars d'aides fournis par les États-Unis à quatre-vingt-dix pays, seuls 5 milliards étaient destinés au développement économique non militaire.
Lorsque John F. Kennedy prit ses fonctions, il inaugura l'Alliance pour le progrès, un programme d'aide destiné à l'Amérique latine, en insistant sur les réformes sociales et l'amélioration des conditions de vie. Mais il s'avéra qu'il s'agissait avant tout d'une aide militaire afin de maintenir au pouvoir des dictatures de droite et de leur permettre d'écraser les révolutions.
Entre l'aide militaire et l'intervention militaire, il n'y avait qu'un pas. Ce que Truman avait déclaré au début de la guerre de Corée à propos de la « loi de la force » et de la « force de la loi » fut sans cesse contredit par ses actes et par ceux de ses successeurs. En Iran, en 1953, la CIA parvint à renverser un gouvernement qui avait pour les plus pauvres. Ils organisèrent une manifestation d'un millier de personnes, à laquelle participèrent six cents Blancs. Le lendemain, le conseil municipal votait un budget d'assistance aux chômeurs de 6 000 dollars. Pourtant, immédiatement après cette décision, Herndon fut arrêté sans possibilité de communiquer avec quiconque. Il fut accusé d'avoir violé la législation anti-émeute de l'État de Géorgie. Il raconta plus tard comment, lors de son procès, le représentant de l'État de Géorgie fit lire au jury quelques passages des documents qu'on avait saisis chez lui : « Ils m'ont interrogé encore et encore. Est-ce que je pensais vraiment que les patrons et le gouvernement devaient payer des allocations aux chômeurs ? Que tes nègres devraient être les égaux des Blancs dans tous les domaines? Est-ce que j'approuvais la revendication d'autodétermination de la Black Bellt (Ensemble d'États dans lesquels la population noire était majoritaire.) ; que les nègres devraient pouvoir gouverner la Black Belt en en expulsant les propriétaires blancs et les autorités gouvernementales ? Croyais-je vraiment que la classe ouvrière était capable de diriger elle-même les usines, les compagnies minières et le gouvernement ? Les patrons étaient-ils totalement inutiles ? Je leur ai dit que je pensais tout ça et bien d'autres choses encore. »
Herndon passa cinq ans en prison, jusqu'à ce que la Cour suprême décrète l'inconstitutionnalité de la loi au nom de laquelle il avait été condamné. Les gens comme Herndon, qui témoignaient déjà aux yeux des autorités du dangereux militantisme des Noirs, s'avéraient plus dangereux encore lorsqu'ils étaient liés au parti communiste.
D'autres individus liés au parti aggravaient le danger : Benjamin Davis, l'avocat noir qui avait défendu Herndon ; des personnalités d'envergure nationale, comme le chanteur-acteur Paul Robeson et l'universitaire et écrivain W. E. B. Du Bois, qui ne cachaient pas leur soutien et leur sympathie envers le parti communiste. Les Noirs n'étaient pas aussi anticommunistes que les Blancs. Ils ne pouvaient pas se permettre ce luxe tant les alliés étaient rares. Ainsi, si les positions politiques de Herndon, de Du Bois ou de Robeson étaient globalement stigmatisées par l'opinion nationale, leur esprit vindicatif inspirait tout de même la communauté noire.
Le militantisme noir qui avait surgi çà et là pendant les années 1930 fut réduit à l'état de frémissement pendant la Seconde Guerre mondiale, quand l'Amérique dénonçait le racisme chez les autres tout en maintenant chez elle la ségrégation, dans les forces armées comme dans l'industrie, où les Noirs ne pouvaient occuper que les emplois sous-payés. Mais lorsque la guerre prit fin, un phénomène nouveau vint raviver la question raciale : la toute première révolte des peuples d'Asie et d'Afrique.
Le président Harry Truman fut contraint de reconnaître le problème au début de la guerre froide avec l'Union soviétique et lorsque les anciennes colonies, partout à travers le monde, se soulevèrent et menacèrent de se rallier au marxisme. Il fallut alors se confronter à la question raciale. D'une part pour apaiser une population noire enhardie par les promesses faites pendant la guerre puis frustrée de ne rien voir venir, d'autre part pour présenter au monde l'image d'une Amérique capable de répondre à la critique communiste permanente dénonçant la question raciale comme l'échec le plus flagrant de la société américaine. Ce que Du Bois avait dit bien des années auparavant, sans réussir à se faire entendre, redevenait évident en 1945 : « La grande question du XXe siècle [serait] celle de la ségrégation raciale. »
À la fin de 1946, le président Truman mit en place un comité des droits civiques qui proposa que les prérogatives du bureau des droits civiques du département de la Justice soient étendues, que l'on crée une commission des droits civiques permanente et que le Congrès vote une loi interdisant les lynchages et toute nouvelle législation discriminante. Le comité suggérait, en outre, que de nouvelles lois soient votées pour mettre fin à la discrimination à l'emploi.
Le comité Truman révélait ouvertement ses motivations. Certes, déclarait-il, il existait une « raison morale », un problème de conscience. Mais il y avait également une « raison économique » — en n'utilisant pas tous les talents disponibles, la discrimination coûtait cher au pays. Enfin, il existait de surcroît une raison d'ordre diplomatique : « Notre position dans le monde de l'après-guerre est si cruciale pour l'avenir que la moindre de nos actions a de gigantesques répercussions. [...] Nous ne pouvons pas nier que notre attitude sur la question des droits civiques est partout mise en cause. La presse écrite et radiophonique ne parle que de cela. [...] Ceux qui proposent des philosophies concurrentes de la nôtre ont souligné - en les travestissant honteusement - nos imperfections. [...] Ils essaient de démontrer que notre démocratie était un pur mensonge et que notre pays se fait l'oppresseur permanent des populations défavorisées. Cela peut sembler ridicule à nos compatriotes, mais il semble que nos amis s'en inquiètent sérieusement. Les États-Unis ne sont pas si forts et le triomphe final de la démocratie n'est pas si assuré que nous puissions nous permettre d'ignorer ce que le reste du monde pense de nous ou de notre attitude. » [p.508-509]
Mais tout ne se passa pas comme prévu. Le mot d'ordre était désormais « Black Power », c'est-à-dire l'expression d'une méfiance à l'égard de tout « progrès » offert ou accordé aux Noirs par les Blancs. Un rejet du paternalisme. Peu de Noirs (et tout aussi peu de Blancs, d'ailleurs) connaissaient ces propos de l'écrivain blanc Aldous Huxley : « Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent. » C'est pourtant ce que signifiait le « Black Power », outre une certaine fierté de race, l'accent mis sur l'indépendance des Noirs et souvent même sur l'idée du séparatisme. Malcolm X fut sans conteste le porte-parole le plus convaincant de cette mouvance. Après son assassinat en 1965 — dont les causes restent aujourd'hui encore obscures -, il fit figure de véritable martyre. Des centaines de milliers de personnes lurent son Autobiography., au point qu'il devint plus influent mort qu'il ne l'avait été de son vivant.
Si Martin Luther King continuait d'être respecté, il fut peu à peu supplanté par de nouveaux héros : par exemple Huey Newton, des Black Panthers. Ces derniers avaient des armes et prônaient l'autodéfense.
À la fin de 1964, Malcolm X s'était adressé à des étudiants du Mississippi qui visitaient Harlem : « Vous obtiendrez la liberté en faisant savoir à votre ennemi que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour obtenir votre liberté. Ce n'est qu'alors que vous l'obtiendrez. C'est le seul moyen de l'obtenir. Si vous agissez ainsi, ils vous traiteront de « négro enragé » ou plutôt de « Noir enragé », car ils ne disent plus « négro ». Ou bien ils vous qualifieront d'extrémistes ou de révolutionnaires ou de traîtres ou de rouges ou de radicaux. Mais si vous êtes suffisamment nombreux à être radicaux et que vous le restez suffisamment longtemps, vous obtiendrez votre liberté. » [p.522]
Entre 1964 et 1972, la nation la plus puissante et la plus riche du monde a fourni un gigantesque effort militaire, usant de toutes les armes disponibles, à l'exception de la bombe atomique, pour venir à bout d'un mouvement révolutionnaire nationaliste dans un petit pays à la population essentiellement rurale. En vain. Cette guerre américaine contre le Vietnam fut un combat entre la technologie moderne organisée et des êtres humains organisés. Et ce sont ces derniers qui l'emportèrent.
C'est à l'occasion de cette guerre que se développa le plus important mouvement pacifiste que les États-Unis aient jamais connu. Mouvement qui joua un rôle crucial dans l'arrêt des hostilités. Nous sommes là devant un autre aspect surprenant des années 1960.
À l'automne 1945, le Japon vaincu dut évacuer l'Indochine, ancienne colonie française qu'il avait occupée dès le début de la guerre. Entre-temps, un mouvement révolutionnaire était né dans cette région du monde, résolu à mettre fin à la colonisation et à changer la vie des paysans indochinois. Emmenés par le communiste Hô Chi Minh, les révolutionnaires avaient combattu les Japonais et célébré leur départ, en 1945, de manière spectaculaire avec un million de personnes dans les rues de Hanoi. Ils rédigèrent ensuite une Déclaration d'indépendance inspirée à la fois de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la Révolution française et de la Déclaration d'indépendance américaine. Le texte débutait ainsi : « Tous les hommes sont égaux. Leur Créateur les a dotés de droits inaliénables parmi lesquels la Vie, la Liberté et la Recherche du bonheur. » A l'image des Américains qui, en 1776, avaient dressé la liste de leurs griefs à l'encontre de la monarchie anglaise, les Vietnamiens y faisaient part de leurs critiques à l'égard de la domination française : « [Les Français] ont appliqué des lois inhumaines. [...] Ils ont construit plus de prisons que d'écoles. Ils ont impitoyablement assassiné les patriotes et noyé les révoltes dans des flots de sang. Ils ont muselé l'opinion publique. [...] Ils se sont emparés de nos rizières, de nos mines, de nos forêts et de nos matières premières. [...] Ils ont institué des taxes injustes et plongé notre peuple et plus particulièrement les paysans dans la plus extrême misère, f...] Entre la fin de l'année dernière et le début de cette année [...], plus de deux millions de nos concitoyens sont morts de faim. [...] Le peuple vietnamien tout entier, animé par un objectif commun, est déterminé à combattre jusqu'au bout toute tentative de la France colonialiste pour reconquérir ce pays. »
Le rapport sur la guerre du Vietnam du département américain de la Défense, destiné à rester confidentiel mais rendu public par Daniel Ellsberg et Anthony Russo dans leur fameux Pentagon Papers, décrit ainsi l'action de Hô Chi Minh : « II a fait du Viêt-minh la seule force d'envergure nationale capable de combattre aussi bien les Japonais que les Français. Pendant la guerre, il était le seul leader vietnamien à bénéficier d'un soutien d'envergure nationale et il a su s'assurer la loyauté du peuple vietnamien lorsque, en août-septembre 1945, il expulsa les Japonais [...], fonda la République démocratique du Vietnam et se prépara à recevoir les futures forces alliées d'occupation. [...] En septembre 1945, le Vietnam fut pendant quelques semaines - pour la première et unique fois de son histoire récente — libéré de toute domination étrangère et unifié du nord au sud sous l'autorité de Ho Chi Minh. »
Mais les puissances occidentales envisageaient déjà de mettre fin à cette indépendance. L'Angleterre, qui occupait le Sud de l'Indochine, finit par le rendre aux Français. Les États-Unis persuadèrent la Chine nationaliste (dirigée par Chiang Kai-Shek avant la révolution communiste), qui occupait le Nord de l'Indochine, d'en faire autant. Hô Chi Minh déclara alors à un journaliste américain : « Nous nous retrouvons apparemment seuls. [...] Il va nous falloir compter sur nos propres forces. »
Entre octobre 1945 et février 1946, Hô Chi Minh adressa huit lettres au président Truman, lui rappelant les promesses d'autodétermination inscrites dans la charte de l'Atlantique. L'un de ces courriers fut également adressé aux Nations unies : « Je souhaite attirer l'attention de Votre Excellence, pour des raisons humanitaires, sur la question suivante. Deux millions de Vietnamiens sont morts de faim pendant l'hiver 1944 et au printemps 1945 des suites de la politique de privation menée par les Français qui se sont emparés de notre riz et l'ont stocké jusqu'à ce qu'il pourrisse. [...] Les trois quarts de nos terres cultivées ont été inondés au cours de l'été 1945 avant de subir une terrible sécheresse. Les cinq sixièmes de la récolte attendue ont été perdus. [...] Nombreux sont ceux qui souffrent de la famine. [...] Si les grandes puissances mondiales et les organisations humanitaires internationales ne nous viennent pas en aide, nous allons au-devant d'une catastrophe imminente. »
Truman ne daigna même pas répondre.
En octobre 1946, les Français bombardèrent Haiphong, un port situé au nord du Vietnam. Ainsi commençait une guerre de huit ans entre le mouvement Viêt-minh et la France pour déterminer lequel des deux dirigerait le Vietnam. Après la victoire des communistes en Chine en 1949 et la guerre de Corée l'année suivante, les États-Unis commencèrent à apporter une aide militaire massive à la France. Jusqu'en 1954, l'Amérique équipa toute l'armée française d'Indochine de fusils et de mitrailleuses et y investit un milliard de dollars. Au total, les États-Unis financèrent 80 % de l'effort de guerre français.
Pour quelles raisons ? On expliquait à l'opinion publique américaine qu'il s'agissait d'aider à stopper la progression du communisme en Asie. Dans les notes confidentielles du Conseil national de sécurité (qui conseillait le président en matière d'affaires étrangères), on trouve trace, en 1950, de conversations concernant ce qui serait plus tard désigné sous le nom de « théorie des dominos ». Comme pour une rangée de dominos, on pensait que si un pays tombait aux mains des communistes, son voisin le plus proche succomberait également et ainsi de suite. Il fallait donc à tout prix empêcher le premier pays de tomber.
En juin 1952, ces mêmes notes confidentielles évoquaient le réseau constitué par les bases militaires américaines situées le long de la côte chinoise, aux Philippines, à Taïwan, au Japon et en Corée du Sud : « Le contrôle du Sud-Est asiatique par les communistes rendrait particulièrement précaire la position américaine dans les îles du Pacifique et mettrait en péril les intérêts américains en matière de sécurité en Extrême-Orient. [...] Le Sud-Est asiatique, et en particulier la Malaisie et l'Indonésie, fournit la plus grande part de caoutchouc naturel et d'étain de notre marché intérieur, et regorge de pétrole et autres matières premières d'une importance stratégique évidente. » [p.531-533]
Patricia Robinson écrivit un petit livre, Poor Black Woman, dans lequel elle établissait un lien entre la question féministe et la nécessité de changer fondamentalement la société : « La révolte de la femme noire et pauvre, ce marais de la hiérarchie sociale dont on n'a jamais parlé jusqu'ici, pose la question de savoir ce qu elle exige et pour quel type de société elle est prête à se battre. Pour commencer, elle exige de pouvoir jouir du contrôle des naissances au même titre que les Blanches et la femme noire de la petite bourgeoisie. Elle est également consciente que le processus d'oppression se joue à deux et que, comme les autres pauvres, elle ne veut plus jouer. Elle est l'alliée de tous ceux qui, à travers le monde, ne possèdent rien, et elle soutient leurs luttes révolutionnaires. Les conditions historiques l'ont contrainte à soustraire ses enfants à la domination masculine, à les élever et à subvenir seule à leurs besoins. De ce fait, la domination et l'exploitation de la femme par l'homme s'est sérieusement affaiblie. En outre, elle a conscience que ses enfants sont voués à servir — comme tous les enfants pauvres de toute éternité - de mercenaires misérables et sous-payés dans le seul but de maintenir et de promouvoir une élite toute-puissante. [...] Comprenant tout cela, elle a d'ores et déjà commencé à remettre en question la domination masculine et la société de classes qui la sous-tend : le capitalisme. » [p.573]
Les gens n'éprouvaient plus le besoin d'obéir à ceux qu'ils considéraient auparavant comme supérieurs à eux en âge, rang, statut, connaissances, caractère ou talent. »
Tout cela, affirmait Huntington, avait « posé quelques problèmes en termes de gouvernance des démocraties dans les années 1970 ». Par-dessus tout, il y avait eu ce déclin de l'autorité présidentielle. Or, « si quelqu'un gouvernait les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, c'était bien le président, agissant avec le soutien et la coopération de groupes ou d'individus indispensables à la bonne marche de l'exécutif, de l'administration fédérale, du Congrès et, plus important encore, du monde des affaires, des banques, des conseils juridiques, des médias, qui composent le versant privé des pouvoirs en place. »
Il s'agit là sans aucun doute de la déclaration la plus franche qu'ait jamais émise un conseiller de l'élite dirigeante.
Huntington ajoutait que, pour gagner les élections, un président devait s'assurer le soutien d'une large coalition. Mais « le lendemain de son élection, l'importance de sa majorité perd une part — si ce n'est la totalité - de son influence sur sa manière de gouverner le pays. Ce qui compte désormais, c'est d'obtenir le soutien des personnages clefs des grandes institutions au gouvernement et à la société dans son ensemble. [...] Cette coalition doit comprendre des personnages incontournables du Congrès, de l'appareil exécutif ainsi que des représentants du secteur privé ».
Huntington donnait ensuite quelques exemples : « Truman a mis un point d'honneur à faire participer à son administration des personnalités non partisanes : des banquiers républicains et des conseillers juridiques de Wall Street. Il s'adressait directement aux sources du pouvoir réel dans le pays pour obtenir l'aide dont il avait besoin pour diriger le pays. Eisenhower hérita de cette coalition dont il était lui-même en partie le produit. [...] Kennedy essaya de recréer une alliance structurelle du même type. »
Ce qui semble-t-il inquiétait le plus Huntington, c'était le déclin de l'autorité gouvernementale. Par exemple, le mouvement d'opposition à la guerre du Vietnam avait provoqué l'abandon du principe de la conscription. « La question se pose alors nécessairement de savoir si, en cas de nouvelles menaces planant sur la sécurité nationale (et cela se produira immanquablement), le gouvernement pourrait disposer de l'autorité suffisante pour exiger les moyens et les sacrifices nécessaires pour y faire face. »
Huntington envisageait la fin possible de la période « durant laquelle les États-Unis ont imposé leur pouvoir hégémonique sur l'ordre international ». Il déclarait pour finir que l'on assistait à « un abus de démocratie » et il appelait de ses vœux « une limitation souhaitable de la démocratie politique ».
Huntington rédigea ce rapport pour une institution qui allait avoir une grande importance pour l'avenir des États-Unis. La Commission trilatérale fut mise sur pied en 1973 par David Rockefeller et Zbigniew Brzezinski. Rockefeller était un dirigeant de la Chase Manhattan Bank et une figure de première importance dans le monde de la finance. Brzezinski, professeur à la Columbia University et spécialiste des relations internationales, était également consultant auprès du secrétariat d'État américain.
Robert Manning écrivit dans la Far Eastern Economie Review du 25 mars 1977 que « l'initiative de la commission revenait entièrement à Rockefeller. Selon George Franklin, le secrétaire général de cette commission, Rockefeller "était fort soucieux de la dégradation des relations entre les États-Unis, l'Europe et le Japon". Franklin expliquait que Rockefeller avait fait part de son inquiétude à d'autres membres de l'élite dirigeante : "Dans le cadre du Groupe Bilderberg - une organisation anglo-saxonne des plus respectables et qui opère depuis déjà pas mal de temps -, Mike Blumenthal a déclaré que la situation internationale était très inquiétante et se demandait si un groupe d'intérêt privé ne pouvait pas envisager de faire quelque chose à ce sujet. [...] David [Rockefeller] a alors réitéré sa proposition." Ensuite, Brzezinski, un proche de Rockefeller, a été chargé de mettre sur pied la commission avec des fonds fournis par ce dernier ». [p.628-629]
L'administration Reagan, qui ne s'offusquait guère du comportement des juntes militaires au pouvoir en Amérique latine (au Guatemala, au Salvador, au Chili) tant qu'elles étaient « amicales » à l'égard des États-Unis, devenait hystérique dès qu'une dictature lui était hostile. Ce fut le cas du régime de Khadafi en Libye. En 1986, lorsque des terroristes non identifiés firent exploser une bombe dans une discothèque de Berlin-Ouest, tuant un soldat américain, la Maison-Blanche ordonna immédiatement des représailles. Khadafi était sans aucun doute responsable de divers actes terroristes, mais il n'y avait absolument aucune preuve qu'il l'ait été dans ce cas précis.
Reagan décida de frapper un grand coup. Des avions survolèrent Tripoli avec pour mission de bombarder le domicile de Khadafi. Les bombes tombèrent sur une ville surpeuplée, faisant selon certains diplomates en place à Tripoli une centaine de victimes. Khadafi en sortit indemne, mais l'une de ses filles adoptives fut tuée.
Le professeur Stephen Shalom écrit à propos de ces événements (Impérial Alibis) : « Si le terrorisme se définit comme une violence politiquement motivée perpétrée contre des cibles non militaires, alors l'un des actes de terrorisme international les plus spectaculaires de cette année est sans doute le raid américain sur la Libye. » [p.664]
Aux États-Unis, le parti républicain prétendit que la politique sans compromis de Reagan et l'augmentation des dépenses militaires avaient provoqué l'effondrement de l'Union soviétique. En fait, les changements avaient commencé bien avant, dès la mort de Staline, en 1953, et en particulier sous la responsabilité de Nikita Khrouchtchev. Un débat plus ouvert avait vu le jour à cette époque. Mais la ligne dure pratiquée par les États-Unis était vite devenue un obstacle à la libéralisation du régime. L'ancien ambassadeur américain en Union soviétique, George Kennan, écrivit que « l'extrémisme pendant la guerre froide avait plus retardé que hâté les grands changements qui ont renversé le régime soviétique à la fin des années 1980 ». Quand la presse et les politiciens américains exultèrent devant l'effondrement de l'Union soviétique, Kennan fit remarquer que non seulement la politique américaine durant la guerre froide avait retardé cet effondrement, mais qu'elle avait eu un coût terrible pour le peuple américain : « Cela nous a coûté quarante années de phénoménales et parfaitement vaines dépenses militaires. Nous devons également subir cette culture du nucléaire qui fait que le gigantesque et inutile arsenal nucléaire est devenu (et reste aujourd'hui encore) un véritable danger pour l'environnement et pour la planète. »
L'effondrement soudain de l'Union soviétique surprit totalement les responsables politiques américains. Des interventions militaires avaient eu lieu en Corée et au Vietnam - ainsi qu'à Cuba et en République dominicaine —, faisant de nombreux morts. L'aide militaire américaine s'était exportée partout à travers le monde - en Afrique, en Europe, en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie - sous prétexte de répondre à la menace communiste de l'Union soviétique. Les citoyens américains avaient versé plusieurs milliers de milliards de dollars au travers de l'impôt pour maintenir un arsenal nucléaire et non nucléaire colossal ainsi que des bases militaires dans le monde entier. Tout cela pour contrer la « menace soviétique ».
Les États-Unis avaient désormais l'opportunité de redéfinir leur politique étrangère et de consacrer des milliards de dollars par an à des projets progressistes et sociaux.
Mais il n'en fut rien. Car en même temps que l'autosatisfaction exaltée (« Nous avons gagné la guerre froide ! »), un vent de panique se mit à souffler : « Comment continuer à soutenir notre complexe militaro-industriel ? » [p.665]
La notion de sauveur traverse toute notre culture, bien au-delà de la seule politique. Nous avons appris à nous en remettre aux stars, aux dirigeants et aux experts en tous genres, négligeant de ce fait nos propres ressources, notre propre force et pour finir notre personnalité même. Mais il arrive de temps en temps que les Américains rejettent cette idée et qu'ils se révoltent.
Ces rébellions ont toutes, jusqu'à présent, été maîtrisées. Le système américain est le plus ingénieux des systèmes de maintien de l'ordre social que l'humanité ait imaginés. Dans un pays aussi riche en ressources naturelles, en talents de toutes sortes et en force de travail, le système peut se permettre de distribuer juste ce qu'il faut de richesses à juste ce qu'il faut de citoyens pour limiter l'expression du mécontentement à une minorité « turbulente ». Ce pays est si puissant, si vaste et si apprécié par tant de citoyens qu'il peut se permettre d'accorder la liberté de contester à une petite minorité insatisfaite.
Il n'existe pas d'autres systèmes de contrôle capables d'offrir autant d'opportunités, de possibilités, de latitude, de souplesse et de récompenses aux heureux gagnants de la loterie sociale. Il n'en est pas non plus qui répartisse ses outils de contrôle de manière aussi sophistiquée - par le vote, la hiérarchie du travail, l'Église, la famille, l'enseignement, les mass-médias —, ni aucun qui ne sache aussi bien endormir son opposition en faisant quelques réformes, en isolant les individus, en mettant l'accent sur la loyauté patriotique.
Un pour cent de la population américaine détient un tiers de la richesse nationale. Le reste est réparti de telle manière que les 99 % de la population restante sont montés les uns contre les autres : les petits propriétaires contre les plus démunis, les Noirs contre les Blancs, les « natifs » américains contre les citoyens d'origine étrangère, les intellectuels et les professions libérales contre les travailleurs non qualifiés et non diplômés. Ces groupes se sont opposés et ont lutté les uns contre les autres avec une telle violence qu'ils en ont oublié qu'ils étaient tous réduits à se partager les maigres restes de la richesse nationale.
Malgré la réalité de cette lutte amère et désespérée autour des rares ressources épargnées par les élites dominantes, je prends la liberté de réunir ces 99 % d'Américains sous l'appellation de « peuple ». L'histoire que j'ai écrite tente de rendre compte de leur intérêt commun, même lorsque ce dernier a été détourné, voire dissimulé. Mettre l'accent sur l'unité de ces 99 % de la population américaine et affirmer que leurs intérêts sont parfaitement contradictoires avec ceux des plus riches revient à faire exactement ce que les gouvernements américains et l'élite fortunée qui les soutient — des Pères Fondateurs à nos jours - ont toujours essayé d'empêcher. Madison craignait une « faction majoritaire » et espérait que la nouvelle Constitution réussirait à la contrôler. Avec ses collègues, il décida que le Préambule de la Constitution commencerait par l'expression : « Nous, le peuple. » C'était prétendre que le nouveau régime américain représenterait tout le monde et imaginer que ce mythe, accepté comme réalité, pourrait garantir la « stabilité dans les affaires intérieures ».
Cette prétention s'est maintenue à travers les générations, confortée par l'invention de symboles matériels ou rhétoriques d'unité, tels le drapeau, le patriotisme, la démocratie, l'intérêt national, la défense nationale ou la sécurité nationale. Ces slogans étaient enfouis au cœur même de la culture américaine. On songe à des chariots formant un cercle au beau milieu des plaines de l'Ouest, de l'intérieur duquel les Américains blancs relativement aisés pourraient tirer sur les ennemis extérieurs — les Indiens, les Noirs et les autres Blancs trop misérables pour être autorisés à pénétrer dans le cercle. Quant aux responsables du convoi, ils observent à bonne distance et, une fois le combat terminé et le terrain jonché de morts et de blessés des deux camps, ils prennent possession de la terre et préparent de nouvelles expéditions pour conquérir de nouveaux territoires.
Pourtant, ce plan n'a jamais vraiment fonctionné à la perfection. Si l'on en juge par les soulèvements de fermiers, les révoltes d'esclaves, le mouvement abolitionniste, la naissance du féminisme et l'état de guerre permanent avec les Indiens au cours des années qui précédèrent la guerre de Sécession, ni la Révolution ni la Constitution ne semblent avoir réussi à garantir la stabilité du système, et ce malgré la maîtrise des ressentiments sociaux hérités de la période coloniale. Dans le même temps, on réduisait les Noirs en esclavage, on massacrait et déportait les Indiens. Après la guerre de Sécession, une nouvelle alliance des élites du Sud et du Nord vit le jour, tandis que Noirs et Blancs des classes défavorisées étaient pris dans les conflits raciaux, que les travailleurs américains du Nord se voyaient opposés aux immigrés et que les fermiers se trouvaient éparpillés sur le vaste territoire national. Quant au système capitaliste, il s'imposait dans l'industrie et au gouvernement. Pourtant, c'est à cette époque qu'éclatèrent des révoltes dans les milieux ouvriers et que prit naissance un vaste mouvement d'opposition chez les fermiers du pays. [p.748-749]
L'histoire qui maintient en vie la mémoire des mouvements populaires suggère de nouvelles définitions du pouvoir. Traditionnellement, on considère que quiconque possède la puissance militaire, la fortune, la maîtrise de l'idéologie officielle et la suprématie culturelle détient le pouvoir. Mesurée à cette aune, la résistance populaire ne paraît jamais assez forte pour survivre. Pourtant, les victoires inattendues des rebelles — même les victoires momentanées - démontrent la vulnérabilité des soi-disant puissants. Dans un système extraordinairement sophistiqué, les élites au pouvoir ne peuvent se maintenir sans la soumission et la loyauté des millions de gens à qui l'on accorde, en échange de ce service, de bien maigres récompenses : les soldats, la police, les enseignants, les hommes d'Église, les fonctionnaires et les travailleurs sociaux, les techniciens et les ouvriers, les médecins, les hommes de loi, les infirmières, les travailleurs des transports et des communications, les éboueurs et les pompiers. Ces gens — les catégories dotées de quelques privilèges mineurs - sont pris dans une alliance avec les élites. Ils forment, en quelque sorte, la « garde prétorienne » du système, véritable digue entre les classes les plus favorisées et les classes les plus pauvres. S'ils cessent d'obéir, le système s'effondre.
Cela ne pourra arriver, me semble-t-il, que lorsque tous ceux d'entre nous qui sont un tant soit peu privilégiés et vaguement à l'aise financièrement réaliseront que nous sommes comme les gardiens de la prison d'Attica pendant l'émeute des prisonniers : éminemment sacrifiables. C'est-à-dire que le système, quelle que soit la manière dont il nous récompense, est parfaitement capable en cas de nécessité et pour conserver le contrôle de la situation de se débarrasser de nous.
Aujourd'hui, certaines données nouvelles sont si évidentes qu'elles pourraient entraîner de notre part le renoncement total à notre loyauté envers le système. [p.752-753]
Le marxisme et la "société de l'information"
Au sein des sociétés dites « de l’information », les idées et les théories sociales sont amenées à jouer un rôle prépondérant dans le processus de transformation social.
« Pour ce qui est de l’importance des idées et théories sociales, […] de leur rôle dans l’histoire, le matérialisme historique, loin de les nier, souligne au contraire leur rôle et leur importance considérables dans la vie sociale, dans l’histoire de la société. » (Exposé de la méthode du matérialisme historique et philosophique par Staline dans l’Histoire du P.C. (b) de l’URSS, chapitre IV – 2)
Or aujourd’hui, les informations ne transitent plus uniquement dans les médias tels la presse, la radio et la télévision où toutes les informations sont au préalable filtrées par les agences de presse avant de subir le couperet de la censure de l’argent [car seuls les trusts ont les moyens de se payer ces « industries de l’information »], mais peuvent dorénavant transiter librement via le Web, et ce avec des moyens financiers limités.
Le développement effréné des canaux de circulation de l’information et notamment d’un média de masse [encore] libre tel internet, rend aujourd’hui possible, plus que jamais la « réalisation théorique des idées communistes » (Karl Marx, Rheinische Zeitung, 16 octobre 1842). En effet, les masses disposent aujourd’hui de canaux d’information rapides, libres et à bon marché, canaux qui permettent de rompre certains des effets néfastes de la concurrence qui sévit au sein des rangs des travailleurs et qui repousse l’échéance de la révolution sociale, à savoir l’isolement des individus et la désorganisation qui en résulte.
« Tout en les rassemblant, la concurrence isole les individus, non seulement les bourgeois, mais davantage encore les prolétaires. C'est pourquoi, un temps assez long s'écoule avant que ces individus puissent s'unir, sans parler du fait que pour ne pas rester purement locale, cette union nécessite la création préalable, par la grande industrie, des moyens indispensables, tels que les grands centres industriels et les voies de communication rapides et bon marché ; c'est pourquoi il faut de longs combats pour vaincre tout pouvoir organisé en face de ces individus isolés et vivant dans des conditions qui produisent chaque jour à nouveau l'isolement. Vouloir le contraire reviendrait à exiger que la concurrence cesse d'exister dans la présente phase de l'histoire ou que les individus chassent de leur esprit des conditions dont ils ne sont pas maîtres, eux qui sont isolés. » (Karl Marx, L’Idéologie allemande)
Aujourd’hui, plus qu’à une tout autre époque, ces canaux d’information offrent la possibilité pratique à la « théorie » de « pénétrer » largement les « masses » afin qu’elle se change en « force matérielle » (Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel)
Alors comment se fait-il que malgré le développement prodigieux des canaux d’information, malgré l’exacerbation des contradiction de la société capitaliste, malgré le fardeau du joug impérialiste qui écrase les masses, que jamais le mouvement communiste ait semblé aussi affaibli et divisé ?
Il y a une raison profonde à cela : la désinformation médiatique qui sature les canaux d’information et qui est à la source de la manipulation des masses et des mystifications politiques d’envergure dont elles sont victimes.
La « société de l’information » est un mythe : la réalité, c’est une boulimie de désinformation !
C’est de la contradiction entre la facilité de circulation des informations et leur dangerosité potentielle pour le maintien de l’ordre capitaliste, que naît la nécessité de la désinformation de masse, de l’intoxication à grande échelle qui caractérise la société contemporaine.
La société capitaliste, en sus des contradictions d’ordre économique, se trouve empêtrée dans cette contradiction supplémentaire : elle a engendré une expansion prodigieuse des canaux d’information pour développer son commerce et ses échanges, leur donner un caractère cosmopolite, mais aujourd’hui, ces créations menacent de se retourner contre leur créateur et de lui jouer un tour particulièrement mauvais, tel l’apprenti sorcier qui a libéré une puissance maléfique qu’il n’est plus en mesure de contrôler et dont il va être la victime.
Cela, la bourgeoisie l’a bien compris, et c’est pourquoi elle s’évertue à renforcer son contrôle sur les canaux d’information et à les saturer d’informations tronquées et falsifiées.
C’est là la cause majeure de l’hypertrophie du secteur médiatique, comme organe régulateur central de l’outil de contrôle social.
C’est là la cause majeure de l’importance de la guerre psychologique et de la guerre de l’information pour la survie du système d’oppression universel que constitue le capitalisme.
En effet, de cette désinformation naissent deux phénomènes salvateurs pour la bourgeoisie :
- Le renforcement de l’idéologie [petite-] bourgeoise parmi les masses.
- Le renforcement [et le plus souvent la victoire] de l’opportunisme à la tête du mouvement ouvrier.
La tâche pratique des marxistes-léninistes qui combattent ces tendances, c’est de retourner contre elle les armes de la bourgeoisie, et notamment son arme de prédilection : la désinformation.
La tâche des marxistes-léninistes est de combattre la désinformation par l’information via l’investissement et le quadrillage systématiques des espaces libres où l’information peut circuler et toucher à grande échelle les masses.
La tâche des marxistes-léninistes
« consiste uniquement à rendre le monde conscient de lui-même, à le réveiller du sommeil où il rêve de lui-même, à lui expliquer ses propres actions. » (Karl Marx, Lettres à A. Ruge, 1843)
« Il s'agit de faire le tableau d'une sourde oppression que toutes les sphères sociales exercent les unes sur les autres, d'une maussaderie générale mais inerte, d'une étroitesse d'esprit faite d'acceptation et de méconnaissance, le tout bien encadré par un système de gouvernement qui, vivant de la conservation de toutes les vilenies, n'est lui-même que la vilenie au gouvernement. (...) Il faut rendre l'oppression réelle encore plus oppressive, en lui ajoutant la conscience de l'oppression, rendre la honte plus honteuse encore, en la divulguant. Il faut dépeindre chaque sphère de la société (...) comme la partie honteuse de cette société » (Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel)
Dans cette optique, le Web, auquel 9 foyers sur 10 sont connectés en occident, fournit une arme acérée, car capable de véhiculer les informations sous les formes les plus variées. Renoncer à s’emparer de cette arme, c’est restreindre la portée de la lutte de classes, c’est renoncer à porter le combat sur ce nouveau champ de bataille, c’est en définitive l’abandonner aux mains de la bourgeoisie et de son idéologie.
Gageons que la bourgeoisie ne tardera pas à sécuriser également le Web et que la lutte contre le « piratage informatique » sera la tête de pont du flicage sur la toile.
Les premiers pas dans ce domaine ont été fait par Microsoft avec ses logiciels de concept .net ; par Intel avec ses processeurs dont le code en fait une signature, une balise « espion » ; et par les géants du disque dur (IBM, Western Digital, Seagate…), qui au nom de la lutte contre la diffusion des mp3 illégaux, poseront les jalons d’un système de contrôle du stockage des informations…
Quelques réflexions sur la 'laïcité'.
Avec quatre annexes :
IV - Le marxisme vu comme une religion : Keynes et Russell parlent du bolchévisme
Une contribution personnelle de janvier 2004 au débat sur la laïcité et ses enjeux réels, en France, et en général... (Voir également la page des citations dont une partie concerne l'athéisme.)
Téléchargements :
Lénine - Textes sur la religion ● E. Varga - La réaction et l'Eglise catholique
Le
marxisme considère le mouvement de la pensée comme la réflexion du
mouvement réel. La « pensée » du capitalisme de type impérialiste est
donc la réflexion de ses fondements matériels, c’est-à-dire économiques.
Quelle est la base économique de l’impérialisme ? Les monopoles. De
quoi naissent ces monopoles ? De la concurrence.
La pensée, la philosophie base de toute la société capitaliste, c’est
l’individualisme, la libre concurrence. Cette libre concurrence, base
matérielle de la société, se reflète en effet dans tous les domaines
de la pensée.
Cette pensée individualiste se manifeste entre autre par la laïcité,
qui revient à déclarer libres les croyances, c’est-à-dire à en faire
une affaire privée. La laïcité est une composante à part entière de
la société capitaliste, et tout autant de la société capitaliste
industrielle que de la société du capitalisme monopoliste.
A ce sujet, Marx disait que c’est justement dans l’Etat laïque que la
religion prend la plus grande importance, parce qu’elle y a été déclarée
affaire privée, et que l’Etat laïque qui proclame simplement la religion
affaire privée, ne fait qu’exprimer l’idéologie de la libre concurrence
appliquée au domaine de la foi, mais n’est nullement une déclaration de
guerre à la religion.
Par exemple, Jules Ferry (promoteur bourgeois de la laïcité) et le pape
Léon XIII avaient ceci de commun qu’ils étaient opposés à la
philosophie du prolétariat : autant pour le capitalisme que pour la foi
religieuse, la philosophie marxiste représente une menace. La philosophie
matérialiste marxiste s’oppose à l'ensemble des variétés de la philosophie idéaliste, qu’elles soient athées
ou religieuses.
La base philosophique de la société capitaliste [comme de toute société
basée sur les antagonismes de classe], c’est l’idéalisme.
Imam ou curé, imam ou mollah, curé ou pape, tous s’appuient sur la
religion, sur des croyances et en définitive sur l’idéalisme
philosophique et la métaphysique. Idéalisme petit-bourgeois athée, idéalisme
clérical ou idéalisme religieux, ces pensées n’en restent pas moins
idéalistes, et donc foncièrement opposées au marxisme.
Certes, il existe des religieux progressistes qui s’appuient sur les
enseignements divins, mais ils ont constitué et constitueront toujours
une minorité. Pour moi, le religieux est au clérical ce que le petit
patron philanthrope est au magnat du rail. Le religieux, tout comme le
philanthrope, (et les deux vont souvent bien ensemble) sont les "derniers
mohicans" de la pensée humanitaire et de la bonne conscience
petite-bourgeoise.
Cette classe de philanthropes et de religieux ne grandit pas, elle se décompose
constamment sous nos yeux. Ex : l’Abbé Pierre ou les sœurs qui vont
fonder des missions dans les bidonvilles du tiers-monde : ce ne sont pas
des cléricaux, mais des religieux, et pourtant ils ont tout le soutient
de l’ordre actuel, du petit peuple comme des impérialistes, des curés
de campagne comme du Pape.
Quant aux croyants véritablement révolutionnaires, ils sont en quantité
encore plus marginale. Fonder notre action sur cette classe qui dépérit,
c’est se tromper : le marxiste doit fonder son action sur ce qui se développe,
même si à cet instant, ce développement n’est encore qu’à l’état
embryonnaire.
Les marxistes, s’ils ne se montrent pas conséquents dans la lutte
contre la religion et la superstition, s’exposent à de cuisantes défaites
dans le tiers-monde et en occident parmi les populations
défavorisées d'origine immigrée : l’abandon de la lutte contre l’opium du peuple
permettra peut-être de rallier plus de gens dans un premier temps, mais
le moment critique de la révolution venu, il faudra s’attendre à des
trahisons.
Pour lutter contre le marxisme, rien de mieux que la foi (les contre-révolutionnaires
qui voudraient voir tomber la Corée du Nord se tiennent près à
distribuer une bible par foyer !).
Dernièrement, j’ai soutenu Saddam Hussein (relativement laïque et
progressif) et son peuple contre l’impérialisme, mais je n’oublie pas
que Saddam Hussein fut un allié des USA et qu’il décimât le PC
irakien. De même, je peux comprendre le choix des cibles de Ben Laden, mais je n’oublie pas que
Ben Laden fut l’un des meilleurs alliés de l’impérialisme US et que
ce milliardaire saoudien est très obscurantiste.
Une chose est certaine : si l’Islam et la Charia triomphent dans le
tiers-monde et en France parmi les populations défavorisées, le
socialisme ne parviendra pas à s’imposer, et alors le choc des
civilisations aura lieu, et nul doute que cela sera profitable à la
bourgeoisie.
Ben Laden et son terrorisme sont un peu au peuple arabe et aux déshérités
ce que ATTAC et l’altermondialisme sont aux peuples occidentaux : des
paravents pour canaliser et détourner les immenses luttes de classes à
venir. Ce sera terrorisme (tiers-monde) et altermondialisme (occident)
ou bien la victoire du socialisme (pour tous), voilà comment se pose le
problème.
Je rappellerai simplement ces paroles de Staline, extraites de sa brochure
« Le marxisme et la question nationale » (1913 ; Œuvres Tome II, p.
308), d’autant plus en rapport avec le sujet, que les marxistes vont se
battre pour que les peuples des pays arabes obtiennent une véritable indépendance
et puissent se forger une identité culturelle.
« Mais admettons l’inadmissible et supposons que l’autonomie
nationale culturelle de notre N. soit réalisée. A quoi mènera-t-elle ?
A quels résultats ? Considérons, par exemple, les Tatars
transcaucasiens, avec leur pourcentage minime d’individus sachant lire
et écrire, avec leurs écoles dirigées par les mollahs tout-puissants,
avec leur culture imprégnée d’esprit religieux... Il n’est pas
difficile de comprendre que les « organiser » dans une union nationale
culturelle, c’est mettre à leur tête les mollahs, c’est les jeter en
pâture aux mollahs réactionnaires ; c’est créer un nouveau bastion
pour l’asservissement spirituel des masses tatares par leur pire ennemi.
Depuis quand les social-démocrates portent-ils de l’eau au moulin des réactionnaires
? »
Au sein de la société capitaliste, il y a contradiction entre 1° la
tendance à la diffusion de l’athéisme « scientiste », résultat des
progrès de la science, c’est-à-dire du rétrécissement du monde des
« choses en soi » inconnaissables et 2° la misère et les tourments
provoqués par le fonctionnement anarchique de la société capitaliste,
misère et tourments qui rendent impossibles la disparition des racines
sociales de la religion. C’est-à-dire que dans le même temps que le développement
de la société industrielle tend à nier l’existence de Dieu, cette
société qui engendre la misère fait naître le désespoir parmi les
masses, et empêche à l’athéisme de triompher.
Je rappellerai simplement ces paroles de Lénine :
« Pourquoi la religion se maintient-elle dans les couches arriérées du
prolétariat des villes, dans les vastes couches du semi-prolétariat,
ainsi que dans la masse des paysans ? Par suite de l’ignorance du
peuple, répond le progressiste bourgeois, le radical ou le matérialiste
bourgeois. Et donc, à bas la religion, vive l’athéisme, la diffusion
des idées athées est notre tâche principale. Les marxistes disent :
c’est faux. Ce point de vue traduit l’idée superficielle, étroitement
bourgeoise, d’une action de la culture par elle-même. Un tel point de
vue n’explique pas assez complètement, n’explique pas dans un sens
matérialiste, mais dans un sens idéaliste, les racines de la religion.
Dans les pays capitalistes actuels, ces racines sont surtout sociales. La
situation sociale défavorisée des masses travailleuses, leur apparente
impuissance totale devant les forces aveugles du capitalisme, qui causent,
chaque jour et à toute heure, mille fois plus de souffrances horribles,
de plus sauvages tourments aux humbles travailleurs, que les événements
exceptionnels tels que guerres, tremblements de terre, etc..., c’est là
qu’il faut rechercher aujourd’hui les racines les plus profondes de la
religion. »
Le problème posé par "l’athéisme scientiste" est le suivant
: il prépare le terrain pour le marxisme. Cela, nos gouvernants l’ont
bien compris, et usent de la religion afin qu’elle les « aide à
maintenir le peuple en esclavage ».
Pour preuve, aux USA, la laïcité est une revendication très difficile,
puisque l’hypocrisie doit être commune, God bless America (voir
l’article de Roger Garaudy : « Qu’est-ce que l’anti-américanisme ?
»)
En Espagne, le « socialiste » José Maria Aznar propose de rendre à
nouveau obligatoire l’enseignement religieux à l’école (sans doute
pour moraliser le peuple !)
Autre exemple : malgré la séparation de l’Eglise et de L’Etat en
France, la messe est retransmise chaque dimanche sur la chaîne publique
FR2.
La laïcité proclamée de l’Etat bourgeois ne signifie pas pour autant
qu’il ait renoncé à user de la foi comme arme contre la
conscientisation des masses. Bien au contraire.
En France, pour les défavorisés, les mis en marge de la société,
l’Etat a bien compris qu’il il y avait l’Islam, c’est-à-dire,
qu’encore une fois l’Etat va préférer reconnaître une communauté
religieuse apparemment indépendante pour les opprimés, plutôt que de
risquer le fait que, privés de cet opium, ils puissent se trouver dans
une position plus influençable vis-à-vis des théories marxistes.
Toute l’agitation en ce moment autour de la création d’une communauté
musulmane francophone (pour exemple l’élection de représentants de
cette communauté, c'est-à-dire la constitution d'un corps de politiciens
musulmans à la solde du grand capital, capable d'encadrer cette dernière
et de lui imprimer un mouvement d'orientation libéral) n’a point d’autre but que de détourner les masses
laborieuses les plus défavorisées de la lutte des classes. C’est la
bourgeoisie qui au final en sortira vainqueur.
Staline disait de l’antisémitisme qu’il « profitait aux exploiteurs,
comme paratonnerre pour que le capitalisme échappe aux coups des
travailleurs ». L’antisémitisme, tout comme le racisme, divise les
communautés dont l’intérêt est pourtant commun et les oppose, il en
est de même pour la religion en général, et la bourgeoisie l’a bien
compris puisqu’elle s’attache à provoquer un choc des civilisations :
la civilisation chrétienne occidentale contre la civilisation
islamo-confucéenne du tiers monde.
Concernant le tiers-monde, l’exemple du Mali, où j’ai déjà séjourné
8 mois, est également particulièrement révélateur (les critiques de
Marx et Lénine sur la religion y sont d’une actualité terrifiante, et
c’est un fait indéniable que la critique de la religion y est la
condition préalable de toute critique) : si la contestation sociale est
si faible en regard de la misère, c’est du fait que la religion y
anesthésie la conscience révolutionnaire et y détourne et atténue les
luttes de classe. Le Mali est principalement musulman (à 80%), le reste
est chrétien. La télévision d’Etat (L’ORTM) y retransmet des émissions
religieuses des deux communautés, et la cohabitation se fait bien (pas de
grosses tensions entre les deux communautés).
L’important pour l’Etat n’est pas de donner l’exclusivité à
l’une des deux religions, l’important pour l’Etat est de veiller à
ce que tous se retrouvent dans l’une des deux religions. Le marxisme y
est pour ainsi dire inconnu, non parce qu’on y parle pas éventuellement
de Marx, mais parce qu’on en tait les enseignements principaux. Ma femme
par exemple est scolarisée et ils ont bien dans le cadre de leur cours
d’histoire quelques informations sur Marx et la lutte de classe, mais
strictement rien concernant son athéisme, qui constitue pourtant le point
de départ de sa critique. Dans le même temps, les politiques au pouvoir
(engagés sur la voie de la soumission totale à l’impérialisme français,
il y est même question de décentralisation) sont glorifiés (même le
culte de la personnalité de Staline tel que rapporté par la bourgeoisie
n’est rien en comparaison : quand les journalistes parlent du président,
(presque chaque jour), c’est Son excellence ATT (Amadou Toumani Touré).
Même les bourgeois intellectuels les plus progressistes, c’est-à-dire
les hauts fonctionnaires de l’Etat, ceux qui sont persuadés d’avoir
des convictions socialistes, ignorent que le marxisme a pour condition préalable
l’athéisme. Ignorant cette critique de l’aliénation de soi dans ses
formes sacrées, ils sont bien entendu tout aussi ignorants de la critique
de l’aliénation de soi dans ses formes profanes, on n’y trouve donc
que du réformisme social d’influence néo-proudhonienne.
Pourquoi est-ce que je m’étends autant sur l’exemple du Mali et de
l’utilisation de la religion qui y est faite ? 1° parce que je connais
bien ce pays et 2° parce qu’il est cité comme un exemple de la « démocratie
» et de la « stabilité politique » en Afrique : bref, c’est le modèle
achevé de la démocratie bourgeoise tiers-mondiste.
Sa devise est « Un peuple, un but, une foi » Rien de plus mensonger et
de plus démagogique : un peuple pour faire croire à la communauté
d’intérêts, et nul doute que ce soit efficace, un but (Lequel ? De
football ? Sans doute, vu les moyens qui y sont consacrés : les actions
pour la jeunesse se réduisent presque à des actions autour de ce culte
de la connerie sportive), et enfin, une foi (chrétienne ou musulmane, peu
importe : c’est en fin de compte la foi en l’argent, qui n’est
absolument pas incompatible avec celle en Dieu, c’est la foi en le développement
par la voie capitaliste, donc la soumission à la bourgeoisie).
Voilà pourquoi mon opposition à la religion est aussi irréductible.
J’ai peur que l’Islam n’ait guère de rôle progressif à jouer (en
tout cas pas plus que le christianisme), et c’est pourquoi je m’oppose
tout autant à l’intégrisme religieux dont fit montre Bush en partant
en croisade contre le « terrorisme islamiste », qu’à l’intégrisme
des islamistes qui servira en fin de compte (dans le moins pire des cas),
j’en ai peur, les intérêts de la bourgeoisie indigène.
Pour reprendre les paroles de Marx, « la lutte contre la religion est la
lutte contre ce monde ci dont la religion est l’arôme spirituel. »
En France, et en général dans les démocraties bourgeoises, la laïcité
a opposé croyants et non-croyants (en ce sens que l’Eglise acceptait
mal la remise en cause de sa suprématie), mais le peuple a été berné
dans l’affaire, car le véritable enjeu n’était pas celui de
combattre la religion, c’est-à-dire de savoir si la laïcité, si la séparation
de l’Etat et de l’Eglise menaçait l’existence même de la religion,
mais de reléguer la religion dans la sphère privée, de lui permettre de
trouver un refuge dans cette sphère privée, puisqu’au sein de la sphère
publique, la question de la remise en cause de la religion posait la
question de la remise en cause de l’Etat à laquelle elle était
directement attachée.
Alors que les marxistes avaient déclaré une guerre à la religion et au
capital, maintenir une liaison étroite entre l’Etat et la religion
exposait le pouvoir aux coups des travailleurs sur les deux flancs, du
fait que l’oppression religieuse pouvait être identifiée directement
à un moyen étatique pour maintenir le prolétariat dans l’ignorance.
En fin de compte, la laïcité a été un moyen de sauver les deux à la
fois : l’Etat, parce qu’il fut de ce fait reconnu démocratique et
libertaire et perdit donc de ce fait aux yeux du peuple un de ses caractères
apparents d’oppression, la religion, parce que maintenant qu’elle était
devenue affaire privée, la lutte contre la religion s’en trouvait
d’une certaine manière décentralisée, et donc rendue plus ardue... La
religion est nécessaire à la conservation du capitalisme, sans laquelle
toutes les contradictions se trouveraient étalées au grand jour à la
vue des peuples, c’en serait alors fini de la paix sociale. Sur la laïcité,
je rappellerai ces paroles de Marx et Lénine :
« Liberté de conscience ! » Si on voulait (...) rappeler au libéralisme ses vieux mots d'ordre, on ne pouvait le faire que sous cette forme : « Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Mais le Parti ouvrier avait là, l'occasion d'exprimer sa conviction que la « liberté de conscience » bourgeoise n'est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui s'efforce de libérer les consciences de la hantise religieuse. Seulement on se complaît à ne pas dépasser le niveau « bourgeois ». (Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875)
« Nous réclamons la séparation complète de l’Eglise et de l’Etat afin de combattre le brouillard de la religion avec des armes purement et exclusivement idéologiques : notre presse, notre propagande. (...) le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, lors de sa fondation, s’est donné pour but, entre autres, de combattre tout abêtissement religieux des ouvriers. Pour nous, la lutte des idées n’est pas une affaire privée ; elle intéresse tout le Parti, tout le prolétariat. » (Lénine)
Je rappellerai que si Ferry a autant fait pour la laïcité et l’éducation,
et a notamment rendu l’éducation publique laïque et obligatoire,
c’est avant tout pour couper court aux expériences d’écoles
populaires qui étaient mises en place par les ouvriers, écoles qui
permettaient au marxisme de mieux pénétrer les larges couches des masses
laborieuses.
Le peuple a été trompé par la bourgeoisie, mais avec l’aide des «
socialistes » et des « pseudo marxistes » qui ont clamé à «
l’avancée sociale » parce qu’ils ont oublié ces paroles que Marx
avait écrites dans sa Critique du programme de Gotha :
« Absolument à rejeter, c’est une "éducation populaire par
l’Etat". Déterminer par une loi générale les ressources des écoles
primaires, la qualification du personnel enseignant, les disciplines
enseignées, etc., et - comme cela se fait aux Etats-Unis - faire
surveiller par des inspecteurs d’Etat l’exécution de ces
prescriptions légales, voilà qui est tout à fait autre chose que de
faire de l’Etat l’éducateur du peuple ! Bien au contraire, il faut,
au même titre, refuser au gouvernement et à l’Eglise toute influence
sur l’école. [...] c’est, au contraire, l’Etat qui a besoin d’une
éducation bien rude, administrée par le peuple. »
Aujourd’hui, les marxistes doivent, comme hier, mener une lutte implacable
sur deux fronts, et ce de manière simultanée :
- Contre les croyances religieuses.
- Contre les mystifications "démocratiques" : droit de vote,
acquis sociaux, Etat providence.
Il nous faut 1° "saccager les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne", afin que la chaîne devienne insupportable à l’homme
; 2° déchirer le voile "démocratique" qui sert de paravent à
la bourgeoisie.
Pour ce qui est du droit de vote, Marx clamait déjà en son temps qu’il
était un « instrument de duperie » de la classe ouvrière. Le sens véritable
des élections en régime bourgeois, est de choisir son parti bourgeois...
Quant aux acquis sociaux, aux congés payés, à la sécurité sociale,
etc., ils sont le fruit de deux facteurs :
- De l’impérialisme (Marx en Engels en percevaient les prémisses et
notaient par exemple à la fin du 19ème siècle un embourgeoisement des
ouvriers anglais, justement disaient-ils parce que l’Angleterre
exploitait l’univers entier, lui permettant de hausser le niveau de vie
de son prolétariat afin de se prémunir contre une trop forte
contestation sociale). Ces hausses du niveau de vie permises par
l’exploitation des colonies (Dont Lénine explique très bien la genèse
dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme) ont été perçues
comme des acquis (et ils apparaissent ainsi à beaucoup d’occidentaux
qui ont en effet profité d’une hausse effective de leur niveau de vie
matériel).
Et se réalisent ces paroles géniales de Marx qu’il avait écrites dans
Travail salarié et capital en 1849 :
« Dire que l’accroissement accéléré du capital est la condition qui favorise le plus le travail salarié, revient à ceci : plus la classe des travailleurs accroît et renforce la puissance ennemie, la richesse étrangère qui la domine, plus s’adoucissent les conditions dans lesquelles il lui est permis de travailler à un nouvel accroissement de la richesse bourgeoise, au renforcement de la puissance du capital : ne peut-elle s’estimer heureuse de se forger elle-même les chaînes dorées par lesquelles la bourgeoisie la traîne à sa remorque ? »
- De la compétition du bloc communiste qui forçait le capitalisme à faire un minimum de dépenses pour améliorer le sort de la classe ouvrière, sans quoi la révolution aurait menacé d’éclater. Ceci est particulièrement évident depuis l’effondrement du révisionnisme en ex-URSS et l’abandon des derniers vestiges du socialisme qui y subsistaient encore : depuis 1991, on a assisté à une offensive généralisée du grand capital sur les acquis sociaux. (Mais à en croire Arlette et sa secte de trotskistes dégénérés, la chute de l’URSS n’a rien changé ni pour les travailleurs, ni pour ce qui est de la géopolitique internationale... Or depuis 1991 : Irak, Yougoslavie, Afghanistan, re-Irak, etc.)
C’est de ce capitalisme d’Etat, enjolivé par nos « socialistes » et
collabos du P''C''F, que naquit le mythe de l’Etat providence,
redistributeur de richesses, où l'impôt aurait été instauré en vue de
créer une société égalitaire, alors que
« Les impôts sont la base économique de la machine gouvernementale, et de rien d'autre. Dans l'Etat de l'avenir, tel qu'il existe en Suisse, cette revendication [de l'impôt progressif sur le revenu] est quasiment satisfaite. L'impôt sur le revenu suppose les différentes sources de revenus des différentes classes sociales et, par conséquent, la société capitaliste. » (Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875)
Annexes :I - Karl Marx sur le rapport de la laïcité à l'émancipation religieuse
Extraits de LA QUESTION JUIVE (1843)
Ce n'est que dans les pays où l'État existe avec son développement complet que le rapport (…) de l'homme religieux, avec l'État politique, par conséquent le rapport de la religion avec l'État, peut se manifester avec son caractère propre et sa toute pureté. La critique de ce rapport cesse d'être de la critique théologique, dès que l'État cesse de se placer vis-à-vis de la religion à un point de vue théologique, dès qu'il se place au point de vue politique et qu'il agit vraiment en État. La critique devient alors la critique de l'État politique. (…) « Il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. » (Marie, ou l'esclavage aux États-Unis, etc., par G. de Beaumont, Paris, 1835, p. 214.) Il y a même des États de l’Amérique du Nord, où « la constitution n'impose pas les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme condition des privilèges politiques. » (Ibid., p. 225.) Et pourtant « on ne croit pas aux États-Unis qu'un homme sans religion puisse être un honnête homme ». (Ibid., p. 224.) Et l'Amérique du Nord n'en reste pas moins le pays de prédilection de la religiosité, ainsi que Beaumont, Tocqueville et l'Anglais Hamilton l'assurent d'une seule voix. (…) La question des rapports de l'émancipation politique et de la religion devient pour nous la question des rapports de l'émancipation politique et de l'émancipation humaine. (…)
L'émancipation politique (…) de l'homme religieux en général, c'est l'émancipation de l'État par rapport (…) à la religion en général. (…)
La limite de l'émancipation politique apparaît immédiatement dans ce fait que l'État peut s'affranchir d'une barrière sans que l'homme en soit réellement affranchi, que l'État peut être un État libre, sans que l'homme soit un homme libre. (…) L'État peut donc s'être émancipé de la religion, même si la très grande majorité ne cesse pas d'être religieuse, du fait qu'elle l'est à titre privé. (…)
Là où l'État politique est arrivé à son véritable épanouissement, l'homme mène, non seulement dans la pensée, dans la conscience, mais dans la réalité, dans la vie, une existence double, céleste et terrestre, l'existence dans la communauté politique, où il se considère comme un être général, et l'existence dans la société civile, où il travaille comme homme privé, voit dans les autres hommes de simples moyens, se ravale lui-même au rang de simple moyen et devient le jouet de puissances étrangères. L'État politique est, vis-à-vis de la société civile, aussi spiritualiste que le ciel l'est vis-à-vis de la terre. Il se trouve envers elle dans la même opposition, il en triomphe de la même façon que la religion triomphe du monde profane : il est contraint de la reconnaître, de la rétablir et de se laisser lui-même dominer par elle. (…)
L'émancipation politique constitue, assurément, un grand progrès. Elle n'est pas, il est vrai, la dernière forme de l'émancipation humaine, mais elle est la dernière forme de l'émancipation humaine dans l'ordre du monde actuel. Entendons-nous bien : nous parlons ici de l'émancipation réelle, de l'émancipation pratique. (…)
Religieux, les membres de l'État politique le sont par le dualisme entre la vie individuelle et la vie générique, entre la vie de la société bourgeoise et la vie politique; religieux, ils le sont en tant que l'homme considère comme sa vraie vie la vie politique située au-delà de sa propre individualité ; religieux, ils le sont dans ce sens que la religion est ici l'esprit de la société bourgeoise, l'expression de ce qui éloigne et sépare l'homme de l'homme. (…)
La conscience religieuse et théologique s'apparaît à elle-même, dans la démocratie parfaite, d'autant plus religieuse et d'autant plus théologique qu'elle est, en apparence, sans signification politique, sans but terrestre, une affaire du cœur ennemi du monde, l'expression de la nature bornée de l'esprit, le produit de l'arbitraire et de la fantaisie, une véritable vie d'au-delà. Le christianisme atteint ici l'expression, pratique de sa signification religieuse universelle, parce que les conceptions du monde les plus variées viennent se grouper dans la forme du christianisme, et surtout parce que le christianisme n'exige même pas que l'on professe ce christianisme, mais que l'on ait de la religion, une religion quelconque (voir Beaumont). La conscience religieuse se délecte dans la richesse de la contradiction religieuse et de la variété religieuse.
Nous avons donc montré qu'en s'émancipant de la religion on laisse subsister la religion, bien que ce ne soit plus une religion privilégiée. (…) L'émancipation de l'État de la religion n'est pas l'émancipation de l'homme réel de la religion. (…)
Considérons un instant ce qu'on appelle les droits de l'homme, considérons les droits de l'homme sous leur forme authentique, sous la forme qu'ils ont chez leurs inventeurs, les Américains du Nord et les Français ! Ces droits de l'homme sont, pour une partie, des droits politiques, des droits qui ne peuvent être exercés que si l'on est membre d'une communauté. La participation à l'essence générale, à la vie politique commune à la vie de l'État, voilà leur contenu. Ils rentrent dans la catégorie de la liberté politique, dans la catégorie des droits civiques qui, ainsi que nous l'avons vu, ne supposent nullement la suppression absolue et positive de la religion, ni, par suite, du judaïsme. Il nous reste à considérer l'autre partie, c'est-à-dire les « droits de l'homme », en ce qu'ils diffèrent des droits du citoyen.
« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses. » (Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 1791, art. 10.) Au titre de la Constitution de 1791 il est garanti, comme droit de l'homme : « La liberté à tout homme d'exercer le culte religieux auquel il est attaché. »
La Déclaration des droits de l'homme, 1793, énumère parmi les droits de l'homme, art. 7 : « Le libre exercice des cultes. » (…)
« Tous les hommes ont reçu de la nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience et contrôler les pouvoirs de l'âme. » (Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3.)
« Au nombre des droits naturels, quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien ne peut en être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de conscience. » (Constitution de New-Hampshire, art. 5 et 6.) (Beaumont, pp. 213-214.)
L'incompatibilité de la religion et des droits de l'homme réside si peu dans le concept des droits de l'homme, que le droit d'être religieux, et de l'être à son gré, d'exercer le culte de sa religion particulière, est même compté expressément au nombre des droits de l'homme.
II - Karl Marx et Friedrich Engels sur le communisme à teinte religieuse
Extraits de la CIRCULAIRE CONTRE HERMANN KRIEGE (1846)
Lors d'une réunion, les communistes dont voici les noms : Engels, Gigot, Heilberg, Marx, Seiler, Weitling, v. Westphalen et Wolff, ont adopté les résolutions suivantes concernant le journal allemand de New York, Der Volks-Tribun redigiert von Hermann Kriege. Ces résolutions ont été votées à l'unanimité, à la seule exception de Weitling « qui a voté contre ».
Résolutions :
1. La tendance que le rédacteur Hermann Kriege défend dans le Volks-Tribun n'est pas communiste.
2. La manière puérile et pompeuse dont Kriege défend cette tendance compromet au plus haut degré le parti communiste en Europe aussi bien qu'en Amérique, dans la mesure où Kriege passe pour le représentant littéraire du communisme allemand à New York.
3. Les rêveries sentimentales prêchées par Kriege à New York sous l'étiquette de « communisme » ne peuvent que démoraliser au dernier point les travailleurs, si d'aventure ils les font leur.
4. Les résolutions présentes et l'exposé de leurs motifs seront portés à la connaissance des communistes d'Allemagne, de France et d'Angleterre.
5. Un exemplaire est adressé à la rédaction du Volks-Tribun, qui est sommée de publier ces résolutions et l'exposé de leurs motifs dans les prochains numéros du Volks-Tribun.
Bruxelles, le 11 mai 1846.
Engels, Phil. Gigot, Louis Heilberg, K. Marx, Seiler, von Westphalen, Wolff
(...) Pour [Kriege] (cf. n° 10), c'est pêcher contre le communisme que d'écrire contre les visionnaires politiques catholicisants tels que Lamennais et Borne (...). Kriege aurait pu apprendre déjà en Allemagne, à Bruxelles et à Londres, que les communistes allemands ont dépassé Borne d'aussi loin que les Français ont dépassé Lamennais. (...)
Kriege prêche ainsi, au nom du communisme, la vieille chimère religieuse élucubrée par la philosophie allemande, qui est en contradiction directe avec le communisme. La foi, et plus précisément la foi dans « l'esprit-saint de la communauté » est bien la dernière chose qui soit exigée pour la réalisation du communisme. (...)
Il est bien évident que les radotages d'amour de Kriege et ses attaques contre l'égoïsme ne sont rien que les manifestations ampoulées d'une sensibilité confite en religion. Nous allons voir comment Kriege qui, en Europe, se fit toujours passer pour athée, cherche ici à faire accepter toutes les infamies du christianisme sous l'enseigne du communisme pour en arriver, tout naturellement, à la flétrissure volontaire de l'homme.
Les articles « Ce que nous voulons » et « H. Kriege à Harro Harring », dans le numéro 10, fixent comme suit le but de la lutte communiste :
1. « Faire de la religion d'amour une vérité, et de la communauté des bienheureux habitants du paradis, si longtemps désirée, une réalité. » Seulement, Kriege oublie que ces rêveries chrétiennes ne sont que l'expression imaginaire du monde actuel et que, par conséquent, leur « réalité » existe déjà dans les mauvaises conditions du monde tel qu'il est.
2. « Au nom de cette religion de l'amour nous exigeons que l'on rassasie ceux qui ont faim, abreuve ceux qui ont soif et habille ceux qui sont nus » — revendication qui a été rabâchée, depuis 1 800 années, jusqu'à l'écœurement et sans le moindre succès. (...)
9. « N'avons-nous pas le droit de prendre au sérieux les désirs longtemps comprimés du cœur religieux et d'entrer dans la lutte au nom des pauvres, des malheureux, des réprouvés, pour réaliser enfin le beau royaume de l'amour fraternel ? » Kriege part donc en guerre afin d'assouvir les souhaits du cœur, non pas du cœur réel, profane, rempli d'amertume pour la réalité de la misère, mais ceux du cœur gonflé par une douce et béate rêverie. Il témoigne de son « cœur religieux » en entrant aussitôt dans la lutte comme prêtre, sous un autre nom, celui de représentant des « pauvres », en donnant à entendre clairement qu'il n'a pas besoin personnellement du communisme et qu'il n'entre en lutte que par esprit de sacrifice, poussé par une généreuse, compatissante et débordante abnégation envers les « pauvres, les malheureux et les réprouvés » qui ont besoin de lui. C'est là un sentiment sublime qui, aux heures de solitude et de découragement, gonfle le cœur d'un brave homme et le console de tout le chagrin de ce monde corrompu.
10. Kriege conclut ainsi son discours boursouflé : « Celui qui ne donne pas son appui à un tel parti peut être considéré, à juste titre, comme un ennemi de l'humanité. » L'intolérance de cette phrase semble contredire le « don de soi à tous », « la religion de l'amour » pour tous. Mais elle est, au contraire, une conséquence toute logique de cette nouvelle religion qui, comme toutes les autres, hait et persécute à mort tous ses ennemis. L'ennemi du parti est transformé tout logiquement en un hérétique : d'ennemi du parti réellement existant, que l'on combat, on fait un pécheur contre l’humanité qui, elle, n'existe que dans la seule imagination, et ce pécheur doit être puni.
11. Dans la « Lettre à Harro Harring », on lit : « Nous voulons dresser tous les pauvres du monde contre Mammon, sous le fouet duquel ils sont condamnés à crever au travail. Le terrible tyran une fois renversé de son trône antique, nous voulons unir l'humanité dans l'amour et lui apprendre à travailler et à jouir en commun, afin que le royaume longtemps privé de la joie soit enfin réalisé. » Pour se mettre en colère contre la ploutocratie moderne, il lui faut d'abord la transformer en l'idole Mammon. On renverse donc cette idole — nous n'apprenons pas comment; le mouvement révolutionnaire du prolétariat de tous les pays est réduit aux dimensions d'un soulèvement — et une fois ce renversement accompli, arrivent alors les prophètes, les « Nous » qui « enseignent » aux prolétaires ce qui leur reste à faire. Ces prophètes « enseignent » à leurs disciples, lesquels apparaissent ici singulièrement ignorants de leurs propres intérêts, comment ils doivent « travailler et jouir en commun », et cela non pas dans le but en soi de « travailler et de jouir en commun », mais uniquement pour que l'Écriture s'accomplisse et que quelques visionnaires n'aient pas prophétisé en vain il y a mille huit cents ans. (...)
13. Ici la religion kriegéenne montre le fer de sa lance : « Nous avons mieux à faire que de nous occuper de notre pauvre moi; nous appartenons à l'humanité. » C'est à cette infâme et écœurante servilité à l'égard d'une « humanité » séparée et distincte du « moi », qui est évidemment une fiction métaphysique et même, chez lui, religieuse, c'est à cette humilité d'esclave, effectivement bien « pauvre », que sa religion aboutit, comme toutes les autres. Une telle doctrine, qui prêche la volupté de l'abaissement et le mépris de soi-même, convient parfaitement à des... moines courageux, mais nullement à des hommes énergiques, et surtout dans un moment de lutte. Il ne manque plus à ces valeureux moines que de castrer leur « misérable moi » pour démontrer ainsi leur confiance en la capacité de l' « humanité » à se procréer elle-même! Si Kriege n'a rien de mieux à proposer que de telles sentimentalités exprimées en un style déplorable, il ferait sans doute mieux de traduire et de retraduire son « Père Lamennais » dans chaque numéro du Volks-Tribun.
Les conséquences pratiques de cette religion kriegéenne de la miséricorde infinie et de l'abnégation sans limites s'étalent dans presque chaque numéro du Volks-Tribun : on y mendie du travail. Ainsi, dans le numéro 8 nous lisons :
Travail ! Travail ! Travail !
« N'y a-t-il personne, parmi tous ces avisés Messieurs, qui ne tienne pas pour peine perdue de procurer de la nourriture à de braves familles et de sauver de la misère et du désespoir des jeunes gens en détresse ? Voici pour commencer Johann Stern, de Mecklembourg. Il est toujours sans travail, et pourtant il ne demande qu'à s'éreinter au profit d'un capitaliste et à se procurer ainsi autant de pain qu'il lui en faut pour se maintenir et assurer son travail. Est-ce là trop demander dans une société civilisée ? Voici ensuite Karl Gescheidtle, de Bade, jeune homme d'excellentes dispositions, qui ne manque pas d'une bonne formation scolaire. Il a l'allure si loyale, si brave, je m'en porte garant, il est l'honnêteté même... Il y a aussi un vieillard et d'autres jeunes gens qui supplient qu'on leur donne du travail pour gagner leur pain quotidien. »
« Que celui qui peut venir en aide n'hésite plus, ou bien sa conscience lui ôtera le sommeil quand il en aura le plus besoin. Sans doute pourriez-vous dire : il y en a des milliers qui demandent en vain du travail, et nous ne pouvons pas les aider tous. Mais si, vous le pourriez, mais vous êtes les esclaves de l'égoïsme et vous n'avez pas le cœur de faire quelque chose. Si vous ne voulez pas les aider tous, montrez au moins que vous avez conservé un petit reste de sentiment humain, et secourez autant d'individus qu'il vous est possible. »
Évidemment, s'ils le voulaient, ils pourraient en secourir plus qu'il ne leur est possible. Voilà la pratique, le véritable exercice de l'humiliation volontaire et de l'avilissement que prêche cette nouvelle religion. (...)
III - Staline sur l'athéisme par rapport aux conditions d'admission au parti communiste
Extrait des QUESTIONS DU LENINISME - Tome II - Entretien avec la première délégation ouvrière américaine
Onzième question. — Nous savons que d'excellents communistes ne sont pas absolument d'accord avec le P.C. qui exige que les nouveaux adhérents soient athées, le clergé réactionnaire étant actuellement écrasé. Dans l'avenir, le P.C. pourrait-il demeurer neutre à l'égard de la religion qui soutiendrait la science dans son ensemble et ne s'opposerait pas au communisme ? Autoriseriez-vous, dans l'avenir, les membres du P.C. à professer des idées religieuses si celles-ci ne contrecarraient pas la loyauté envers le parti ?
Réponse. — Cette question renferme quelques inexactitudes. D'abord je ne connais pas ces « excellents communistes » dont parle ici la délégation. Il n'est guère probable que des communistes de cette espèce puissent exister de par le monde. En second lieu, je dois vous dire que, formellement, ces conditions d'admission au Parti qui imposeraient aux candidats l'athéisme, n'existent pas chez nous. Voici nos conditions d'admission: reconnaissance du programme et des statuts du Parti, soumission absolue aux décisions du P.C. et de ses organes, cotisation, adhésion à l'une des organisations du P.C.
Un délégué. — J'ai lu très souvent que des membres étaient exclus du Parti parce qu'ils croyaient en Dieu.
Staline. — Je ne puis que répéter ce que je viens de dire sur les conditions d'admission au Parti. Il n'en existe point d'autres.
Est-ce à dire que le Parti est neutre vis-à-vis de la religion ? Nullement. Nous faisons et nous ferons de la propagande contre les préjugés religieux. D'après les lois de notre pays, tout citoyen est libre de professer la religion qu'il veut. C'est affaire de conscience individuelle. C'est pourquoi nous avons séparé l'Eglise de l'Etat. Mais en séparant l'Eglise de l'Etat et en proclamant la liberté confessionnelle, nous accordons à chaque citoyen le droit de combattre, par la persuasion, par la propagande et l'agitation, telle ou telle religion, ou la religion en général. Le Parti ne saurait rester neutre en matière de religion; il mène la propagande contre les préjugés religieux de toute espèce, puisqu'il est pour la science; or, les préjugés religieux sont contre la science, la religion, quelle qu'elle soit, étant l'opposé de la science. Des cas comme celui des darwiniens, traduits récemment devant les tribunaux américains, sont impossibles chez nous, parce que le Parti fait une politique qui défend, par tous les moyens, la science. Le Parti ne peut pas rester neutre envers les préjugés religieux; il se livrera à la propagande contre ces préjugés, car c'est là un des moyens les plus efficaces de miner l'influence du clergé réactionnaire soutenant les classes exploiteuses et prêchant l'obéissance à ces classes. Le Parti ne peut pas rester neutre à l'égard des colporteurs de préjugés religieux, à l'égard du clergé réactionnaire empoisonnant la conscience des travailleurs. Avons-nous écrasé le clergé réactionnaire ? Oui, nous l'avons écrasé. Seulement, il n'est pas encore entièrement liquidé. La propagande antireligieuse est le moyen qui poussera jusqu'au bout la liquidation du clergé réactionnaire. Il arrive que des membres du Parti entravent quelquefois le développement intense de la propagande antireligieuse. Et l'on fait très bien d'exclure du Parti de tels membres, car il ne saurait y avoir de place dans nos rangs pour des « communistes » de cette espèce.
IV - Le marxisme vu comme une religion : Keynes et Russell parlent du bolchévisme
« Le bolchevisme combine les caractéristiques de la révolution française avec celles de l'essor de l'islam. Marx a enseigné que le communisme était fatalement prédestiné à prendre le pouvoir ; cela engendre un état d'esprit peu différent de celui des premiers successeurs de Muhammad. Parmi les religions, le bolchevisme doit être comparé à l'islam plutôt qu'au christianisme ou au bouddhisme. Le christianisme et le bouddhisme sont avant tout des religions personnelles, avec des doctrines mystiques et un amour de la contemplation. L'islam et le bolchevisme ont une finalité pratique, sociale, matérielle dont le seul but est d'étendre leur domination sur le monde. » (Bertrand Russell, Theory and Practice of Bolshevism, Londres, 1921)
« Comment pourrais-je faire mien un credo qui, préférant la vase aux poissons, exalte le prolétariat grossier au-dessus des bourgeois et de l'intelligentsia qui, quelles que soient leurs fautes, incarnent le bien-vivre et portent en eux les germes des progrès futurs de l'humanité ? Même si nous avons besoin d'une religion, est-ce dans le flot boueux d'inepties dont débordent les librairies rouges que nous pouvons la trouver ? Un fils cultivé, intelligent et convenable de l'Europe occidentale y trouvera difficilement son idéal… Comme toute religion nouvelle, le léninisme tire sa force non pas de la multitude, mais d'une petite minorité de convertis enthousiastes, dotés d'un zèle et d'une intolérance qui insufflent à chacun d'eux une force équivalente à celle d'une centaine d'indifférents. Comme toute religion nouvelle, le léninisme semble dépouiller la vie quotidienne de ses couleurs, de sa gaieté, de sa liberté et n'offrir comme pâle substitut que les visages de bois de ses dévots. Comme toute religion nouvelle, il persécute sans pitié ni justice tous ceux qui tentent de lui résister. Comme toute religion nouvelle, il regorge d'ardeur missionnaire et d'ambition œcuménique. [Cela] revient en fin de compte à dire qu'il s'agit là d'une religion et non d'un parti, que Lénine est un Mahomet, pas un Bismarck. Si nous voulons nous faire peur, au fond de nos fauteuils de capitalistes, nous pouvons nous représenter les communistes de Russie sous les traits de premiers chrétiens qui, menés par Attila, disposeraient de la puissance logistique de la Sainte Inquisition et des missions jésuites pour imposer une économie conforme au Nouveau Testament. » (John Maynard Keynes, Un aperçu de la Russie, 1925)