|
Quelques aspects du révisionnisme du P«C»F |
|
|
|
Voir également : - Les dossiers marxistes-léninistes complémentaires traitant de ce sujet dans la revue L'Émancipation. - L'introduction de Francis Cohen à l'oeuvre de Staline qui synthétise les théories anti-marxistes des révisionnistes du PCF. - Les cours de l'Université ouvrière de Paris (1938) qui illustrent les limites de la bolchévisation du PCF et les premières tendances révisionnistes en son sein. (Cf. paragraphe II-D du présent dossier). |
|
I – La lutte contre le « stalinisme », prétexte pour attaquer les fondements du marxisme-léninisme
Nous allons montrer principalement à l’aide des ouvrages Démocratie1, publié en 1990 par Georges Marchais (secrétaire général du PCF de 1972 à 1994) et Communisme : La Mutation2, publié en 1995 par Robert Hue (secrétaire général du PCF de 1994 à 2001, puis président du PCF depuis 2002), le fait qu’à travers l’anti-stalinisme, les révisionnistes du PCF attaquent en fait le marxisme-léninisme. Ce ne sont pas là des attaques portant sur des points de détails de la théorie marxiste, mais sur ses fondements mêmes, attaques qui aboutissent à la révision totale du marxisme dans tous les domaines.
A – Attaques contre le matérialisme dialectique
« Le « marxisme-léninisme » tel que le codifie Staline est un système cohérent, simpliste et accessible. La dialectique s'y trouve ramenée à quelques « lois » universelles. Tout se déroule avec la tranquille assurance des « lois de la nature », jusqu'au « soleil radieux du communisme ». Cette cohérence se double d'un fort souci de « pédagogie de masse ». » (Robert Hue, Ouvrage cité, p. 109.)
Y-a-t-il dans ce passage une réfutation un tant soit peu sérieuse de la philosophie marxiste telle que l’a exposé Staline dans Matérialisme dialectique et matérialisme historique ? Assurément non. On se contente de dénoncer l’aspect « simpliste », « accessible » et « absolu » de la dialectique telle qu’elle fût « codifiée par Staline ». Telle qu’elle fut codifiée par Staline, seulement ? Allons donc, Mr Hue, ne vous attaquez-vous pas par là également à la dialectique telle qu’elle fût codifiée par Engels et Lénine ?
« La conception matérialiste du monde, dit Engels, signifie simplement la conception de la nature telle qu’elle est sans aucune addition étrangère. » (Fr. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, éd. Allemande, Moscou, p. 60.)3
Robert Hue, en rejetant la « dérive scientiste du stalinisme » ne se place-t-il pas en fait également en contradiction avec Engels ? A quoi s’attaque-t-il donc ici sinon au caractère scientifique de la théorie marxiste, à son caractère populaire et à sa diffusion dans les masses ?
Le passage de Robert Hue est remarquable en ce sens qu’il synthétise à lui seul d’une façon parfaitement claire ses conceptions philosophiques antimatérialistes et antimarxistes. Si Robert Hue s’abstient de parler des conceptions philosophiques de Lénine, c’est bien parce qu’il est en opposition flagrante avec ce dernier. Robert Hue est d’accord avec les empiriocriticistes russes autrefois si justement dénoncés par Lénine :
« Bogdanov déclare : « Le marxisme implique pour moi la négation de l'objectivité absolue de toute vérité quelle qu'elle soit, la négation de toutes les vérités éternelles » (Empiriomonisme, livre III, pp. IV et V). » (Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, Edition numérique, p.57.)
Ce à quoi Lénine répond que :
« La négation de la vérité objective par Bogdanov, c'est de l'agnosticisme et du subjectivisme. » (Lénine, Ibidem, p.58.)
Plus loin, Lénine traitant du rapport entre la vérité relative et la vérité absolue affirme qu’
« Au point de vue du matérialisme moderne, c'est-à-dire du marxisme, les limites de l'approximation de nos connaissances par rapport à la vérité objective, absolue, sont liées à des conditions historiques, mais l'existence même de cette vérité est inconditionnelle comme l'est également le fait que nous en approchons. (…) La dialectique matérialiste de Marx et d'Engels inclut sans contredit le relativisme, mais ne s'y réduit pas ; c'est-à-dire qu'elle admet la relativité de toutes nos connaissances non point au sens de la négation de la vérité objective, mais au sens de la relativité historique des limites de l'approximation de nos connaissances par rapport à cette vérité.» (Lénine, Ibidem, p.64-65.)
On le voit, Robert Hue, sous couvert d’attaquer l’aspect « absolu » [« totalitaire » !] de la philosophie marxiste-léniniste telle que codifiée par Staline, a rejeté toute prétention scientifique du marxisme et attaqué en fait le léninisme.4 Robert Hue se situe donc sur le terrain de la philosophie agnostique, dernier refuge de l’idéalisme et du fidéisme5 :
« Le fidéisme contemporain ne répudie nullement la science ; il n'en répudie que les «prétentions excessives», notamment celle de découvrir la vérité objective. S'il existe une vérité objective (comme le pensent les matérialistes), si les sciences de la nature, reflétant le monde extérieur dans l’«expérience» humaine, sont seules capables de nous donner la vérité objective, tout fidéisme doit être absolument rejeté. » (Lénine, Ibidem, p.59.)
Remarquons également que les méthodes employées par Georges Marchais et Robert Hue pour attaquer le matérialisme dialectique à travers Staline ne sont pas sans nous rappeler les méthodes employées par les empiriocriticistes russes pour attaquer la philosophie marxiste :
« Parce que les disciples de Mach craignent la vérité. Il font la guerre au matérialisme tout en feignant de combattre seulement Plékhanov : procédé pusillanime et sans principes. » (Lénine, Ibidem, p.38.)
De la même façon que les empirocriticistes essayaient d’opposer Marx à Engels, « ce dernier étant accusé de professer un « matérialisme naïvement dogmatique » et le « dogmatisme matérialiste le plus grossier »…»6, de la même façon Robert Hue et Georges Marchais tentent d’opposer Lénine à Staline :
« L'un [Lénine] enrichit la théorie, l'autre [Staline] la pétrifie. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.103.)
« À l'évidence, Lénine et ses compagnons d'alors furent en l'occurrence autre chose que des «dogmatiques» incapables de créativité... » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.99.)
Les dirigeants du PCF, on le voit, ont attaqué les fondements de la philosophie marxiste sous le prétexte de la lutte contre le dogmatisme et de ce fait légitimé l’épanouissement de toutes sortes d’idéologies « marxistes ». On a donc vu que le PCF se plaçait sur le terrain de la philosophie agnostique, laquelle comme le soulignait avec force Lénine, était une concession inadmissible à l’idéalisme. Ces conceptions philosophiques sont très anciennes au sein du PCF, très influencé par les idées de la révolution française de 1789.
Le camarade Patrick Kessel avait montré dans « Du Parti de Thorez » à la « pensée de Mao »7 le fait que le PCF déjà du temps de Maurice Thorez était très attaché à la tradition républicaine et à la philosophie du siècle des Lumières. Cela ne fait pas exception chez Georges Marchais et Robert Hue, qui tous deux soulignent leur fierté de s’appuyer sur les idées du siècle français des Lumières et des intellectuels engagés du XIXème et XXème siècles. Chose inadmissible aussi bien chez Georges Marchais qui utilise les idées des penseurs de la bourgeoisie démocratique (qui représentait à l’époque du renversement de la féodalité une classe progressiste) dans le but d’enrichir le marxisme (Sic !), que chez Robert Hue qui mélange pêle-mêle penseurs communistes et anti-communistes déclarés (comme André Gide et Jean-Paul Sartre) ! 8
« L'originalité de notre histoire inscrit leur effort individuel et collectif pour contribuer au renouvellement d'un marxisme vivant dans celui de la longue lignée de penseurs et de créateurs qui ont, inséparablement, éclairé la voie aux luttes populaires et constitué le génie français. Car telle est la France : les plus grands furent ceux qui scellèrent leur vie et leur œuvre aux destinées de notre peuple. Ce fut l'anticonformisme d'un Rabelais, le refus de l'argument d'autorité d'un Descartes, la critique sociale d'un Molière ou d'un Beaumarchais, la conviction démocratique d'un Rousseau, l'engagement républicain d'un Hugo ou d'un Zola. Cette donnée s'est pleinement confirmée au 20e siècle avec Langevin, Joliot-Curie, Aragon, Eluard, Picasso, qui étaient communistes, ou avec des hommes comme Malraux et Sartre, qui ne l'étaient pas. J'ai la conviction que cette tradition française, qui fait puiser la force et la grandeur de ses créateurs dans leurs liens avec le peuple et la nation, n'est pas près de s'éteindre. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.31-32.)
« Notre pays, c'est (…), de Langevin à Malraux, de Sartre à Aragon, la poursuite d'une grande tradition d'intellectuels liés aux luttes populaires. C'est un stimulant pluralisme, un « équilibre dans la diversité » comme dit Gide, qui fait qu'à travers divisions et conflits un Pascal a toujours répondu à un Montaigne, un Voltaire à un Rousseau, un Victor Hugo à un Lamartine, un Valéry à un Claudel. C'est l'éducation nationale pour tous, gratuite et obligatoire jusqu'à seize ans. C'est l'esprit de la laïcité française. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.37-38.)
On conçoit donc sans mal le fait que cette « tradition française » « stimulant » le « pluralisme », (ce charabia philosophique où se mêlent toutes les variétés d’idéalisme, de matérialisme mécaniste et de psychologisme) aboutisse à la confusion idéologique la plus complète et empêche à la philosophie matérialiste marxiste de triompher !
« Penser qu'un mot unique — fût-ce le beau mot de communisme auquel je tiens si fort — pourrait résumer l'avenir de la libération humaine, quelle folie ! L'avenir de la civilisation n'est certainement pas enfermé dans l'uniformité. Et tant mieux ! La diversité des pensées qui s'en préoccupent — et parmi elles, il y a bien sûr la pensée communiste — ne saurait donc être un obstacle. La Révolution française n'est pas sortie d'une seule formule inscrite dans tous les cerveaux. Elle a au contraire été la rencontre d'innombrables rêves de liberté. Ce sera bien plus vrai encore de la civilisation pleinement humaine qui s'impose aujourd'hui. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.308.)
Il nous faut cependant insister sur le fait que lorsque Robert Hue et Georges Marchais soulignent l’héritage des idées de la révolution française, il passent scrupuleusement sous silence (comme toute la littérature bourgeoise), deux des penseurs les plus brillants du siècle des Lumières, Jean Meslier et Marat9, penseurs qui à de nombreux égards avaient poussé bien plus loin la critique sociale et le démocratisme que les esprits les plus éclairés de la bourgeoisie. Quant aux communistes utopiques du XIXème siècle, il n’en est même pas fait mention ! C’est Robert Hue, que son instinct de classe ne trompe pas, qui nous avoue le pourquoi de la chose : nous parlant des racines historiques qui ont permis au stalinisme de s’implanter en France sans qu’il soit « imposé » par l’extérieur, il met en avant 1° l’identification par les communistes français des révolutions russes de Février et Octobre 1917 à celles de 1789 et 1793 et 2° « les violentes querelles de sectes et de courants » qui agitaient le mouvement socialiste français.
« Les premiers communistes français «pensent» immédiatement les deux révolutions russes de Février et d'Octobre 1917 dans les termes de «1789» et «1793». (…) Dès lors tout se mêle : révolutionnaires et contre-révolutionnaires, girondins et montagnards, «indulgents» et «enragés», bolcheviks et mencheviks... Dès lors, procès, complots, emprisonnements, déportations, intrigues, justice expéditive prennent un sens : celui non de monstruosités condamnables mais de violences inévitables. «Vouliez-vous une révolution sans révolution ? » avait dit Robespierre... » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.107.)
« [Le mouvement ouvrier et socialiste français] avait eu ses saint-simoniens, ses anarchistes, ses blanquistes, ses anarcho-syndicalistes, ses marxistes, ses guesdistes, ses jauressistes... Comment aurait-il pu être dépaysé par le sectarisme et le manichéisme, par la traque aux trotskistes, aux «titistes», aux opportunistes, aux révisionnistes, aux «droitiers», aux «gauchistes», aux «renégats»... Quand Staline multiplie les formules rhétoriques de « luttes sur les deux fronts», «contre les deux dangers» : opportunisme-sectarisme, révisionnisme-gauchisme, il rencontre parfaitement une sensibilité — davantage même, une «pratique» — française ! » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.108.)
On voit que Robert Hue, lorsqu’il affirme avoir montré qu’il y a en France « une pensée communiste qui vient de loin » et lorsqu’il rejette le stalinisme, rejette également la violence révolutionnaire et les luttes entre les courants socialistes. Mais alors de quelle « pensée communiste » nous parle donc Robert Hue sinon celle des penseurs éclairés de la bourgeoisie ? Comme tout petit-bourgeois, Robert Hue redoute la voix des masses et n’arrive pas à comprendre ce simple fait que la résonance du bolchévisme en France (d’ailleurs entravée par les conceptions républicaines qui ont exercé une forte influence sur les communistes français) découle avant tout de ce que la France est un pays capitaliste, une société de classes, et de ce que le marxisme-léninisme n’est pas un phénomène spécifiquement russe que l’on pourrait expliquer en en cherchant les causes dans l’histoire de la Russie tsariste.10
« Le léninisme, c'est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne, ou, plus exactement, c'est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier. » (Staline, Les questions du léninisme, Tome I, Edition numérique, p.3.)
Mais nous n’irons pas parler de « léninisme » à Robert Hue, lui qui ne veut même pas entendre parler de « marxisme », car cela, voyez-vous, ouvrirait la voie au « dogmatisme ». Et Robert Hue de « défendre » Marx contre les « déformations qu’il a subies dans l’histoire ». Mais quand Robert Hue parle des déformations de la pensée de Marx (et contrairement à son assurance de refuser d’en faire un « auteur bien-pensant » « séparé de tout engagement et combat politique »), il ne vise en fait nullement les déformations opportunistes droitières flagrantes visant à affadir la pensée marxiste (puisque lui-même l’a « affadit » magistralement comme nous continuerons de le montrer par la suite), mais les déformations que lui ont fait subir « la secte de ses disciples ». Ecoutons donc notre Docteur ès dogmatisme :
« Cela m'amène à dire un mot à propos du « marxisme ». Pas pour clore le débat, mais pour y inviter. Et par là je n'ai pas en vue le «marxisme-léninisme» — l'ossification doctrinaire opérée par Staline dont j'ai parlé, et sur laquelle je ne reviens pas — mais la notion même de « marxisme » appliquée à la pensée de Marx. On cite souvent la boutade de Marx rapportée par Engels : « Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste. » On en fait parfois la réflexion d'un penseur ulcéré devant ce qu'il considère comme une caricature de sa pensée. Quelque chose du genre « si c'est ça le marxisme, alors je n'en suis pas ! ». Mais ne peut-on voir dans cette repartie plus loin que l'anecdote ? Plus profond : comme une invitation à ne pas transformer sa pensée en système : en «marxisme» ? (…) Et même si l’on répète que le «marxisme n'est pas un dogme mais un guide pour l'action», la tentation du dogme est visiblement présente en sa dénégation ! Voir « Marx dans ses limites » comme disait Althusser. Il me semble qu'il avait raison. (…) Mais pour ma part, je m'en tiens au nom de Marx et le préfère au « marxisme ». Et je crois qu'il est vain de caresser le rêve d'une pensée globale, d'une sorte de science absolue, même en y ajoutant toute la dialectique qu'on veut comme ciment. » (Robert Hue, Communisme : La Mutation, Stock, Paris, 1995, p.309-310.)
Robert Hue se met donc ici à la remorque des libéraux qui clament également à l’occasion que « Marx » était « contre le marxisme ». Soulignons au passage que nous sommes reconnaissants à la bourgeoisie de veiller à ce que les déformations dogmatiques de la pensée de Marx ne se produisent pas.
Toujours est-il que lorsque certains représentants de la bourgeoisie crient au « dogmatisme » des dirigeants du PCF, c’est avec on ne peut plus de raison que Georges Marchais s’insurge : comment en effet ignorer les efforts faits par le PCF pour se libérer de la conception doctrinaire du marxisme ?
« Dans la panoplie des clichés anticommunistes, l'expression « dogmatisme de la pensée » est une valeur sûre. Je pense sincèrement que c'est un des reproches les plus injustes parmi ceux qu'on nous adresse. Car ce n'est pas d'hier que nous avons fait effort pour nous dégager de la conception doctrinaire du marxisme ! L'acte décisif qui marqua cette rupture date, à mon avis, de 1966, avec la tenue d'une réunion du Comité central à Argenteuil, qui définit la politique de notre parti en matière de création et de théorie, en affirmant la pleine liberté de l'une et de l'autre. Ses travaux furent publiés. On peut relire aujourd'hui les interventions de Waldeck Rochet, Aragon, Jean Kanapa, Roger Garaudy, Guy Besse, André Stil, Michel Simon, Lucien Sève, d'autres... « Dogmatisme » ? Allons... » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p. 29-30.)
Et Georges Marchais de mieux lui préciser sa conception de la liberté d’épanouissement de différents courants idéologiques :
« Nous avons ainsi renoncé à toute idée d'un marxisme officiel, à toute définition d'une « orthodoxie » à laquelle notre parti accorderait son label. Cette conception neuve des rapports entre théorie et politique nous a conduits à créer l'Institut de recherches marxistes, où se développent dans la rigueur et le pluralisme des démarches des travaux d'une grande diversité, à poursuivre le déploiement des éditions Messidor et de nombreuses revues, à organiser des débats et rencontres multiples, à contribuer ainsi à la vitalité11 du marxisme dans la bataille d'idées. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p. 31.)
Mais de quelle « bataille d’idées », de quelle « liberté » de « création » et de « théorie » peut-il donc s’agir ? A ce sujet, nous laisserons répondre Lénine :
« La « liberté de critique » est sans conteste, de nos mots d'ordre actuels, le plus à la mode, celui qui revient le plus fréquemment dans les discussions entre socialistes et démocrates de tous les pays. Au premier abord, rien de plus étrange que de voir une des parties en litige se réclamer solennellement de la liberté de critique. (…) « Il y a là-dessous autre chose ! » se dira nécessairement tout homme non intéressé à la discussion et qui a entendu ce mot d'ordre à la mode répété à tous les carrefours, mais n'a pas encore saisi le fond du désaccord. » (Lénine, Que faire ?, Œuvres choisies en deux volumes, Tome I, Edition numérique, p.75.)
« Ceux qui ne ferment pas sciemment les yeux ne peuvent pas ne pas voir que la nouvelle tendance « critique » n'est, dans le socialisme, qu'une nouvelle variété de l'opportunisme. Et si l'on juge des gens, non pas d'après le brillant uniforme qu'ils ont revêtu ou le nom à effet dont ils se sont affublés, mais par leur façon d'agir et les idées qu'ils propagent effectivement, il apparaîtra clairement que la «liberté de critique» est la liberté de l'opportunisme dans la social-démocratie, la liberté de transformer cette dernière en un parti démocratique de réformes, la liberté de faire pénétrer dans le socialisme les idées bourgeoises et les éléments bourgeois. La liberté est un grand mot, mais c'est sous le drapeau de la liberté de l'industrie qu'ont été menées les guerres les plus spoliatrices ; c'est sous le drapeau de la liberté du travail qu'on a dépouillé les travailleurs. L'expression «liberté de critique», telle qu'on l'emploie aujourd'hui, renferme le même mensonge. Des gens vraiment convaincus d'avoir poussé en avant la science ne réclameraient pas pour des conceptions nouvelles la liberté d'exister à côté des anciennes, mais le remplacement de celles-ci par celles-là. Or, les cris actuels de : « Vive la liberté de critique ! » rappellent trop la fable du tonneau vide. » (Ibidem, p.76.)
On voit décidément que la bourgeoisie est bien ingrate à l’égard des « communistes » de la trempe d’un Marchais qui oeuvrent à décomposer les rangs communistes ! « Dogmatisme » ?12 Certes, en ce sens que les révisionnistes ont ressorti de leurs vieux cartons poussiéreux les dogmes petits-bourgeois éculés de Bernstein et Kautsky. Mais la bourgeoisie ne peut tout de même demander aux pseudo-communistes de renoncer à leurs illusions réformistes et de prôner des idées ouvertement libérales !!! De toute façon, ce ne serait pas là rendre service à la bourgeoisie étant donné que les partis « communistes » opportunistes constituent son meilleur rempart contre la diffusion des idées du marxisme. La frange la plus éclairée de la bourgeoisie le sait bien et fera tout pour que son masque « communiste » ne soit pas complètement arraché au PCF, et surtout que celui-ci ne disparaisse pas de la scène politique en tant que Parti de duperie des masses.13
B – Attaques contre l’économie politique marxiste
« Il y aurait d'abord beaucoup à dire sur la confusion entre appropriation par l'État et appropriation collective. (…) Et puis la vie a fait litière de cette conception, ignorante au fond du rôle déterminant des hommes, selon laquelle leurs rapports dans la société, les relations entre eux et l'État, les méthodes de gouvernement, etc., changeraient radicalement dès lors que la question de la propriété serait réglée et que le parti se proclamant « de la classe ouvrière » serait au pouvoir. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.100-101.)
On voit ici les conséquences pratiques des conceptions philosophiques idéalistes de Robert Hue, conceptions qui l’amènent à nier la définition donnée par Marx selon laquelle
« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. »14
Que l’évolution de la forme (c’est-à-dire de la superstructure juridique et politique) puisse retarder sur le contenu (les rapports de propriété formant la base matérielle de l’économie), c’est là quelque chose que Robert Hue ne semble pas soupçonner un seul instant.15
« Que le contenu soit inconcevable sans la forme, c'est juste. Mais il n'en est pas moins juste que la forme existante ne correspond jamais entièrement au contenu existant : la première retarde sur le second ; le contenu nouveau revêt toujours, dans une certaine mesure, la forme ancienne, ce qui fait qu'entre la forme ancienne et le contenu nouveau il y a toujours conflit. » (Staline, Anarchisme ou socialisme, Edition numérique, p.18.)
Le capitalisme, c’est la domination d’une minorité possédant les moyens de production, tandis que la majorité est forcée de vendre sa force de travail pour subsister. Quand le prolétariat vend à la bourgeoisie sa force de travail, il lui vend la marchandise « travail ». Le prix de la marchandise travail est déterminée par le minimum de marchandises nécessaires à la conservation et à la reproduction de la force de travail auquel s’ajoute un standard de vie social. Le capital, en lutte sur le marché contre les capitaux concurrents, cherche donc à abaisser le prix de toutes les marchandises et tend ainsi à abaisser le salaire au minimum vital (donc à réduire le standard de vie au minimum) et à prolonger la journée de travail afin d’augmenter la partie de la journée où le travailleur fournit un travail gratuit au capitaliste, une fois atteint le temps de travail destiné à compenser la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la reproduction de sa force de travail. Mais en diminuant le salaire des travailleurs, la bourgeoisie diminue la demande en bien de consommation et aggrave la lutte pour les débouchés sur le marché mondial. C’est alors que parallèlement à la polarisation de la société et à l’accumulation de la richesse en un nombre de mains toujours plus réduit, les séismes des crises économiques ébranlent la société capitaliste en putréfaction.
« Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus la civilisation bourgeoise et le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. » (Karl Marx, Le manifeste du Parti Communiste.)
Alors qu’à l’échelle de la société, le capitalisme aboutit la concentration de la production et à la socialisation du travail, l’appropriation des produits du travail social (l’excédent sur le salaire du travailleur : le profit) reste privée, au sens qu’elle se fait au bénéfice de la classe qui possède les moyens de production.
« La socialisation de la production ne peut manquer d'aboutir à la transformation des moyens de production en propriété sociale, à « l'expropriation des expropriateurs ». » (Lénine, Karl Marx, Edition numérique, p.15.)
C’est pourquoi Marx avait pour habitude de dire que l’on pouvait résumer le communisme par l’abolition de la propriété privée.
« Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques. La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise. Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise. Or, la propriété privée d’aujourd’hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode de production et d’appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l’exploitation des uns par les autres. En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée. » (Karl Marx, Le manifeste du Parti Communiste.)
Georges Marchais, en révisionniste « classique » qu’il est, déclare franchement être contre l’abolition de la propriété privée. Pour lui, en France, la transformation « socialiste »
« respectera en outre l’existence d’un secteur économique fondé sur le régime de la petite propriété privée – artisanale, commerciale et industrielle – et de l’exploitation agricole familiale, qui permettent dans une série de domaines une meilleure satisfaction des besoins ». (Ce que veulent les communistes pour la France, Document adopté par le XXIIe Congrès, Cahiers du communisme, Février-mars 1976, p.376.)
« Cela fait bien longtemps que nous avons expliqué que nous sommes opposés à tout « collectivisme », entendu comme la dépossession de chacun par la contrainte. Et, pourtant, je suis sûr qu'il y a encore des gens, en France, qui sont persuadés que les communistes souhaitent s'en prendre à la propriété personnelle ou à sa transmission par héritage ! J'aurais envie de leur répondre : « Ça nous avancerait à quoi ? En quoi le fait de vous retirer la propriété de votre pavillon ferait-il progresser d'un millimètre la construction du socialisme en France ? » Nous voulons précisément le contraire : ouvrir à celles et à ceux qui le souhaitent le droit d'acquérir son logement, sa voiture, une maison de campagne sans être, comme aujourd'hui, saigné par les banques. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.211.)
En tant que laquais zélé de la bourgeoisie entretenant les conceptions libérales vulgaires sur la propriété, Georges Marchais embrouille (sciemment ou par ignorance ?) les conceptions communistes (pourtant claires) à propos de deux types de propriété bien distincts : d’une part la propriété privée des moyens de production, et d’autre part la propriété privée des biens de consommation. Les communistes voudraient ils abolir la propriété privée des biens de consommation ? Nullement, rétorquait Marx lui-même, les communistes s’efforceront tout au plus d’abolir le caractère misérable de cette appropriation !
Au-delà de cette confusion grossière entre le mode de propriété des moyens de production et l’appropriation du produit social du travail, on voit bien ici la résurgence du proudhonisme et du socialisme français petit bourgeois du XIXème siècle qui rêvait de faire de tous les travailleurs des petits propriétaires et voyait dans l’oligarchie financière (et non dans le travail salarié) les causes de l’injustice. Selon Georges Marchais, la « racine du mal », ce n’est pas le travail salarié, mais le règne de « l’oligarchie financière ». A l’heure de l’impérialisme et de la toute puissance de cette oligarchie financière, il était naturel que cette sorte de « socialisme » qui prend racine dans le sein de la petite bourgeoisie (dont l’existence est menacée par le développement du marché concurrentiel) réapparaisse sous une forme ou une autre.
« Nos propositions visent à dégager notre économie de ce véritable cancer financier qui la ronge. Notre programme insiste sur la nécessité de « soustraire l'économie à l'emprise du capital ». » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.194.)
Si nous sommes d’accord avec Georges Marchais pour dire que retirer la propriété de son pavillon au travailleur ne ferait pas progresser d’un millimètre la construction du socialisme en France, en tout cas pas plus que le fait de collectiviser les brosses à dent (Mais le « socialisme » de Georges Marchais laissera-t-il au spéculateur immobilier la propriété de son parc immobilier ?), nous nous étonnons de ne pas voir Georges Marchais s’interroger sur l’utilité de collectiviser les moyens de production en général ! Que la bourgeoisie se rassure donc, le « socialisme » de Georges Marchais ne sapera pas sa domination économique ! Ceci d’autant plus qu’il n’y aura pas de « dépossession de chacun par la contrainte » ! Sous le « socialisme » de Georges Marchais, il n’y aura donc pas d’abolition du travail salarié !
Comme Georges Marchais n’entend nullement abolir la domination du capital et le travail salarié, il était fatal de le voir chercher à camoufler la persistance des rapports de propriété bourgeois sous son « socialisme » par une « nouvelle » forme de « participation » des travailleurs à l’entreprise, et c’est là que Tito, le pionnier de « l’autogestion » et du « socialisme à visage humain », intervient !
« Pour assumer leur rôle, des entreprises publiques modernes doivent être gérées de façon souple, décentralisée, grâce à l'intervention des salariés concernés tout comme des usagers. (…) De même, une planification nationale est indispensable.» (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.194.)
« Nous attachons une grande importance au contrôle, par les salariés eux-mêmes et leurs élus, de l'utilisation des fonds dans chaque entreprise. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.194-195.)
Ainsi pour Georges Marchais, « le communisme est l'autogestion »16 (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.216.) Il est bon de rappeler qu’Enver Hoxha avait magistralement démontré que la réalité du « socialisme autogestionnaire », c’était le capitalisme :
« La prétendue planification qui se fait dans les entreprises «autogestionnaires» yougoslaves non seulement ne peut être qualifiée de socialiste, mais, du fait même qu'elle suit l'exemple de toutes les entreprises capitalistes, elle conduit aux mêmes conséquences que l'on observe dans toute économie capitaliste, comme l'anarchie dans la production, la spontanéité et une série de contradictions, qui se manifestent de la manière la plus nette et la plus dure dans l'économie et sur le marché yougoslaves. » (Enver Hoxha, L’«autogestion» yougoslave, théorie et pratique capitalistes, Œuvres choisies, Tome V, Edition numérique, p.134.).
Robert Hue, qui ne prend même pas la peine de se camoufler avec la fameuse autogestion, déclare pour sa part sans ambages que le communisme signifie
« une économie incluant la propriété et l'initiative privées. Avec un puissant secteur public, rénové et démocratisé. Une nouvelle mixité, à prédominance publique et sociale, faisant prévaloir pour tous les capitaux — privés et publics — des critères privilégiant l'emploi, la justice, la satisfaction des besoins des hommes, le respect de leur environnement. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.240.)
Robert Hue et Georges Marchais ne proposant aucun modèle de société alternative pour remplacer la société capitaliste, on pouvait s’attendre à ce qu’ils ne s’élèvent pas contre le travail salarié. Une parenthèse s’impose ici : qu’est-ce que le travail salarié ? Le travail salarié ne subsiste-t-il pas sous le socialisme, puisque les ouvriers continuent de percevoir un salaire ? C’est la vieille rengaine des trotskistes et des anarchistes qui méconnaissent les bases de l’économie politique marxiste et qui clament que sous le socialisme persisterait l’esclavage salarié. Nous avons dit plus haut qu’à travers le travail salarié, le prolétaire était forcé de vendre sa force de travail au patronat et que la journée de travail comprenait un certain nombre d’heures de travail « gratuit », c’est-à-dire non rémunéré, appelé « profit » qui allait directement dans la poche du patronat. Dans la société socialiste, le prolétaire disparaît et devient ouvrier en ce sens qu’il ne subit plus le joug de l’exploitation capitaliste parce que les moyens de production sont la propriété collective. L’ouvrier perçoit-il pour autant le « produit intégral » de son travail ? Nullement, Marx avait réfuté cette thèse de Lassalle en ce qu’elle méconnaissait le processus de reproduction social qui nécessitait plusieurs défalcations.17 Extérieurement, le travail revêt toujours la forme du salaire, mais ça n’est plus du travail salarié, c’est-à-dire du travail exploité par autrui.18
Parce que Georges Marchais et Robert Hue ignorent tout de l’économie politique marxiste, ils se placent sur le terrain du réformisme, et plutôt que d’arborer le mot d’ordre de lutte pour l’abolition du salariat, ils lui substituent le mot d’ordre de lutte pour la seule hausse des salaires.
« Car augmenter les salaires permettrait aux gens d'acheter plus, et donc accroîtrait la consommation intérieure. Il s'agit d'une condition indispensable — ce qui ne veut pas dire suffisante — pour relancer nos productions et donc créer des emplois. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.177-178.)
« J'ai montré que la France était devenue un pays de bas salaires. C'est inacceptable du point de vue de la justice, et c'est contraire aux impératifs d'une économie moderne. Si on veut disposer de salariés qualifiés et efficaces, déployant toutes leurs capacités dans leur travail, il faut les payer en conséquence. En France, ce n'est pas le cas. C'est pourquoi nous proposons, comme le fait également la CGT, de fixer le SMIC à 6500 francs et de faire réellement respecter la règle « aucun salaire inférieur au SMIC ». Le Premier ministre a d'abord cru pouvoir ironiser sur cette revendication : « Pourquoi pas 7 000 ou 8 000 francs ? » avait-il déclaré à l'Assemblée nationale. Très drôle ! » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.176-177.)
Mr Marchais, c’est bien là la preuve que votre premier ministre est bien plus « marxiste » que vous ne l’êtes, en ce qu’il reconnaît la nécessité pour la bourgeoisie de disposer de travailleurs à meilleur marché possible sur le marché concurrentiel mondial. Que ce soit contraire à la justice et à la morale, nous voulons encore bien l’admettre, mais que ce soit contraire à la nécessité économique du capitalisme, c’est là en effet une affirmation « très drôle » ! Si vous aviez lu Karl Marx, vous vous seriez aperçu qu’il affirmait sans détours que
« La tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever le salaire normal moyen, mais de l'abaisser. » (Karl Marx, Salaire, prix et profit.)
Marx, sans nier la nécessité pour la classe ouvrière de lutter afin d’empêcher les empiètements du Capital sur les salaires, était cependant loin d’aboutir à la conclusion réformiste de la seule perspective de l’augmentation des salaires. Marx invitait les ouvriers à ne « pas s'exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne » :
« Ils ne doivent pas oublier qu'ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu'ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu'ils n'appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu'ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d'ordre conservateur : «Un salaire équitable pour une journée de travail équitable», ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire : «Abolition du salariat». » (Karl Marx, Salaire, prix et profit.)
On voit que Georges Marchais est tombé dans l’économisme le plus vulgaire et il semble tout ignorer de l’économie à l’époque de l’impérialisme lorsqu’il déclare que la racine du mal est
« dans le fait que son accélération est conçue comme un moyen d'accentuer la rentabilité des capitaux et que ceux-ci s'accumulent désormais beaucoup plus et beaucoup plus vite en s'investissant dans la finance que la production et ce qui l'accompagne : la formation, la recherche, les salaires, la protection sociale. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.193-194.)
Ainsi, pour ce petit bourgeois kautskiste, la racine du mal n’est pas dans la production marchande, mais dans le fait que la sphère spéculative a pris le pas sur la sphère productive !
« Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l'industrie, voilà l'histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion. » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Œuvres choisies, Tome I, Edition numérique, p.360.)
Que cette excroissance de capitaux spéculatifs soit justement un trait non réformable de l’impérialisme, c’est ce qui ne vient même pas à l’esprit de Georges Marchais.
« Ce qui caractérisait l'ancien capitalisme, où régnait la libre concurrence, c'était l'exportation des marchandises. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, où règnent les monopoles, c'est l'exportation des capitaux. » (Lénine, Ibidem, p.366.)
Quand Georges Marchais critique « l’oligarchie financière » et le terrorisme des banques (et c’est là depuis longtemps un des cheval de bataille du PCF), il critique non pas l’impérialisme comme on pourrait le croire au premier abord, mais son aspect le plus inadmissible : le parasitisme de la sphère spéculatrice. Car pour ce qui est de l’interpénétration des banques et de l’industrie, sans même parler de leurs attaches avec l’Etat bourgeois19, celles-ci sont soigneusement escamotées dans la « critique » de Georges Marchais.
C’est donc avec une grande perspicacité que Lénine avait défini les traits de la critique kautskiste de l’impérialisme, traits qui s’appliquent admirablement à notre « marxiste » :
« toute cette critique craignait de reconnaître la liaison indissoluble qui rattache l'impérialisme aux trusts et, par conséquent, aux fondements du capitalisme ; elle craignait de s'unir aux forces engendrées par le grand capitalisme et son développement, elle demeurait un «vœu innocent». Telle est aussi la position fondamentale de Hobson dans sa critique de l'impérialisme. Hobson a anticipé sur les thèses de Kautsky, en s'insurgeant contre l'«inéluctabilité de l'impérialisme» et en invoquant la nécessité «d'élever la capacité de consommation» de la population (en régime capitaliste !). C'est aussi le point de vue petit-bourgeois qu'adoptent dans leur critique de l'impérialisme, de l'omnipotence des banques, de l'oligarchie financière, etc., des auteurs maintes fois cités par nous, tels que Agahd, A. Lansburgh et L. Eschwege et, parmi les Français, Victor Bérard, auteur d'un livre superficiel : L'Angleterre et l'impérialisme, paru en 1900. Sans prétendre le moins du monde faire œuvre de marxistes, ils opposent tous à l'impérialisme la libre concurrence et la démocratie, condamnent le projet du chemin de fer de Bagdad, qui mène à des conflits et à la guerre, et formulent des «vœux innocents» de paix, etc. » (Lénine, Ibidem, p.388.)
Ne comprenant rien à l’analyse économique de l’impérialisme, il n’est pas non plus étonnant que Georges Marchais soit la victime de cette mystification bourgeoise qu’est la nationalisation de certains secteurs de l’économie, ce que l’on appelle le « service public » :
« J'ai évoqué l'importance cruciale pour la modernisation de la France de son secteur public. Les nationalisations datent de 1936, de 1945 et de 1981, trois moments où le mouvement populaire a pu faire entendre sa voix. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.72.)
Le mouvement populaire aurait ainsi fait « entendre sa voix ». Il est vrai que dans le vocable de Georges Marchais, « populaire » n’a pas la même signification que dans le vocable marxiste. En effet, les nationalisations de 1936, 1945 et 1981 correspondent certes à des périodes de lutte sociales, parce que ces périodes se superposaient avec des crises économiques ou des réorganisations économiques du capitalisme. La question primordiale est celle-ci : les nationalisations se sont-elles faites contre la bourgeoisie, ou bien sur son initiative et donc en accord avec elle ? Sur son initiative, assurément ! La vague de nationalisations des années 30 correspondait à la nécessité de sauver des pans entiers de l’économie de la faillite, consécutivement à la crise de 1929 (en France, la chute de la production industrielle se poursuivit jusqu’en 1935). La vague de nationalisations de 1945 correspondait à la nécessité de la reconstruction de l’économie française d’après-guerre. (Elle engloba Renault, les houillères du Nord, la chimie lourde, le gaz, l’électricité, Air France, les assurances et le crédit, etc.) Enfin la vague de nationalisations de 1981 fut utilisée par la bourgeoisie française afin de renflouer de grands groupes industriels auparavant déficitaires aux frais de l’Etat (CGE, St Gobain, Pechiney Thomson, Bul, etc.) avant de les re-privatiser en 1985-1986, une fois à nouveau bénéficiaires.
Pour illustrer cela, nous laisserons parler Lénine remarquant que
« le monopole de l'électricité viendra au moment où les producteurs en auront besoin, c'est-à-dire quand l'industrie électrique sera au seuil d'une nouvelle grande faillite ; quand les gigantesques centrales électriques si coûteuses, construites partout aujourd'hui par les «consortiums» privés de l'industrie électrique et pour lesquelles ces «consortiums» se voient dès maintenant attribuer certains monopoles par les villes, les Etats, etc., ne pourront plus travailler dans des conditions profitables. Dès lors il faudra avoir recours aux forces hydrauliques. Mais on ne pourra pas les transformer aux frais de l'Etat en électricité à bon marché : il faudra une fois de plus les remettre à un «monopole privé contrôlé par l'Etat», l'industrie privée ayant déjà conclu une série de marchés et s'étant réservé d'importants privilèges... Il en fut ainsi du monopole des potasses ; il en est ainsi de celui du pétrole ; il en sera de même du monopole de l'électricité. Nos socialistes d'Etat, qui se laissent aveugler par de beaux principes, devraient enfin comprendre qu'en Allemagne les monopoles n'ont jamais eu pour but ni pour résultat d'avantager les consommateurs, ou même de laisser à l'Etat une partie des bénéfices de l'entreprise, mais qu'ils ont toujours servi à assainir, aux frais de l'Etat, l'industrie privée dont la faillite est imminente. » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Œuvres choisies, Tome I, Edition numérique, p.371-372.)20
Alors, d’accord avec Georges Marchais, nous pouvons affirmer haut et fort le fait que « de tout cela se dégage une leçon incontestable et évidente » :
« c'est quand le Parti communiste a pu influer sur le cours des événements que la justice et la liberté [lisez « les profits de notre bourgeoisie nationale »] ont pu progresser. Et, à chaque fois, la France [lisez « la bourgeoisie française »] s'en est mieux portée. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.72.)
C – Lutte de classe ou conciliation de classes ? – La dictature du prolétariat « dépassée »
« Nous disons à ces millions de Français que l'on désigne du nom de couches moyennes : vous êtes artisans, petits commerçants, petits et moyens entrepreneurs, et c'est bien. Vous jouez un rôle utile, et vous trouverez aussi votre place dans le socialisme que nous voulons car il aura besoin de vous. » (Georges Marchais, Rapport présenté au 22ème Congrès du PCF, Cahiers du communisme, Février-mars 1976, p.52.)
Etant donné ce que nous avons dit au paragraphe précédent, nous n’avons absolument pas à être étonnés de ce fait que sous le « socialisme » de Georges Marchais continueront de s’épanouir « artisans », « petits commerçants » et « moyens entrepreneurs ».
« Libérer la société n'implique pas aujourd'hui, on le voit bien, de privilégier les intérêts d'une classe particulière, mais d'agir pour rassembler en vue de cet objectif toutes celles et tous ceux qui subissent, à un titre ou à un autre, une politique qui heurte leurs vies et mutile leurs aspirations. Cela nous conduit donc à renoncer à toute approche en termes d'«alliances» entre catégories sociales. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.303-304.)
Georges Marchais souligne en effet que cette conception de l’alliance a de sérieux inconvénients politiques car elle
« a souvent été perçu comme un appel au ralliement à la classe ouvrière, qui aurait conduit à l'abandon par les autres couches sociales de leurs propres aspirations, de leur originalité. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p. 237.)
Certes, il est vrai que la petite bourgeoisie éprouve toujours un sentiment de « mutilation » face à la domination du grand capital, mais la « mutilation » de ses aspirations bourgeoises donne-t-elle à la petite bourgeoisie une conscience communiste ? Nous en doutons fortement. Dès lors, en préservant les « aspirations » et « l’originalité » des moyens entrepreneurs et des petits commerçants, le PCF montre que les idées socialistes ne l’ont même pas effleuré ! Le PCF ressuscite la vielle utopie de Proudhon qui, au XIXème siècle rêvait d’un « socialisme » d’artisans ! Et voici ce qui nous est présenté aujourd’hui, à l’heure du capitalisme monopoliste, comme du « socialisme » ! Sous le socialisme de Georges Marchais continuera donc de s’épanouir la petite bourgeoisie, et il ne s’agira nullement pour elle d’abandonner ses « propres aspirations » ! Ceci est évidemment en opposition complète avec Lénine pour qui
« il faudra, sous la dictature du prolétariat, rééduquer des millions de paysans, de petits patrons, des centaines de milliers d’employés, de fonctionnaires, d’intellectuels bourgeois, les soumettre tous à l’Etat prolétarien et à la direction prolétarienne, triompher de leurs habitudes et de leurs traditions bourgeoises » (Lénine, La maladie infantile du communisme : « le gauchisme », Œuvres choisies, Tome II, Edition numérique, p. 372.)
Cette conception « spécifique » du « socialisme à la française », autorise la pénétration de l’idéologie bourgeoise au sein du Parti et aboutit à sa liquidation totale en tant que Parti du prolétariat. Selon Lénine,
« Le prolétariat des villes, le prolétariat industriel formera immanquablement le noyau central de notre parti ouvrier social-démocrate21 ; mais nous devons attirer vers notre parti, instruire, organiser tous les travailleurs et tous les exploités, comme le dit d'ailleurs notre programme, tous sans exception : artisans, pauvres, mendiants, domestiques, vagabonds, prostituées, à la condition expresse, bien entendu, que ce soit eux qui adhèrent à la social-démocratie, et non l'inverse ; que ce soit eux qui adoptent le point de vue du prolétariat, et non le prolétariat qui adopte le leur. » (Lénine, L’attitude de la social-démocratie à l’égard du mouvement paysan, Œuvres choisies en deux volumes, Tome I, Edition numérique, p.233.)
« Halte là ! », nous diront alors Georges Marchais et Robert Hue ! « C’est là une conception dépassée ! »
« Si la «dictature du prolétariat» ne figure pas dans le projet de document pour désigner le pouvoir politique dans la France socialiste pour laquelle nous luttons, c'est parce qu'elle ne recouvre pas la réalité de notre politique, la réalité de ce que nous proposons au pays. » (Georges Marchais, Rapport présenté au 22ème Congrès du PCF, Cahiers du communisme, Février-mars 1976, p.44.)
Georges Marchais, reprenant les « conseils » de la bourgeoisie « soucieuse » de préserver la bonne image du communisme au sein des masses, n’hésite également pas à affirmer de la dictature du prolétariat que « l'expérience a montré qu'elle n'a pas contribué à rapprocher l'heure du communisme, ni dans les pays où elle a été instaurée, ni — par l'image qu'elle a donnée des pays socialistes — dans les pays capitalistes développés ». (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.217.)
« Tous ces messieurs, qui jouent un rôle considérable et très souvent prépondérant dans l'activité parlementaire et dans les publications du parti, rejettent ouvertement la dictature du prolétariat et pratiquent un opportunisme non déguisé. Pour ces messieurs, la «dictature» du prolétariat «contredit» la démocratie !! Au fond, rien de sérieux ne les différencie des démocrates petits-bourgeois. » (Lénine, L’Etat et la révolution, Œuvres choisies en deux volumes, Tome II, Edition numérique, p.130.)
Il nous faut tout d’abord souligner le fait que si le PCF renonce officiellement à la « dictature du prolétariat » en 1976, il y avait en fait renoncé depuis bien plus longtemps. Léo Figuères affirmait ainsi en 1969 que « l’édification du socialisme » devait englober « toutes les couches intéressées au renversement du pouvoir des monopoles et à l'établissement d'un ordre social favorable à l'immense majorité des producteurs ». Il en concluait que :
« De là découle la nécessité de l'unité et de la collaboration confiante des partis qui se prononcent pour un véritable régime démocratique et pour le socialisme. La participation de tous ces partis sur un pied d'égalité à la direction du futur État socialiste, l'émulation qui s'établira entre eux, sera à notre avis un des traits originaux d'une France socialiste. » (Léo Figuères, Le trotskisme cet antiléninisme, Editions Sociales – Notre Temps, Paris, 1969, p.222-223.)
Mais peut-on sérieusement parler de « dictature du prolétariat » quand on prône le pluralisme politique ainsi que l’émulation entre le prolétariat et la petite bourgeoisie sous le socialisme ? Quand à Georges Marchais, pour lui le socialisme est caractérisé par ces traits :
« multipartisme, pluralisme de l'information, institutions démocratiques, respect en toute circonstance du suffrage universel, possibilité de l'alternance... C'est parfaitement clair : si notre peuple veut majoritairement revenir en arrière, il aura pleine liberté d'exprimer ce choix et celui-ci sera respecté. » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.212.)
En bref, c’est là le tableau idéalisé de la démocratie bourgeoise. Il allait naturellement de soi que la réalité du « socialisme » proposé par Georges Marchais, puisqu’elle englobe la petite bourgeoisie, ne pouvait pas s’accommoder d’une dictature du prolétariat qui menacerait les « aspirations » de la petite bourgeoisie ! Pour tenter de masquer cette « déviation » sans renier ouvertement Marx et Lénine, Georges Marchais affirme qu’il reste fidèle à la « lutte de classes » et essaie même de se poser en « léniniste » :
« Il existe des lois générales. Leur universalité tient à leur abstraction. Elles ne précèdent pas l'expérience, elles généralisent une expérience multiforme. A ce titre, elles sont historiquement relatives. C'est-à-dire, d'une part, qu'elles n'ont pas d'existence indépendante hors de la réalité concrète des luttes ouvrières, démocratiques, révolutionnaires ; d'autre part, que plus l'expérience se diversifie et s'enrichit, plus le contenu de ces lois se relativise et plus de nouvelles lois s'ajoutent ou se substituent à d'anciennes. » Anciennes «lois» qui disparaissent : Marx et Lénine avaient élevé la notion de dictature du prolétariat au rang de signe distinctif de toute position révolutionnaire ; nous l'avons rejetée en 1976. Nouvelles exigences qui apparaissent : nous avons défini il y a plus de dix ans, en 1979, la démocratisation de toutes les sphères de la société comme une «composante universelle du socialisme». » (Georges Marchais, Ouvrage cité, p.40.)
Robert Hue, lui, plus honnête, affirme carrément que
« Le communisme ce n'est pas, pour moi, l'appel à la revanche sociale. Je l'ai écrit dernièrement dans une tribune libre du Monde, «ce que j'appelle de mes vœux, ce n'est pas la victoire d'une France sur une autre. C'est le choix pour la France de développer ce qu'il y a de meilleur en elle. Et c'est le choix d'un changement décidé et mis en œuvre d'abord par l'intervention des citoyens et des salariés. Un choix majoritaire de notre peuple. Son rassemblement dans la richesse de sa diversité, de son pluralisme. Le contraire de sa division». » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.241.)
Nous comprenons parfaitement le fait que la « nouvelle exigence » du ralliement de la petite bourgeoisie devait amener le PCF à l’abandon de la dictature du prolétariat (et même de la notion de lutte des classes chez Robert Hue qui pratique un opportunisme éhonté !), cet abandon de l'idée de l'hégémonie du prolétariat étant comme l'a dit Lénine, l'aspect le plus vulgaire du réformisme. Lénine parlait certes de la relativité de certaines lois du marxisme, en fonction des conditions historiques concrètes de chaque pays, mais il estimait également qu’il existait des lois générales, absolues du marxisme. La question se pose donc : Lénine incluait-t-il la notion de dictature du prolétariat dans ces lois « relativement historiques », ou bien alors dans ces lois générales, valables pour tous les pays et à toutes les époques ? Ecoutons donc Lénine qui a été parfaitement clair sur cette question :
« Limiter le marxisme à la doctrine de la lutte des classes, c'est le tronquer, le déformer, le réduire à ce qui est acceptable pour la bourgeoisie. Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu'à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. C'est ce qui distingue foncièrement le marxiste du vulgaire petit (et aussi du grand) bourgeois. C'est avec cette pierre de touche qu'il faut éprouver la compréhension et la reconnaissance effectives du marxisme. » (Lénine, L’Etat et la révolution, Œuvres choisies en deux volumes, Tome II, Edition numérique, p.94.)
On voit bien que Lénine, tout comme Marx22 avant lui, a été catégorique sur cette question fondamentale du marxisme. Aussi, c’est en vain que Georges Marchais tente d’embrouiller les choses, pourtant si bien clarifiées par Lénine dans son ouvrage L’Etat et la révolution. Cet ouvrage, dont la colonne vertébrale est la défense de la notion de « dictature du prolétariat », a été écrit par Lénine juste après la Révolution de Février 1917 afin de défendre la théorie marxiste de l’Etat contre tous ses altérateurs. On trouve donc dans L’Etat et la révolution une dénonciation implacable de l’opportunisme kautskiste, intégralement ressuscité par Georges Marchais :
« L'opportunisme contemporain, en la personne de son principal représentant, l'ex-marxiste K. Kautsky, répond entièrement à la caractéristique, donnée par Marx, de l'attitude bourgeoise, car il circonscrit le cadre de la reconnaissance de la lutte des classes à la sphère des rapports bourgeois. (Il n'est pas un seul libéral instruit qui, dans ses limites, ne consente à admettre « en principe » la lutte des classes !) L'opportunisme n'étend pas la reconnaissance de la lutte des classes jusqu'à ce qui est précisément l'essentiel, jusqu'à la période de transition du capitalisme au communisme, jusqu'à la période de renversement et de suppression complète de la bourgeoisie. En réalité, cette période est nécessairement marquée par une lutte des classes d'un acharnement sans précédent, revêtant des formes d'une extrême acuité. L'Etat de cette période-là doit donc nécessairement être démocratique d'une manière nouvelle (pour les prolétaires et les non-possédants en général) et dictatorial d'une manière nouvelle (contre la bourgeoisie). Poursuivons. Ceux-là seuls ont assimilé l'essence de la doctrine de Marx sur l'Etat qui ont compris que la dictature d'une classe est nécessaire non seulement pour toute société de classes en général, non seulement pour le prolétariat qui aura renversé la bourgeoisie, mais encore pour toute la période historique qui sépare le capitalisme de la « société sans classes », du communisme. Les formes d'Etats bourgeois sont extrêmement variées, mais leur essence est une : en dernière analyse, tous ces Etats sont, d'une manière ou d'une autre, mais nécessairement, une dictature de la bourgeoisie. Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement une : la dictature du prolétariat. » (Lénine, Ibidem, p.94.)
Dans L’Etat et la révolution, Lénine avait synthétisé magistralement la conception marxiste de l’Etat. L’existence de l’Etat démontre que la société est divisée en classes antagonistes, et que ces antagonismes de classes sont inconciliables. L’Etat est un organisme d’oppression d’une classe sur une autre, une machine d’oppression utilisée par la classe dominante pour retirer certains moyens de lutte aux classes exploitées et les soumettre. Lénine montrait ensuite que le prolétariat, lorsqu’il veut marcher vers la révolution et construire le socialisme, doit briser cette machine d’oppression et la remplacer par une nouvelle. Et c’est un fait incontestable que ni Georges Marchais ni Robert Hue (qui nous parlent bien ci et là de l’arrogance du patronat ou de la totipotence des banques, plainte habituelle du petit capital opprimé par le gros et saigné par l’oligarchie financière) ne remettent à aucun moment en cause l’Etat bourgeois et n’en parlent à aucun moment comme d’une « dictature de la bourgeoisie ». Il nous faut souligner que les communistes français ne se sont jamais assimilés la conception marxiste de l’Etat et envisageaient simplement la conquête du pouvoir d’Etat. Robert Hue, lui, va plus loin en niant même la conception kautskiste réformiste de la prise du pouvoir d’Etat autrefois dénoncée par Lénine23 :
« Cet «étatisme» nous conduisait, à tout focaliser sur la question du «pouvoir d'État» qu'il fallait «prendre». » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.197.)
Là où les anarchistes24, veulent d’emblée abolir tout Etat, les marxistes, eux, estiment indispensable pour le prolétariat de se doter d’une machine d’Etat pour réprimer les classes exploiteuses renversées durant toute la période d’édification de la société socialiste. Georges Marchais ne l’entend visiblement pas ainsi puisque selon lui
« pour assurer le succès du socialisme, le problème n'est pas de priver de libertés la minorité que constituent les forces réactionnaires, c'est d'en donner aux travailleurs qui constituent la grande majorité de la nation. » (Georges Marchais, Rapport présenté au 22ème Congrès du PCF, Cahiers du communisme, Février-mars 1976, p.50.)
On ne s’étonnera pas encore une fois de voir Georges Marchais s’opposer à Lénine qui affirmait catégoriquement que
« La marche en avant, c'est-à-dire vers le communisme, se fait en passant par la dictature du prolétariat ; et elle ne peut se faire autrement, car il n'est point d'autres classes ni d'autres moyens qui puissent briser la résistance des capitalistes exploiteurs. » (Lénine, Ibidem, p.116.)
Mais peut-on pour autant parler d’une dictature au sens où l’entendent couramment les démocrates petit-bourgeois, c’est-à-dire le règne de la terreur et de l’arbitraire illimités ? Très certainement si l’on écoute Robert Hue qui n’hésite pas à affirmer que,
« présentée à l'origine comme provisoire et devant être dépassée, la «dictature du prolétariat» n'a cessé d'être renforcée. Au point de devenir dictature sur le prolétariat. Cette réalité monstrueuse conduisant à la ruine finale du système qui s'en est réclamé montre à mes yeux l'échec définitif du mode de pensée qui l'engendra et l'imposa comme «modèle» à tous les partis communistes du monde. » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.100.)
C’est la vielle antienne trotskiste qui met sur le compte du « stalinisme » la restauration du capitalisme en URSS ! Que la restauration du capitalisme soit justement le fait de la liquidation de la dictature du prolétariat et des « réformes de marché » initiées par Khrouchtchev, c’est là quelque chose qu’un petit bourgeois imbus de préjugés démocratiques ne peut soupçonner ! Mais revenons-en à la signification de la dictature du prolétariat en tant que
« Démocratie pour l'immense majorité du peuple et répression par la force, c'est-à-dire exclusion de la démocratie pour les exploiteurs, les oppresseurs du peuple, telle est la modification que subit la démocratie lors de la transition du capitalisme au communisme. » (Lénine, Ibidem, p.117.)
Il est vrai que ce genre de démocratie n’est pas la démocratie à laquelle rêvent la petite et la moyenne bourgeoisie qui « aspirent » également à « s’épanouir » (c’est-à-dire à exploiter les travailleurs…). A travers le rejet de la dictature du prolétariat Georges Marchais et Robert Hue nous offrent une idéalisation non déguisée de la démocratie bourgeoise qu’ils fardent de toutes les manières, ne présentant que des revendications à caractère purement économiques et éludant soigneusement les revendications politiques. Pour Georges Marchais, on accèdera ainsi au socialisme à travers le suffrage universel, la majorité des suffrage devant suivre la majorité parlementaire.
« Les démocrates petits-bourgeois, ces pseudo-socialistes qui ont substitué à la lutte des classes leurs rêveries sur l'entente des classes, se représentaient la transformation socialiste, elle aussi, comme une sorte de rêve sous la forme non point du renversement de la domination de la classe exploiteuse, mais d'une soumission pacifique de la minorité à la majorité consciente de ses tâches. Cette utopie petite-bourgeoise, indissolublement liée à la notion d'un Etat placé au-dessus des classes, a abouti pratiquement à la trahison des intérêts des classes laborieuses, comme l'a montré, par exemple, l'histoire des révolutions françaises de 1848 et 1871, comme l'a montré l'expérience de la participation « socialiste » aux ministères bourgeois en Angleterre, en France, en Italie et en d'autres pays à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. » (Lénine, Ibidem, p.90.)25
On ne peut nier que les communistes français aient une très longue et « riche » expérience en ce domaine, comme nous le verrons au paragraphe II – D.
Mais revenons-en à la démocratie telle que se la représente Georges Marchais. C’est avec raison que Lénine disait de la «démocratie pure» qu’elle « n'est qu'une phrase mensongère d'un libéral qui cherche à duper les ouvriers ». Le kautskiste Georges Marchais, qui nous offre une dissertation de 300 pages sur cette espèce de « démocratie », élude totalement le fait que sa « démocratie pure » est une démocratie bourgeoise,
« une démocratie étroite, tronquée, fausse, hypocrite, un paradis pour les riches, un piège et un leurre pour les exploités, pour les pauvres. C'est cette vérité, élément constitutif le plus essentiel de la doctrine marxiste, que le «marxiste» Kautsky n'a pas comprise. » (Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Œuvres choisies en deux volumes, Tome II, Edition numérique, p. 213.)
« Voilà pourquoi, par sa position objective et quelles que puissent être ses convictions subjectives, Kautsky s'avère inévitablement un laquais de la bourgeoisie. » (Lénine, Ibidem, p. 213.)
Fermons maintenant cette parenthèse dénonçant les rêves malades des révisionnistes et ouvrons un instant les yeux sur la réalité de l’actuelle démocratie bourgeoise. Nous pouvons alors légitimement nous demander quelle est la valeur de la dissertation « démocratique » que nous offrent les petits-bourgeois Georges Marchais et Robert Hue à l’heure où, dans un contexte de profonde récession économique, l’on enregistre les prémisses d’une crise économique périodique majeure du capitalisme susceptible de s’enchevêtrer avec la crise générale de l’économie impérialiste, à l’heure où la bourgeoisie française renforce son appareil policier et militariste répressif, et enfin à l’heure où dans l’armée professionnalisée, on va jusqu’à interdire aux soldats d’appartenir à un parti politique !
« La crise actuelle s'est étendue aussi à la vie politique, suscitant une agitation fébrile dans les milieux dirigeants des Etats capitalistes et révisionnistes. On en a un clair témoignage dans la fréquence accrue des crises gouvernementales et le renouvellement des équipes au pouvoir. La bourgeoisie et les cliques dominantes sont obligées de changer toujours plus fréquemment les chevaux des attelages gouvernementaux, afin d'abuser les travailleurs et de leur faire espérer que les nouveaux seront meilleurs que les anciens, de leur faire croire que la crise et l'impossibilité d'en sortir sont imputables aux anciens, que les nouveaux amélioreront la situation, et ainsi de suite. Toute cette mystification menée à grande échelle est couverte de slogans mensongers sur la liberté, la démocratie, etc., surtout durant les campagnes électorales. Dans le même temps, la bourgeoisie des pays capitalistes et révisionnistes renforce ses armes féroces de violence, l'armée, la police, les services secrets, les organes judiciaires, elle renforce le contrôle de sa dictature sur tous les mouvements et les efforts du prolétariat. La tendance qui apparaît clairement aujourd'hui dans les pays capitalistes et révisionnistes est à l'accentuation de la violence bourgeoise et à la limitation des droits démocratiques. La tendance à la fascisation de la vie du pays s'affirme toujours davantage et la bourgeoisie se prépare à instaurer le fascisme dès qu'elle trouvera impossible de maintenir sa domination par les méthodes et les moyens «démocratiques». » (Enver Hoxha, L’impérialisme et la révolution, Œuvres choisies, Tome V, Edition numérique, p.208-209.)26
D – Le PCF, pionnier de l’euro-constructivisme et de l’altermondialisme
« En apparence, la « sérénité » règne partout : les Etats-Unis d'Amérique ont réduit à la portion congrue l'Europe occidentale, le Japon et autres pays capitalistes ; l'Allemagne (de l'Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, le Japon, tombés dans les griffes des Etats-Unis, exécutent docilement leurs injonctions. Mais on aurait tort de croire que cette « sérénité » puisse se maintenir « pour l'éternité » ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des Etats-Unis ; qu'ils n'essaieront pas de s'arracher de la captivité américaine pour s'engager sur le chemin de l'indépendance. » (Joseph Staline, Les problèmes économiques du socialisme en URSS, Edition numérique, p.16.)
En créant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951, c’est ce but que poursuivait la grande bourgeoisie européenne. En créant la CEE en 1957, c’est la même perspective qui se dégageait : unir les grandes bourgeoisies nationales européennes au sein d’un bloc économique pour mieux s’arracher à la domination américaine.
« Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l'on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C'est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. » (Karl Marx, A propos du système national de l’économie politique de Friedrich List, Edition numérique, p.9.)
La CEE, c’était la création d’un grand marché européen sans barrières douanières entre les pays membres, la mise en place de droits de douane communs concernant les importations des pays hors de la CEE, ainsi que la création d’une politique protectionniste commune de soutien à l’agriculture. Au cours des années 60 à 70, la CEE, en tant qu’union des capitalistes européens, s’est élargie. En 1979 était crée le Système monétaire européen (SME), première étape dans la voie de l’établissement d’une Union monétaire européenne (consolidée en 1999 avec l’adoption de l’Euro et sa mise en circulation en 2002). En 1992 était signé le Traité de Maastricht, institutionnalisant entre autre la coopération intergouvernementale en matière de politique étrangère et de sécurité ainsi que dans les affaires de justice et de police. Mais que nous disent Georges Marchais et Robert Hue devant la réalité de cette construction européenne ? Nous devons tout d’abord souligner que Georges Marchais et Robert Hue partagent une même vision de l’Europe, et qu’ils ne s’opposent nullement à la construction européenne, tout au plus veulent ils lui apporter certains amendements. Robert Hue affirme ainsi que
« Sur le plan européen, la coopération économique et monétaire doit non se substituer aux politiques nationales mais les consolider. Et j'ai proposé, lors de la campagne présidentielle, que l'on développe « un Écu — à vrai dire, le nom à choisir n'est pas la question principale ! — qui soit un instrument monétaire commun de coopération, fondé sur les monnaies nationales et se référant aux richesses produites dans les pays de l'Union européenne ». » (Robert Hue, Ouvrage cité, p.282.)
Plus loin il affirme également que « l'impulsion pour de vrais changements positifs dans la construction européenne ne peut venir que des citoyens eux-mêmes » qui doivent refuser « l’alignement par le bas » des politiques sociales. Georges Marchais affirme pour sa part qu’il faut « construire l’Europe autrement » :
« En premier lieu, nous voulons une Communauté européenne conçue et construite pour tous les hommes et toutes les femmes. Cela suppose une utilisation radicalement nouvelle des ressources financières ; je m'en suis déjà expliqué. Et cela suppose un progrès des droits sociaux dans toute la CEE : plus on abaisse les barrières entre les pays, plus il faut élever les garanties, les protections, la formation, les possibilités d'intervention des populations. Sinon, c'est la jungle, la loi du plus fort. En deuxième lieu, nous agissons pour une Europe où les coopérations se fassent d'égal à égal. Car non seulement le rapprochement des peuples et les échanges culturels répondent à une aspiration universelle, mais, de nos jours, auc |