Débat sur le communisme

(Michael Parenti, professeur américain de sciences politiques)

Sommaire :

I - La gauche anticommuniste chasse elle-même les sorcières

 

II - Certains trouvent le communisme pire que les crimes contre l'humanité

 

III - La fragilité d'une insurrection sans centralisation

 

IV - Le paradis du marché libre en Europe de l'Est

 

V - Walesa, Havel & Co : les nouveaux héros de la démocratie ?

 

VI - La colonisation de L'Europe de l'Est

 

VII - Le paradis du marché libre : 300 000 SDF rien qu'à Moscou

 

VIII - «Nous ne réalisions pas ce que nous avions»

Le Tsar, le Pope et les riches sur le dos du peuple travailleur !

I - La gauche anticommuniste chasse elle-même les sorcières

Aux Etats-Unis (et dans tout l'Occident, ndlr), le lobby de la pensée dominante propage l'anticommunisme dans la population depuis plus de cent ans. Celui-ci a fini par ressembler davantage à une orthodoxie religieuse qu'à une analyse politique. Pendant la Guerre Froide, les thèses idéologiques de l'anticommunisme ont manipulé toutes les données sur les sociétés communistes existantes pour en faire des «témoins à charge». Quand les Soviétiques refusaient de négocier, ils étaient implacables et fauteurs de guerre ; s'ils faisaient des concessions, c'était une manœuvre de déstabilisation.

Si les églises russes étaient vides, c'était la preuve que la religion était réprimée ; si elles se remplissaient, c'était que les gens repoussaient l'idéologie athéiste du régime. Quand les travailleurs faisaient grève (ce qui était rare), c'était la preuve de l'aliénation du système collectiviste. S'ils ne faisaient pas grève, c'est parce qu'ils étaient intimidés et que la liberté d'action leur était enlevée. Une pénurie des biens de consommation était due à un système économique en faillite; un meilleur approvisionnement prouvait que les dirigeants voulaient renforcer leur pouvoir en apaisant le peuple récalcitrant. Si les communistes ont joué un rôle important aux Etats-Unis dans la lutte pour les droits des travailleurs, des pauvres, des Afro-américains, des femmes, c'était seulement pour gagner le soutien des groupes exclus et élargir ainsi leur pouvoir. Mais à la question «comment obtenir du pouvoir en défendant les droits de ceux qui n'en n'ont pas», personne ne répondait.

Une génuflexion pour l'orthodoxie

Aux Etats-Unis, beaucoup de gens de gauche ont développé des sentiments anticommunistes et antisoviétiques qui, en matière d'hostilité et de grossièreté, n'ont rien à envier à la droite. A propos des «intellectuels de gauche», Noam Chomsky dit qu'ils tentent de «prendre le pouvoir en abusant des grands mouvements populaires» pour «opprimer ensuite le peuple par la violence»...1 ()

Avec d'autres, certaines personnes de gauche retombent sur le stéréotype vieilli des velléités communistes du pouvoir qui recherchent le pouvoir pour le pouvoir et n'accordent aucune importance à quelque fin sociale que ce soit. Si c'est le cas, on peut se demander pourquoi les communistes choisissent chaque fois le côté des pauvres et des sans-droits. Pourquoi se sacrifient-ils au lieu de profiter des avantages qu'un engagement auprès des riches leur rapporterait sans aucun doute ? Des décennies durant, de très nombreux écrivains et orateurs de gauche ont essayé aux USA de renforcer leur crédibilité en prêtant leur voix à l'anticommunisme et à la critique de l'Union Soviétique. Ils se sentaient visiblement obligés de prendre position contre le communisme dans chaque discours, critique ou article sur n'importe quel sujet politique. Le but de cela était, et est encore, de se distancier de la gauche marxiste-léniniste.

Adam Hochschild, un éditeur et écrivain progressiste, a prévenu les auteurs de gauche que «cela nuirait à leur crédibilité» s'ils ne condamnaient pas les sociétés communistes existantes.2 () Ronald Radosh a imploré le mouvement pour la paix de s'épurer de tous les communistes, sous peine d'être accusé de sympathie communiste.3 Si je comprends bien Radosh, nous devons tous devenir des chasseurs de sorcières pour échapper à la chasse aux sorcières communistes.

Communistes chassés du syndicat : un million et demi d'affiliés en moins

Préserver la gauche du communisme est devenu une tradition, ce qui n'a pas manqué de nuire à certains objectifs de la gauche. En 1949 par exemple, une douzaine de syndicats ont été exclus du CIO (confédération syndicale américaine, ndlr) car des communistes siégeaient dans leurs organes de gestion. Cette épuration a brutalement fait chuter le nombre d'affiliés au CIO : 1,7 millions de membres en moins. En outre, elle a eu des conséquences désastreuses pour le recrutement de nouveaux membres et a clairement limité l'influence politique de la confédération. ()

Même dans leur lutte contre la droite, les critiques de gauche ne peuvent s'empêcher de soumettre leurs lettres de créance anticommunistes. Ainsi Mark Green écrivait dans une critique sur le président Ronald Reagan : «Lorsque son catéchisme conservateur sera mis à l'épreuve, (Reagan) ne changera pas son point de vue mais bien les faits, tel un inflexible marxiste-léniniste.»4

La gauche chasseuse de communistes a renforcé le climat hostile qui a donné carte blanche aux dirigeants US pour mener des guerres froides et chaudes contre les pays communistes. C'est ainsi qu'elle a empêché jusqu'ici les idées progressistes d'avoir ne fût-ce que l'ombre d'une chance. (...) La gauche américaine manque totalement d'évaluation rationnelle de l'Union Soviétique. Ce pays a connu, pendant les premières années de son existence, une longue guerre civile et une agression étrangère multinationale. Deux décennies plus tard, il a défait le monstre nazi, au prix de nombreuses vies. Après la révolution bolchevique, les Soviétiques ont permis en trois décennies un progrès industriel que le capitalisme avait mis un siècle à réaliser. Ils ont nourri et éduqué leurs enfants au lieu de les faire travailler quatorze heures par jour comme le faisaient, et le font encore, les capitalistes dans de grandes parties du monde. (...)

La gauche anticommuniste est restée épouvantablement insensible aux progrès impressionnants réalisés par les masses de populations pauvres sous le communisme. Certains ont même affiché leur mépris envers ces réalisations. Je me souviens comment à Burlington, Vermont, en 1971, le célèbre anarchiste anticommuniste Murray Bookchin s'est moqué de mon souci pour «ces pauvres enfants qui ont enfin reçu à manger sous le communisme» (sic).

1 Z. Magazine, 10/95 ·2 Guardian, 23/05/84 · 3 Guardian, 16/03/83 · 4 Mark Green en Gail MacColl, New York, Pantheon Books, There He Goes Again: Ronald Reagan's Reign of Terror (1983), 12.

 

II - Certains trouvent le communisme pire que les crimes contre l'humanité

Globalisation, récession, régression sociale et économique durable et profonde en Europe de l'Est, pourtant libérée de la «dictature communiste». Les interrogations et la lutte contre ces fléaux annoncent la fin de la fin de l'histoire. Les gens se mettent en mouvement, de Seattle à Göteborg, de Gênes à Bruxelles. Dans ce contexte, le débat sur le passé prend toute son importance. Cette semaine, nous publions une deuxième contribution du professeur américain en sciences politiques Michael Parenti, dont EPO vient de publier l'ouvrage Zwarthemden & Roden, (Chemises noires et rouges, le fascisme rationnel et le renversement du communisme). Cette contribution est extraite du troisième chapitre de son ouvrage.

Pour les anticommunistes de gauche, chaque association avec des organisations communistes est moralement inacceptable à cause des «méfaits du communisme». Néanmoins, nombre d'entre eux entretiennent des contacts, en tant que membres ou électeurs, avec le Parti Démocrate aux Etats-Unis. Visiblement, ils se soucient peu des méfaits politiques moralement inacceptables que les dirigeants de cette organisation ont commis. Sous la direction démocrate, 120 000 Américains d'origine japonaise ont été emmenés et enfermés dans des camps ; on a jeté des bombes sur Hiroshima et Nagasaki ; le FBI a reçu l'autorisation d'infiltrer des organisations politiques ; sur base du Smith Act et à cause de leurs convictions politiques, les dirigeants du Trotskyist Socialist Workers Party ont été arrêtés, puis ce fut au tour des dirigeants communistes ; des camps d'enfermement ont été mis sur pied pour interner les dissidents politiques en cas d' «état d'urgence national» ; fin des années 40 et début des années 50, huit mille fonctionnaires fédéraux ont été licenciés à cause de leurs idées ou de leurs liens politiques ; durant la chasse aux sorcières, des milliers d'autres ont subi le même sort, toutes catégories professionnelles confondues ; on a utilisé le Neutrality Act pour imposer à la République espagnole un embargo qui arrangeait les légions fascistes de Franco ; dans différents pays du tiers-monde, des programmes anti-émeutes meurtriers ont été mis en place ; la guerre du Vietnam s'est intensifiée. Et pendant la majeure partie du 20ème siècle, le Parti Démocrate, qui avait la majorité au Congrès, a défendu la séparation des races.

Il a interdit toutes les propositions de loi contre les partis lyncheurs et pour des conditions de travail équitables. Et pourtant, malgré tous ces méfaits qui ont causé morts et désolations, les progressistes, les socio-démocrates et les «démocrates socialistes» anticommunistes n'ont pas demandé la condamnation du Parti Démocrate ou, en tout cas, pas avec la même intolérance enflammée que celle que le communisme a dû endurer.

Beaucoup de progressistes ne veulent pas être associés aux organisations communistes, mais entretiennent des liens avec le Parti Démocrate aux Etats-Unis, qui a commis de nombreux méfaits.

Points de divergences

Selon certains Américains de gauche, les bouleversements survenus en Europe de l'Est n'ont pas signifié le déclin du socialisme, car le socialisme n'a jamais existé dans ces pays. Ils prétendent que les Etats communistes n'offraient rien de plus qu'un capitalisme d'Etat bureaucratique dans un système à un seul parti, ou quelque chose du genre. Que nous appelions auparavant les pays communistes «socialistes» n'est qu'une question de définition. Il suffit de dire qu'ils étaient différents de ce qui se passait dans le monde capitaliste axé sur le profit ­ comme les capitalistes s'en sont eux-mêmes rapidement aperçus.

Au tout début, il y a avait dans les pays communistes moins d'inégalité économique que sous le gouvernement capitaliste. Le revenu personnel et le style de vie du gouvernement et du parti dirigeant restaient modestes. Les dirigeants soviétiques comme Youri Andropov et Léonide Brejnev n'habitaient pas dans des demeures luxueusement aménagées comme la Maison Blanche, mais dans des appartements relativement grands près du Kremlin, dans un projet de nouvelles constructions destinées aux leaders du gouvernement. Il y avait des limousines à leur disposition (comme c'est d'usage pour les chefs d'Etat) et ils avaient accès aux grandes datchas où ils recevaient les dignitaires de haut rang. Mais il leur manquait l'immense richesse personnelle dont disposaient la plupart des dirigeants américains.

La presse américaine parlait souvent du «luxe» dans lequel vivaient les dirigeants de parti est-allemands. En réalité, ceux-ci touchaient une rémunération d'environ 800 euros (32.000 FB) en espèces et une habitation dans un complexe exclusif dans la périphérie de Berlin, avec un sauna commun, une piscine couverte et un centre de fitness. Ils pouvaient faire des achats dans des magasins où l'on vendait des produits occidentaux, comme des bananes, des jeans et des appareils ménagers importés du Japon. Cette presse omettait cependant de mentionner que les autres Est-allemands disposaient, eux aussi, de piscines et de salles de gymnastique publiques, qu'ils pouvaient acheter des jeans et des appareils ménagers (même s'ils étaient généralement de production est-allemande). Et surtout, ce «luxe» des dirigeants est-allemands n'était jamais comparé aux richesses exorbitantes de la ploutocratie occidentale.

En deuxième lieu, les forces de production dans les pays communistes n'étaient pas organisées sur base de la course au bénéficie ou de l'ambition de s'enrichir. La propriété commune des moyens de production prédominait sur la propriété privée. Les individus n'étaient pas autorisés à employer d'autres individus dans le but d'accumuler des richesses. Par rapport à l'Occident, les différences de revenus et d'économies restaient généralement faibles. En Union soviétique, la catégorie de revenus la plus élevée gagnait jusqu'à cinq fois le revenu de la catégorie de revenus la plus basse. Aux Etats-Unis, le revenu annuel des multimilliardaires les plus riches s'élève jusqu'à dix mille fois celui des salaires les plus faibles.

En troisième lieu, le service social était prioritaire. Même si la vie sous le communisme présentait de nombreuses carences, ces pays garantissaient à leurs citoyens un niveau de vie et de sécurité économique minimal : enseignement, emploi, logement et assistance médicale.

En quatrième lieu, les pays communistes ne cherchaient pas à placer des investissements rentables dans les pays étrangers. Ils ne s'appropriaient pas les terres, la main d'oeuvre, les marchés et les matières premières des pays plus faibles et ils ne se rendaient pas coupables d'impérialisme économique, parce que la soif de bénéfice leur était étrangère et qu’ils ne recherchaient pas sans cesse de nouvelles possibilités d'investissement. L'Union soviétique observait des relations de commerce et d'assistance correctes dont ont profité entre autres les pays de l'Est, la Mongolie, Cuba et l'Inde.

Voilà les principes organisationnels propres à pratiquement tout système communiste. Rien de tout cela dans les pays dominés par l'économie de marché, comme le Honduras, le Guatemala, la Thaïlande, la Corée du Sud, le Chili, l'Indonésie, le Zaïre de Mobutu, l'Allemagne, et les Etats-Unis...

 

III - La fragilité d'une insurrection sans centralisation

La centralisation et une industrialisation fortement dirigée étaient absolument indispensables dans les années 30 pour pouvoir vaincre les nazis : la construction des fondations du plus grand complexe sidérurgique au monde à Magnitogorsk, en 1934. Un chantier mené à la hâte et à mains nues. Ce complexe sidérurgique allait jouer un rôle décisif durant la guerre.

Pour pouvoir survivre, une révolution populaire doit saisir et utiliser la puissance de l'Etat pour (a) libérer la communauté du joug dans lequel la maintient la classe qui possède les richesses et les institutions (b) offrir une résistance à la contre-attaque réactionnaire qui peut arriver. Les dangers externes et internes auxquels est confrontée une révolution rendent indispensable une puissance étatique centralisée, bien que cela ne plaise à personne : ni en Russie soviétique en 1917, ni dans le Nicaragua des Sandinistes en 1980.

Friedrich Engels donne un exemple frappant de cela. Après une révolte en Espagne en 1872-73, les anarchistes ont pris le pouvoir dans toute une série de communes à travers le pays. Initialement, la situation semblait prometteuse. Le roi avait abdiqué et la force armée dont le gouvernement bourgeois disposait se résumait à quelques milliers d'hommes mal entraînés. Pourtant, cette petite bande désordonnée a obtenu la victoire car elle était confrontée à une résistance très éparpillée. «Chaque village s'est proclamé canton indépendant et a mis sur pied un comité révolutionnaire (junta)», écrit Engels. «Chaque village était seul car on avait à l'esprit que ce n'était pas la collaboration avec les autres villages qui était le but essentiel mais seulement l'indépendance absolue. Ainsi, on a exclu d'avance la possibilité d'une attaque commune (contre les puissances bourgeoises).» Ce sont «la fragmentation et l'isolement des combattants révolutionnaires qui ont permis aux troupes du gouvernement de mater une révolte après l'autre.»1

La division appelle une attaque de l'ennemi

Une autonomie décentralisée à petite échelle est fatale pour une insurrection, c'est même probablement une des raisons pour lesquelles chaque révolution anarcho-syndicaliste a échoué jusqu'ici. Une participation ouvrière locale, indépendante, avec une bureaucratie réduite au minimum, une force policière et militaire limitée, ... tout cela serait effectivement très beau. Cela pourrait constituer la base du socialisme ...si le socialisme avait la chance de pouvoir se développer sans les attaques et le travail de sape contre-révolutionnaires. En 1918-20, quatorze pays capitalistes, les Etats-Unis y compris, ont envahi l'Union soviétique dans une tentative sanglante, mais vaine, de renverser le gouvernement bolchevique. Les années d'invasions étrangères et de guerres civiles ont en grande partie déterminé la mentalité d'assiégés des Bolcheviques, pour qui la seule solution était dès lors l'unité du parti et un appareil de sécurité répressif. Le même Lénine qui avait encouragé la démocratie au sein du parti et, contrairement à Trotski, voulait donner une plus grande autonomie aux syndicats, a appelé en mai 1921 à mettre fin à l'opposition ouvrière et aux autres fractions existant dans le parti.

Trotski était l'un des leaders bolcheviques les plus autoritaires et le moins enclin à tolérer l'autonomie organisationnelle, certains points de vue et la démocratie à l'intérieur du parti. Mais en automne 1923, ramené à une position minoritaire et mis à l'écart par Staline et d'autres, Trotski s'est soudainement déclaré ouvert à la transparence au sein du parti et à la démocratie ouvrière. Depuis lors, il est encensé par certains partisans comme un démocrate antistalinien.

«Il est temps», a dit Lénine devant l'assemblée enthousiaste et unanime du Dixième Congrès du parti, «de mettre fin à l'opposition, cela a assez duré : nous avons connu assez de résistance.» Les communistes ont décidé que les différends affirmés et les tendances contradictoires devaient cesser dans et hors du parti. Les signes de dissension et de faiblesse avaient continuellement favorisé l'attaque d'ennemis redoutables.

Le destin de l'individu et celui du peuple

A la fin des années 20, les Soviets avaient le choix (a) de mettre toutes leurs forces en oeuvre pour une centralisation plus forte avec une économie dirigée, une collectivisation agraire et une industrialisation forcées sous la direction autocratique du parti, le choix de Staline, ou (b) d'emprunter la voie d'une libéralisation qui permette plus de diversité politique, plus d'autonomie pour les syndicats et les organisations, plus d'intervention et de critique ouvertes, plus d'autonomie pour les différentes républiques soviétiques, un secteur de petites entreprises en propriété privée, un développement agraire indépendant par la population paysanne, plus d'accent sur les biens de consommation et moins sur l'accumulation du capital, indispensable pour construire une bonne base militaro-industrielle. La seconde voie aurait, selon moi, pu mener à une société plus confortable, plus humaine et plus serviable. () Le seul problème est que le pays aurait couru le risque de ne pas être prêt à combattre les attaques nazies. Au lieu de cela, l'Union soviétique a commencé une industrialisation rigoureuse, poussée. (..) Dix ans de construction ont fait naître le plus grand complexe sidérurgique d'Europe, une énorme base industrielle totalement neuve à l'est de l'Oural, au milieu des steppes arides, en attendant une invasion de l'ouest. «On a dépensé des flots d'argent, les hommes ont souffert de la faim et de la soif, mais la construction a continué sans se soucier des individus et avec un héroïsme massif rarement égalé dans l'histoire.»2

La prévision de Staline selon laquelle l'Union soviétique n'aurait que dix ans pour faire ce que les Britanniques ont fait en un siècle, fut exacte. Lorsque les nazis ont envahi l'Union soviétique en 1941, cette même base industrielle, en sécurité à des milliers de kilomètres du front, a fourni des armes de guerre qui ont finalement pu régler le conflit.

1 Marx, Engels, Lénine, Anarchism and Anarcho-Syndicalism: Selected Writings (New York, International Publishers, 1972) · 2 John Scott, Behind the Urals, an American Worker in Russia's City of Steel (Boston, Houghton Mifflin, 1942)

 

IV - Le paradis du marché libre en Europe de l'Est

Sur ordre d'Eltsine, les tanks russes prennent le Parlement d'assaut en 1993. Deux mille personnes seront tuées. Peu après, Eltsine interdit aux syndicats toute forme d'activité politique, supprime des dizaines de publications, met hors-la-loi quinze partis politiques. Mais en Occident, beaucoup de gens de gauche voient alors en lui toujours un démocrate.

Avec la chute des gouvernements communistes, la gauche américaine allait être libérée d'un beau sujet d'irritation. «Libérée du spectre de l'Union soviétique et du cauchemar de la Chine communiste», comme l'a exprimé le théoricien de gauche, Richard Lichtman. En réalité, la restauration du capitalisme en Europe de l'Est signifiera un affaiblissement considérable pour maintes luttes de libération dans le tiers monde. Le soutien soviétique est supprimé, une collection de nouveaux gouvernements de droite voit le jour et les derniers obstacles barrant encore la route aux intérêts des entreprises occidentales sont levés. Dorénavant, elles peuvent se mettre à exploiter comme bon leur semble. Les industriels n'ayant plus à convaincre leurs travailleurs qu'ils étaient mieux lotis que leurs collègues russes, ils ne tardent pas à mettre le holà aux nombreux avantages que la classe ouvrière occidentale a acquis au cours des années. Maintenant que le libre marché, dans sa forme la plus vile, fait une entrée triomphale à l'Est, il va également triompher en Occident. «Le capitalisme à visage humain» est remplacé par «le capitalisme haïssant l'humain». L'anticommunisme de gauche n'a jamais vu venir ces pertes parce qu'il n'a jamais compris quel rôle les puissances communistes en place jouaient lorsqu'en fait, elles tempéraient les impulsions les plus graves du capitalisme et de l'impérialisme occidentaux. Et parce que cet anticommunisme de gauche a toujours considéré le communisme comme un authentique fléau. Même à ce jour, ils sont encore nombreux à ne pas l'avoir compris.

La contradiction entre marché libre et démocratie

Les anticommunistes s'emparent du pouvoir en Europe de l'Est et en Union soviétique dans les années 1989-1991. Ils commencent par imposer leur idéologie bourgeoise à la vie politique et culturelle : les communistes sont écartés du gouvernement, de la presse, des universités, de certaines professions et des tribunaux. Bien que ces anticommunistes se soient fait passer pour des réformateurs démocrates, ils perdent bien vite patience avec les expressions démocratiques de la résistance populaire qui les empêchent d'introduire un capitalisme effréné de libre marché. En Russie, les alliés du président Boris Eltsine évoquent le «danger de la démocratie». Ils se plaignent de ce que «la plupart des organes de représentation sont devenus une entrave à leurs réformes (du marché)». Manifestement, le libre marché ­ qui selon les «réformateurs» constitue la véritable base de la démocratie politique ­ ne peut pas être introduit par des moyens démocratiques. En 1992, les présidents de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Russie demandent la suspension de leurs parlements et le droit de gouverner par décret présidentiel. Ils proposent des mesures répressives contre les «nostalgiques» et tous ceux qui refusent de se soumettre aux «réformes» du libre marché. Ils ne sont pas là pour donner le pouvoir au peuple, mais pour assurer un maximum de profit aux privilégiés.

Cette démocratisation par l'oppression a déjà débuté avant le renversement du communisme, à vrai dire. En 1991, Mikhaïl Gorbatchev, met le Parti communiste de l'Union soviétique hors-la-loi. Les fonds et bâtiments du parti sont saisis. Les travailleurs n'ont plus le droit de mener la moindre activité politique sur leur lieu de travail. Six journaux de gauche sont interdits. Les médias américains, et même de nombreux progressistes américains, accueillent cette oppression comme «un pas en avant en matière de réformes démocratiques». A l'époque, Gorbatchev demande que le Congrès russe se dissolve de lui-même : celui-ci s'oppose aux changements avec trop d'opiniâtreté. En fait, le Congrès ne s'oppose pas à la concertation démocratique ni aux élections ouvertes à plusieurs partis d'ailleurs, celles-ci ont déjà eu lieu. Le Congrès doit se dissoudre parce qu'il s'oppose à un capitalisme effréné de libre marché. Durant les débats, Gorbatchev coupe les micros à plusieurs reprises et menace le Congrès de le dissoudre lui-même via un décret d'urgence. Il fait revoter à trois reprises jusqu'à ce que la liquidation souhaitée soit acquise.

Attaque contre le Parlement, les syndicats, les partis d'opposition

Fin 1993, Eltsine recourt à la violence pour dissoudre le Parlement russe et toutes sortes d'autres organes élus, y compris les conseils communaux et régionaux. Il supprime également la Cour constitutionnelle russe et lance une attaque armée contre le siège du Parlement, opération au cours de laquelle quelque deux mille opposants et manifestants perdent la vie. Des milliers d'autres sont incarcérés sans le chef d'accusation ni procès. Eltsine interdit aux syndicats toute forme d'activité politique, supprime des dizaines de publications, contrôle toutes les stations de radio et de télévision, met définitivement hors-la-loi quinze partis politiques. Il supprime unilatéralement la Constitution et en impose une nouvelle qui confère au président un pouvoir quasiment absolu. Pour ces méfaits, les dirigeants et les médias américains le louent en tant que défenseur de la démocratie. Ce qui leur plait le plus, chez Eltsine, c'est qu'il «n'hésite jamais à accorder son soutien à la privatisation» (San Francisco Chronicle, 6 juillet 1994).

A deux reprises, le «démocrate» Eltsine interdit la parution de la Pravda, le journal du Parti communiste. Il impose au journal des prix de location inhabituels pour l'insertion de son propre matériel. En mars 1992, il fait saisir les presses et le bâtiment de douze étages et en cède la propriété à la Rossiiskaia Gazeta, un journal gouvernemental, entièrement pro-Eltsine, donc. Les troupes de choc qui constituent l'«élite» d'Eltsine attaquent régulièrement les manifestants de gauche et les piquets à Moscou et dans les autres villes russes. Andrei Aidzedzhis, un député indépendant, et Valentin Martemianov, un communiste, tous deux virulents opposants au gouvernement Eltsine, sont assassinés pour motifs politiques. En 1994, Dmitri Cholodov, un journaliste qui enquête sur la corruption dans les hautes sphères, perd la vie lui aussi.

 

V - Walesa, Havel & Co : les nouveaux héros de la démocratie ?

Les réformes en faveur de «l'économie de marché», mot magique lors de la réintroduction du capitalisme (en Europe de l'Est, ndlr), prévalaient sur le caractère démocratique du régime. Tant que la démocratie pouvait servir à déstabiliser le système communiste à parti unique, elle était défendue par les forces réactionnaires. Mais dès l'instant où la démocratie nuisait à l'instauration de l'économie de marché, elle était beaucoup moins tolérée. (...)

Des groupements ouvertement antisémites, des partis néo-fascistes et des campagnes de haine ont vu le jour en Russie, Pologne, Hongrie, Ukraine, Biélorussie, Tchécoslovaquie et Roumanie. Les musées commémorant la résistance héroïque contre le fascisme ont été fermés et les monuments de la lutte contre le nazisme ont été démolis. Dans les pays tels que la Lituanie, d'anciens criminels de guerre nazis ont été réhabilités. Certains ont même été dédommagés pour les années passées en prison. Les cimetières juifs ont été profanés et les attaques contre les étrangers se sont multipliées. Les communistes ayant disparu, les mauvaises moissons, l'inflation, la violence et autres calamités sociales étaient tout à coup imputées aux Juifs et aux étrangers. Le 11 juin 1995, le prêtre Henryk Jankowski, confesseur de Lech Walesa, déclarait pendant un office religieux à Varsovie que «l'étoile de David est enchevêtrée aussi bien dans la croix gammée que dans le marteau et la faucille» et (...) que les Polonais ne devaient pas accepter de gouvernements liés à l'argent juif. Walesa a affirmé que son ami Jankowski n'était pas un antisémite mais qu'on l'avait «mal compris». (...) Durant la même période, lors d'une réunion de Solidarnosc avec 10 000 participants, on pouvait lire sur des pancartes des slogans comme «Envoyez les juifs aux chambres à gaz» et «A bas le complot judéo-communiste». Les autorités ecclésiastiques et publiques n'ont pas jugé nécessaire d'émettre des critiques.1 (...)

En 1996, le président biélorusse Alexander Loukachenko a interdit les journaux et les radios indépendants et renvoyé le parlement. Il admirait le talent organisateur d'Hitler. Après un référendum à participation massive, Loukachenko s'est investi d'un pouvoir absolu. Mais personne n'a jamais su combien de bulletins de vote avaient été imprimés, ni comment ils ont été comptés. Certains dirigeants de l'opposition ont fui, pour leur vie. «La Biélorussie, jadis une république soviétique prospère qui produisait des tracteurs et des téléviseurs, est aujourd'hui au bord du désespoir», avec un tiers de la population qui vit dans «la misère noire».2

Faut-il admirer Vaclav Havel ?

Aucun restaurateur du capitalisme en Europe de l'Est n'a reçu autant d'éloges des dirigeants américains, experts médiatiques et académiciens que Vaclav Havel, l'auteur dramatique devenu premier président de la Tchécoslovaquie post-communiste et, plus tard, de la République tchèque. Les nombreux progressistes qui partagent cette admiration pour Havel semblent ne pas voir certains éléments concernant ce personnage: son obscurantisme religieux, la répression de ses opposants de gauche et son dévouement pour l'inégalité économique et le capitalisme débridé. Havel est né dans une famille riche et foncièrement anticommuniste. (...) Il aspirait à un nouveau type de dirigeants politiques qui, plutôt que de se fier au «rationnel et au cognitif», fassent preuve d'«humilité devant l'ordre mystérieux de Dieu».3 (...) Havel s'est empressé de participer à la guerre du Golfe de George Bush senior, une guerre qui a coûté la vie à 100 000 civils irakiens. En 91, comme les autres dirigeants pro-capitalistes dans les pays de l'Est, et comme les Etats-Unis, Havel a condamné les violations des droits de l'homme à Cuba. Mais il n'a jamais soufflé mot sur les violations des droits de l'homme au Salvador, en Colombie, en Indonésie ou dans d'autres pays-satellites des Etats-Unis.

En 92, ce «grand démocrate» a exigé la dissolution du parlement tchèque. Il gouvernerait dorénavant par décrets afin de faciliter l'instauration de «l'économie de marché». La même année, il a signé une loi condamnant la défense du communisme comme un délit passible d'une peine de prison de huit ans. (...) En 95, il a soutenu et signé d'autres lois antidémocratiques interdisant l'accès aux fonctions publiques pour les communistes et les anciens communistes. Pour Havel, la diffusion de l'anticommunisme restait une des priorités. Il a mené une campagne internationale acharnée4 pour maintenir Radio Free Europe et Radio Liberty, deux radios du temps de la Guerre froide, pour qu'elles puissent continuer à diffuser leur propagande anticommuniste dans les pays de l'Est.

Havel : les syndicats n'ont pas à s'occuper de politique

Le gouvernement Havel a voté une loi interdisant de propager la haine sur base de la nationalité, de la religion ou de la classe. En réalité, cette loi permet de poursuivre comme illégale toute critique contre les classes fortunées, ces critiques étant considérées à tort comme intolérance ethnique et religieuse. Le gouvernement Havel a également sommé les syndicats de ne pas s'occuper de politique. Les biens de certains syndicats combatifs ont été saisis et transférés à des syndicats dociles.

En 1995, Havel a déclaré que la «révolution» contre le communisme ne serait achevée que lorsque tout serait privatisé. Son gouvernement a liquidé les biens de la Fédération des jeunesses socialistes. Les terrains de camping, salles de récréation, infrastructures culturelles et scientifiques ont tous été transférés à cinq sociétés anonymes privatisées. Il ne restait aux jeunes qu'à flâner dans les rues. Durant les programmes de privatisation et de «redressement», des usines, des magasins, des immeubles et beaucoup d'autres biens publics ont été vendus pour un morceau de pain à des capitalistes tchèques ou étrangers. Dans les républiques tchèque et slovaque, les anciens aristocrates ou leurs héritiers ont récupéré les terres que leurs familles avaient possédées avant 1918, dans l'ancien empire austro-hongrois. Les propriétaires actuels ont été expropriés et beaucoup d'entre eux sont tombés dans la pauvreté. Havel lui-même s'est approprié une série de propriétés publiques ayant appartenu à sa famille 40 ans auparavant. Celui qui prétendait aider les autres n'a pas oublié de se servir. Pour toutes ces raisons, nous avons peu d'admiration pour Vaclav Havel.

1 Nation, 7 août 1995 · 2 San Francisco Bay Guardian, 4 décembre 1996 · 3 Voir l'article stupide publié par Havel dans le New York Times du 3 janvier 1992. Aux Etats-Unis, ses admirateurs ont observé un silence gêné après cette publication · 4 San Francisco Chronicle, 17 février 1995.

 

VI - La colonisation de L'Europe de l'Est

Quand les capitalistes se sont emparés du pouvoir en Europe de l'Est et en Union soviétique, (...) ils ont démantelé la propriété publique des moyens de production et tous les progrès sociaux dont jouissait le peuple. Ils ont intégré les anciens pays communistes dans le système global capitaliste en vendant leur pays, leur travail, leurs richesses naturelles et leurs marchés. Ces pays sont ainsi rapidement devenus des pays appauvris du tiers-monde.

La grande presse US a décrit cela comme un formidable progrès pour l'humanité. (...)

Maintenant, des multinationales contrôlent la plus grande partie de leur commerce extérieur. Comme les pays du tiers-monde, ces pays ont de moins en moins accès aux marchés des uns et des autres. Leur économie s'empêtre dans les rouages de l'investissement et de l'exploitation du capitalisme mondial. Leur commerce réciproque, jadis important et avantageux pour chacun, est presque anéanti. Au lieu d'un développement mutuel, ils connaissent aujourd'hui le sous-développement, imposé par le monopole du capitalisme mondial. (...)

Malgré de nombreuses protestations d'activistes russes et américains de l'environnement, le secteur américain du bois se prépare à abattre la forêt de Sibérie, avec le soutien financier d'un fonds spéculatif sponsorisé par le Pentagone. Cette région représente un tiers des terrains boisés du monde et constitue l'habitat de très nombreuses espèces animales.1

«Un système qui s'intéressait à ses ouvriers»

Avec l'arrivée des investissements privés en Europe de l'Est, la production n'a pas augmenté comme prévu. Au contraire, elle a rapidement chuté. Des centaines d'entreprises d'Etat parmi les plus intéressantes et les plus solvables ont été privatisées et souvent offertes pour un prix dérisoire à des investisseurs étrangers. D'autres entreprises d'Etat ont été financièrement saignées à blanc ou menées à la faillite.

Entre 1989 et 1995, dans l'actuelle République de Tchéquie, 80 % des entreprises ont été privatisées et la production industrielle a chuté à deux tiers. En Pologne, à cause de la privatisation, la production a chuté à un tiers entre 1989 et 1992. De gigantesques complexes est-allemands d'électronique et de haute technologie, dans lesquels travaillaient des dizaines de milliers d'ouvriers, ont été repris par de très grandes firmes ouest-allemandes avant d'être fermées.

En Union soviétique, la privatisation a conduit à la perte d'une grande partie de l'infrastructure scientifique et de ses établissements. Depuis la privatisation de ZiL, la plus grande succursale de Moscou, la production de camions est tombée de 150 000 à 13 000 par an. 40% des travailleurs ont été licenciés. En avril 1996, les travailleurs restants ont demandé au gouvernement russe de reprendre leur usine. Dans le passé, ces travailleurs et leurs familles avaient une «sécurité d'emploi inébranlable». Ils vivaient dans les appartements de ZiL et allaient dans les écoles de l'usine. Les bébés allaient dans le centre de jour ZiL et étaient soignés par des docteurs de ZiL.

«J'ai grandi dans un système qui s'intéressait à ses ouvriers», a déclaré un machiniste regrettant de s'être un jour opposé au régime.2

Une partie importante de la production d'Allemagne de l'Est a été bridée pour restreindre la compétition avec les firmes ouest-allemandes. Cela a surtout été clair avec le démantèlement de l'agriculture collective, qui devait protéger les fermes privées fortement subsidiées et moins productives en Allemagne de l'Ouest.3

Sans aucune indemnisation, les capitalistes ouest-allemands ont mis la main sur presque toutes les propriétés de l'Etat en RDA : les usines, industries, fermes, appartements et autres biens immobiliers ainsi que les soins de santé. Le tout pour environ deux mille milliards d'euros. Il s'agit de la plus grande expropriation des biens de l'Etat par un capital privé de toute l'histoire européenne.

Le montant des loyers est passé de 5% à 60% des revenus

Cette privatisation du marché libre en Allemagne de l'Est a eu pour conséquence que le montant des loyers est passé de 5% à 60% des revenus. Les transports, la puériculture, les soins de santé et l'enseignement supérieur sont devenus inabordables pour beaucoup. Les Allemands de l'Est de divers courants politiques se plaignent de nombreuses choses : (a) le flux monétaire est passé de l'Est à l'Ouest à cause de la colonisation de l'Est. (b)Le marché libre est un mythe : l'économie ouest-allemande est fortement subsidiée et fonctionne selon des règles strictes qui vont à l'encontre des intérêts des régions de l'Est. (c) La police ouest-allemande est plus brutale que la police est-allemande. (d) Si l'Allemagne de l'Ouest s'était donné autant de mal pour combattre les nazis que pour désocialiser l'Est, le pays aurait été très différent.4

Pour ce qui est du dernier point, il faut mentionner que des personnalités allemandes ont traîné devant la justice tous ceux qui, de par leur fonction officielle, ont «collaboré» avec la RDA, même des professeurs et de simples fonctionnaires.5

Les émigrants des pays communistes sont étonnés de la bureaucratie qui règne à l'Ouest. Deux émigrants soviétiques, indépendants l'un de l'autre, ont déclaré : «la bureaucratie est pire ici que chez nous».6

Des Allemands de l'Est ne s'en sortaient pas avec tous les formulaires à remplir pour les impôts, l'assurance maladie, l'assurance vie, le chômage, les formations, les aides au logement et les comptes en banque. Plus encore, «par les informations personnelles qu'ils devaient donner, ils se sentaient encore plus observés et espionnés qu'au temps de la Stasi, la police secrète de RDA». 7

Les Juifs soviétiques qui ont émigré en Israël durant la guerre froide ont connu les mêmes désillusions sur les difficultés de la vie et le manque d'idéalisme. Les lettres découragées qu'ils envoyaient chez eux sont considérées comme un facteur important dans la diminution de l'émigration de l'URSS vers Israël.

Pendant les jours fastes de la restauration capitaliste, les habitants des anciens pays communistes ont eu toutes les occasions d'expérimenter la vie telle qu'elle était vraiment au paradis du libre marché.

1 New York Times, 30/01/96 · 2 New York Times, 08/05/94 · 3 Robert McIntyre in Monthly Review, décembre 93 · 4 Z Magazine, juillet 92 · 5 Des milliers d'anciens responsables de RDA, juges et autres ont été emprisonnés ou risquent des peines d'emprisonnement pour «trahison» · 6 Monthly Review, mai 88 · 7 Z Magazine, juillet 92.

 

VII - Le paradis du marché libre : 300 000 SDF rien qu'à Moscou

Selon les apôtres du marché libre dans les anciens pays socialistes, la privatisation et l'accumulation du capital dans quelques mains stimulent la production et apportent la prospérité : il faut seulement passer d'abord par une période un peu difficile. Mais cette période est bien plus dure et bien plus longue qu'annoncée.

En 1990, alors que l'Union Soviétique est en train de passer au paradis du marché libre, Bruce Gelb, chef de la United States Information Agency, fait remarquer à un journaliste que la formation commerciale américaine ferait beaucoup de bien à l'économie soviétique. Car «En Union Soviétique, il faut réhabiliter les serpents venimeux, les sangsues et les intermédiaires. C'est la formule de la réussite de pays comme le nôtre !»1

Aujourd'hui les serpents venimeux et les sangsues sont bien présents dans les anciens pays socialistes. Des milliers de luxueuses autos circulent dans les rues de Moscou et Prague. Le prix des locations et des ventes immobilières a fortement augmenté. Une nouvelle classe d'investisseurs, de spéculateurs et de maîtres chanteurs nage dans le luxe. Le but affiché n'est plus l'amélioration de la vie des citoyens mais l'accumulation du capital individuel.

Etat de santé catastrophique

En Russie et en Europe de l'Est, la dérégulation des prix due à l'arrivée du paradis du libre marché n'a pas créé des prix compétitifs mais des prix déterminés par les monopoles privés. Cela a stimulé l'inflation galopante. Pour les magouilleurs, les maquereaux, les trafiquants de drogue et autres escrocs, les affaires n'ont jamais été meilleures. Le chômage, le nombre de sans-abri, la pollution de l'air et de l'eau, la prostitution, les mauvais traitements conjugaux, la maltraitance enfantine et toutes les autres formes de misère sociale ont dramatiquement augmenté.2

En Russie et en Hongrie, le nombre de suicides a augmenté de moitié en quelques années. Pendant les longs hivers, le nombre de décès ou de maladies graves chez les pauvres et les personnes âgées a fortement augmenté : l'augmentation des prix et les factures impayées ont entraîné la fermeture des robinets de gaz.

Dans les hôpitaux publics russes, les docteurs et les infirmières sont honteusement sous-payés. Désormais, les hôpitaux prodiguant des soins gratuits ferment. D'autres doivent combattre de gros problèmes d'hygiène. Et l'on manque de seringues jetables, d'aiguilles, de vaccins et d'appareillage moderne. De nombreux hôpitaux ne disposent pas d'eau chaude, certains n'ont même pas d'eau du tout.3

Des maladies comme la polio, la tuberculose, le choléra, la diphtérie, la dysenterie et les maladies sexuellement transmissibles réapparaissent à cause de la dégradation des programmes de vaccination et du recul des normes sanitaires. Le nombre de drogués croît aussi terriblement. Les hôpitaux russes essaient de soigner les toxicomanes le mieux possible, même si le financement se réduit. La qualité de la nourriture est de moins en moins bonne. Le stress et les maladies augmentent.

Et pourtant, le prix de la consultation médicale a augmenté de moitié car les honoraires du nouveau système de santé privatisé sont très élevés. Ainsi, de nombreuses maladies non diagnostiquées et non traitées évoluent jusqu'à mettre des vies en danger. Les instances militaires russes qualifient l'état de santé des nouvelles recrues de catastrophique. Le nombre de suicides dans l'armée a dramatiquement augmenté et le nombre de morts par overdose a crû de 80% ces dernières années.4

Pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale, le taux de natalité en Russie est inférieur au taux de mortalité. En 1992 et 1993, les Allemands de l'Est enterraient deux personnes pour un enfant qui naissait. Pour les femmes de presque quarante ans, le taux de mortalité a augmenté de 20% et pour les hommes de la même catégorie d'âge, ce chiffre a augmenté de trente pour cent.5

Maintenant que les loyers ne sont plus subsidiés, les estimations du nombre de sans-abri­ à Moscou seulement ­ atteignent trois cent mille. Dans de très nombreuses villes, beaucoup d'entre eux meurent en rue, de froid et de faim. En Roumanie, des milliers d'enfants sans abri vivent dans les gares et les égouts. Ils sniffent de la colle pour ne pas sentir la faim, mendient et sont la proie de toutes sortes d'exploitateurs.6

Dans les pays où le communisme offrait un travail à chacun, les chiffres du chômage ont augmenté de 30%. Un ouvrier polonais témoigne que si l'on est chômeur, il est presque impossible de retrouver du travail après quarante ans. Les femmes polonaises connaissent cette mort économique encore plus vite. Pour obtenir un emploi, dit une femme, «il faut être jeune, ne pas avoir d'enfants mais quand même une grosse poitrine.»7 On ne peut plus que rêver de sécurité d'emploi et le nombre de blessures et d'accidents de travail a augmenté de manière drastique.

Du travail ? Allez chez les flics !

Dans toute l'Europe de l'Est, les syndicats ont été liquidés. Congé de maladie, de maternité, congés payés et autres avantages qui allaient de soi sous le socialisme sont supprimés ou démantelés. Il ne reste presque plus rien des sanatoriums pour ouvriers, des villages de vacances, des centres de santé, des centres sportifs et culturels, des plaines pour enfants, des centres de jour et de tous les autres aspects qui faisaient qu'une entreprise communiste était plus qu'un lieu de travail.

Les maisons de repos auparavant uniquement destinées aux ouvriers sont aujourd'hui privatisées ou transformées en casino, night-club ou restaurant pour les nouveaux riches. Les services de gardiennage pour les entreprises ou les milices privées sont des marchés florissants.

Rien que pour l'ex-Union Soviétique, on parle de 800 000 hommes. Une alternative pour la jeune classe ouvrière est l'immense appareil répressif de l'Etat, beaucoup plus terrifiant que sous la période soviétique. Aujourd'hui, l'effectif de cet appareil est plus important, mieux payé et mieux équipé que celui de l'armée. L'ennemi du régime est dans le système même !8

Dans les anciens pays communistes, les revenus réels ont chuté de 30 à 40%. Pour 1992 seulement, les dépenses des consommateurs ont chuté de 38%. En comparaison : les dépenses des consommateurs américains pendant la Grande Dépression des années 30 ont reculé de 21% sur quatre ans. Tant en Pologne qu'en Hongrie, selon les statistiques, 70% de la population vit sous ou juste au niveau du seuil de la pauvreté. En Russie, cette limite se situe entre 75 et 80%.

1. Washington Post, 11 juin 1990 · 2. Monthly Review, 11/96, pp 1-12 · 3. Eleanor Randolph, Waking the Tempest: Ordinary Life in the New Russia, Simon & Schuster New York 1996 · 4. Toronto Star, 5 novembre 1995 · 5. New York Times, 6 avril 1994 · 6. National Public Radio News, 20 juillet 1996 · 7. Nation, 7 décembre 1992 · 8. Monthly Review, 11/96, p.7.

 

VIII - «Nous ne réalisions pas ce que nous avions»

«Bien que de nombreux intellectuels d'Europe de l'Est persistent à défendre ardemment le paradis du libre marché, la plupart des ouvriers et des paysans n'idéalisent plus le capitalisme. Ils ont en effet reçu les coups les plus impitoyables. «Nous ne réalisions pas ce que nous avions», est devenu une célèbre rengaine.» C'est ce qu'écrit le professeur marxiste américain Michael Parenti dans son livre Blackshirts & Reds.

En Europe de l'Est et dans l'ancienne URSS, de nombreuses personnes ont admis à contrecur que les conditions de vie étaient meilleures sous le communisme.1 Angela Stent de l'université de Georgetown et adepte du capitalisme admet que «la majorité des gens va plus mal que sous le communisme La qualité de vie est moins bonne à cause de l'augmentation de la criminalité et de la disparition du réseau de la sécurité sociale».2

Une vieille femme polonaise qui devait survivre avec un repas de la Croix-Rouge par jour : «Je ne suis pas communiste mais je dois bien avouer que, pour les pauvres, la vie était meilleure avant maintenant, tout va bien pour le monde des affaires, mais pas pour nous, les pauvres.»3 Une Allemande de l'Est a dit que le mouvement féministe ouest-allemand vient seulement de commencer à se battre pour «ce que nous avions déjà ici. Nous trouvions cela tout à fait normal dans le système socialiste. Maintenant, nous réalisons ce que nous avons perdu».4 Des dissidents anticommunistes, qui avaient fait de leur mieux pour renverser la RDA, ont rapidement manifesté leur déception face à la réunification allemande.

Un pasteur luthérien a déclaré : «Nous, les Allemands de l'Est, n'avions pas d'image réaliste de la vie à l'Ouest. Nous ne savions pas que tout était orienté vers le résultat. La cupidité sans-gêne et la puissance économique sont les leviers de cette société. Les valeurs spirituelles qui sont nécessaires au bonheur des hommes se perdent ou sont banalisées. Tout tourne autour d'acheter, de vendre et de gagner de l'argent.»5

L'ancien ministre de la défense de la RDA a dit dans le même esprit : «Bien sûr, j'entends parler des nouvelles libertés dont jouissent les gens en Europe de l'Est. Mais comment définir la liberté ? Des millions de gens en Europe de l'Est sont maintenant libérés de travail, de rues sûres, de soins de santé et de sécurité sociale.»6 Dans les anciens pays socialistes, 30% de la population est au chômage.

Les gens d'Europe de l'Est veulent-ils de ce libre marché ?

Des sondages d'opinion effectués fin 1993 montrent que seulement 27% des personnes interrogées étaient favorables à l'économie de marché. La grande majorité trouvait que le contrôle de l'Etat sur les prix et les entreprises privées était «utile» et que «l'état devait prévoir un emploi pour chacun et ne devait pas laisser le chômage exister». En Pologne, 92% des gens voulaient conserver le système de garanties sociales de l'Etat. Presque tout le monde se disait partisan de logements et de nourriture subsidiés et réclamait le retour au plein emploi.7

Un correspondant du New York Times8 déclarait depuis Moscou que «la plupart des gens ici se montrent méfiants envers la propriété privée et se demandent ce qu'avait de si mauvais un système qui garantissait de la naissance à la mort des soins de santé bon marché. Et ils espèrent que le gouvernement va de nouveau faire pression sur les prix.» ()

Le socialisme d'Etat, «le système qui ne marchait pas» a donné à chacun la sécurité. Le capitalisme du libre marché, «le système qui fonctionne» a mis l'économie en pièces, a apporté des pillages financiers, un recul social et un calvaire pour la majorité de la population.

En réaction, les Européens de l'Est ont remis des communistes au pouvoir pour régner sur les ruines et les décombres de pays disloqués. En 1996, les anciens communistes et leurs alliés ont gagné d'importantes élections en Russie, Bulgarie, Pologne, Hongrie, Lituanie et Estonie. Certains ont même formé la fraction la plus puissante de leurs parlements respectifs. Ils ont pourtant été confrontés aux mêmes handicaps que les partis de gauche dans les pays «démocratiques capitalistes» : intimidations, violations policières, manque d'argent, accès restreint aux tribunes électorales, manque d'attention médiatique et comptages frauduleux.

Le rêve n'est plus permis

Lorsque les premiers bouleversements anticommunistes ont commencé en 1989 en Europe de l'Est, certains penseurs de gauche disaient que, si les Européens de l'Est découvraient que le système du libre marché ne leur convenait pas, ils pourraient toujours revenir à l'une ou l'autre forme de socialisme. Comme je l'ai déjà montré, cette vision n'était pas réaliste. Le capitalisme ne se limite pas à un système économique, c'est un ordre social de A à Z.

Une fois mis en oeuvre, on ne peut pas le démanteler en votant pour des socialistes ou des communistes. Ils peuvent toujours siéger au gouvernement mais la richesse du pays, la structure des rapports de propriété, le droit constitutionnel, le système financier et la structure des dettes, les médias nationaux, la police et les autres institutions de l'Etat sont tous fondamentalement restructurés. Les moyens pour les programmes sociaux et le plein emploi sont pillés ou disparaissent complètement, tout comme les réserves d'argent, les marchés et les matières premières. Après plusieurs années de pillage impuni par le libre marché, ces pays sont arrivés à un point où un retour en arrière appartient au domaine du rêve.

Il semble donc que les anciens pays communistes à l'instar des pays du tiers monde­ doivent subir cette misère pour de longues années, pour que quelques privilégiés puissent jouir d'une prospérité toujours plus grande sur le dos des masses. Et pour garantir sa «sécurité», la classe des entrepreneurs aura recours à toutes les formes de manipulation et de répression contre les velléités démocratiques. Et recevra en cela le soutien des experts du capital international, de la CIA et autres agents de la domination capitaliste d'Etat.

Pas de chantilly

La chute des pays communistes a signifié une énorme victoire pour le capitalisme mondial et l'impérialisme. Cette victoire a réveillé la misère humaine et a causé partout dans le monde une régression historique des mouvements révolutionnaires de libération. Même des gouvernements nationaux légèrement réformistes auront à en souffrir, regardez par exemple, l'Irak ou Panama. Cette chute représente aussi une énorme perte pour le pluralisme mondial et provoque l'augmentation de l'inégalité socio-économique dans le monde. Les habitants d'Europe de l'Est avaient pensé qu'ils conserveraient les avantages sociaux du communisme avec en plus la chantilly de la consommation occidentale. Beaucoup de leurs plaintes à propos du socialisme réel étaient correctes mais leur image romantique de l'Ouest capitaliste ne l'était pas. Le rêve s'est brisé. Ils pensaient passer du Deuxième au Premier Monde, mais ils ont été expédiés dans le tiers monde.

1 New York Times, 30 mars 1995 · 2 New York Times, 20 décembre 1993 · 3 New York Times, 17 mars 1991 · 4 Los Angeles Times, 6 août 1991 · 5 New York Times, 26 mai 1996 · 6 New York Times, 20 juillet 1996 · 7 Monthly Review, décembre 1994 · 8 NYT, 23 juin 1996 ·

Pour la renaissance de l'URSS et de la DDR !

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